Pour protéger les ados en ligne, faut-il leur couper l’accès aux réseaux sociaux ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

La série *Adolescence* (Netflix, 2025) met en image la radicalisation numérique silencieuse des adolescents. Netflix

L’ESSENTIEL

  • Dans le contexte de la mobilisation lycéenne, la question de couper l’accès des jeunes aux réseaux sociaux est revenue dans l’actualité.

  • À l’été, une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans avait été adoptée… avant d’être censurée par le Conseil constitutionnel.

  • N’est-il pas illusoire de vouloir protéger les jeunes de plateformes conçues pour exploiter ce qu’ils sont ?


La France a adopté le 21 juillet 2026 une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Trois semaines plus tard, le Conseil constitutionnel la censurait, estimant qu’elle portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et à la vie privée. Le gouvernement repart de zéro, avec l’objectif d’un nouveau texte de loi pour le printemps 2027.




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La séquence politique qui s’est ensuivie est presque aussi révélatrice que la décision elle-même. L’ancien premier ministre Gabriel Attal (parti Renaissance) a proposé un référendum pour contourner le Conseil constitutionnel.

Le député Arthur Delaporte (Parti socialiste), qui avait pourtant saisi les juges pour faire tomber la loi, lui a répondu en soulignant le paradoxe : comment peut-on dire qu’on respecte une décision de justice tout en proposant aussitôt un référendum pour la contourner ?

À l’automne, lors des mobilisations lycéennes, des responsables politiques ont accusé les réseaux sociaux de contribuer à la violence des manifestations et ont demandé leur interdiction. Gabriel Attal fait partie de ceux qui sont, de nouveau, montés au créneau pour restreindre ou suspendre l’accès des jeunes aux réseaux sociaux.




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Pendant ce temps, les plateformes numériques continuent de tourner. Et la vraie question reste sans réponse : peut-on protéger des adolescents d’applications conçues précisément pour exploiter ce qu’ils sont ?

Des plateformes qui captent les adolescents par leur « dark flow »

Pour y répondre, il faut d’abord comprendre le mécanisme qui capte les adolescents avec une telle efficacité. Les plateformes exploitent un ressort bien connu de la psychologie positive : le flow, cet état d’absorption optimale théorisé par Mihály Csikszentmihályi.

Les réseaux sociaux semblent capables d’en reproduire certaines composantes, comme l’immersion, la concentration et la distorsion temporelle. Mais l’expérience qui en résulte est tout autre. Les chercheurs parlent alors de dark flow, un état d’absorption maladaptative d’abord identifié chez les joueurs de machines à sous par Mike Dixon et ses collègues.

La distinction est essentielle. Le flow repose sur un équilibre entre défi et compétences : l’activité mobilise pleinement les capacités de l’individu. Le dark flow, lui, se soustrait à cette exigence. Il désigne une absorption qui prend une tournure maladaptative.

Sur l’instant, l’immersion reste plaisante. Mais une fois absorbé, il devient difficile de s’en extraire. On se laisse alors happer par le flux de contenus, parfois jusqu’à perdre la notion du temps. D’acteur de l’expérience, on devient spectateur d’un temps d’écran parfois vertigineux.

Le mécanisme en jeu est similaire à celui de la machine à sous : la récompense est imprévisible (par exemple, une vidéo plus drôle que la précédente, un post qui a généré beaucoup de likes), et c’est précisément cette incertitude qui entretient la compulsion de répétition. Autrement dit, c’est l’incertitude de la récompense qui pousse les utilisateurs à revenir.

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L’adolescent, candidat idéal pour les réseaux

Si ces mécanismes peuvent toucher tout le monde, ils rencontrent un terreau particulièrement fertile à l’adolescence. Cette période charnière est marquée par une sensibilité accrue au regard des pairs, une quête de reconnaissance sociale et une capacité de régulation émotionnelle encore en développement. C’est aussi un moment où l’on apprend à se définir, à éprouver les limites et à gagner en autonomie.

Or les réseaux sociaux concentrent ces enjeux dans un même espace. L’approbation y devient quantifiable, la comparaison permanente et la réponse des pairs presque immédiate. Ces dynamiques propres à l’adolescence rencontrent ainsi une interface capable de les solliciter en continu.




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Notifications, likes et contenus personnalisés entretiennent l’engagement, tandis que le défilement infini rend l’interruption plus difficile. Chaque contenu en appelle un autre, sans véritable arrêt.

Les chiffres le confirment : selon le baromètre Ipsos/Macif 2025 réalisé auprès des 16-30 ans, 81 % d’entre eux disent perdre la notion du temps lorsqu’ils sont connectés, 76 % souffrent de troubles du sommeil et 36 % passent plus de quatre heures par jour sur les réseaux sociaux.

Les sujets plus jeunes ne sont pas en reste : d’après l’Arcom (le régulateur de la communication audiovisuelle et numérique, ndlr), les 12-17 ans passent en moyenne une heure et vingt-et-une minutes par jour sur TikTok seul.

Des produits, pas des outils

TikTok, Instagram, Snapchat ne sont pas des outils neutres, mais des produits dont le modèle économique repose sur la monétisation de l’attention. Chaque fonctionnalité y est une hypothèse testée, mesurée, optimisée pour retenir l’individu.

Le live match sur TikTok en donne un exemple frappant : deux créateurs s’affrontent en direct, et c’est le public qui les départage en envoyant des dons. Issue incertaine jusqu’à la dernière seconde, pression du groupe, urgence du chronomètre et envoi de dons : les plateformes poussent vers des pratiques toujours plus engageantes. Cela se fait souvent au détriment des plus jeunes, dont l’impulsivité n’a pas encore de frein solide et pour qui une monnaie virtuelle, payée avec la carte d’un parent, n’a pas le poids d’une dépense réelle.




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L’interdit peut aussi attiser

C’est là que la loi touche à sa propre limite. À l’adolescence, l’interdit n’éteint pas toujours le désir, il peut l’alimenter. La transgression est constitutive de cette période, un moteur identitaire autant qu’un risque. En psychologie, on parle de « réactance ». Décrite par le psychologue américain Jack Brehm, elle désigne notre tendance à vouloir restaurer une liberté lorsqu’on la sent menacée. L’interdit peut alors produire l’effet inverse de celui recherché.

L’Australie, première à interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, en a fait l’expérience : selon une étude publiée dans le British Medical Journal en juin 2026, 85 % des adolescents contournaient encore l’interdiction trois mois après son entrée en vigueur ; et, en juillet 2026, l’usage de TikTok chez les 10-12 ans dépassait le niveau d’avant l’interdiction.




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La fiction l’avait pressenti. Adolescence (Netflix, 2025), série la plus regardée de l’année avec 145 millions de vues, met en images la radicalisation numérique silencieuse des adolescents. 13 Reasons Why (Netflix, 2017) avait ouvert ce territoire au prix d’un paradoxe documenté : la série a été associée à une hausse des recherches liées au suicide chez les jeunes.

Netflix avait tenté d’y répondre en développant un dispositif pédagogique transmédia (guide de discussion, wiki, série documentaire) pour sensibiliser les adolescents aux thèmes de la série : une stratégie de « dépublicitarisation » que nous avions analysée, qui illustre, paradoxalement, qu’on peut retourner les outils du marketing au service de la prévention.

La fiction qui dénonce peut aussi amplifier, et ce sont précisément les outils de la communication qui permettent de construire une réponse.

Ce qui manque : apprendre à voir les rouages

Interdire sans expliquer, c’est laisser les adolescents sans outils face à des environnements qui reprendront leurs droits dès les 15 ans révolus, ou avant, grâce aux contournements.

Ce qu’il faut construire en parallèle, c’est ce que les Anglo-Saxons appellent la media literacy, que nous proposons d’articuler avec une psycho-literacy, à savoir la capacité à nommer ce que les plateformes font à nos états intérieurs. Comprendre qu’un scroll compulsif à 23 heures n’est pas un choix librement consenti, mais le résultat d’une architecture conçue pour ça. Nos travaux montrent que, dans ce vide, ce sont parfois les marques qui endossent un rôle de régulation éthique, mais aussi les séries.

Que des acteurs privés se substituent à la puissance publique devrait être lu comme un signal d’alarme. La prochaine loi fixera un âge légal, mais c’est l’éducation aux mécanismes cognitifs (attention, régulation, compulsion) et la régulation de ceux qui les exploitent qui feront la différence.

The Conversation

Quentin Hallez est également chercheur associé au Vinatier, Service Universitaire d’Addictiologie de Lyon (SUAL), il a reçu des financements de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) sur la thématique du développement de la perception du temps et de l’espace (TimeSpaceDev).

Frédéric Aubrun et Victoire Vallier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Pour protéger les ados en ligne, faut-il leur couper l’accès aux réseaux sociaux ? – https://theconversation.com/pour-proteger-les-ados-en-ligne-faut-il-leur-couper-lacces-aux-reseaux-sociaux-290451