Source: The Conversation – France in French (3) – By Roberta Picussa, Cientista política e pesquisadora de pós-doutorado no Instituto Nacional de Ciência e Tecnologia em Representação e Legitimidade Democrática (INCT ReDem), Universidade Federal do Paraná (UFPR); Sciences Po

L’ESSENTIEL
-
Au Brésil, la mobilisation dans la rue et sur les réseaux sociaux a contribué à la victoire de Lula à la présidentielle, qui a notamment réussi à convaincre des abstentionnistes du premier tour.
-
Pour gouverner face à un Congrès plus à droite, le président devra obtenir le soutien de partis de droite et composer avec les pressions de l’administration Trump.
-
– L’extrême droite reste puissante dans le pays malgré sa défaite, mais l’avenir du bolsonarisme est incertain alors que la famille Bolsonaro se trouve dans la tourmente judiciaire.
Luiz Inácio Lula da Silva a remporté l’élection présidentielle brésilienne avec 51,79 % des suffrages, renversant contre toute attente le résultat du premier tour, remporté par Flávio Bolsonaro. Une première dans l’histoire des élections présidentielles au Brésil. Entre les deux tours, il a gagné environ 10,4 millions de voix supplémentaires.
Battu, son adversaire de droite Flávio Bolsonaro a annoncé qu’il demanderait l’annulation de l’élection. Le lendemain, son parti, le Parti libéral (PL), a reconnu le résultat.
Le non-alignement du Brésil, un avertissement pour l’extrême droite mondiale
Au-delà du coup d’arrêt porté à l’influence de Donald Trump et de son secrétaire d’État Marco Rubio dans la région, le résultat de l’élection brésilienne indique des pistes pour contenir les succès de l’extrême droite dans d’autres pays. C’est aussi une défaite personnelle pour Trump, qui a mobilisé son énergie et son influence sans déclarer ouvertement son soutien, mais avec pour objectif de ramener la famille Bolsonaro au pouvoir.
La victoire de Lula peut être attribuée à trois facteurs d’égale importance. Le premier est un ensemble de mesures sociales : une augmentation de la Bolsa Família, le principal programme d’allocations du gouvernement ; l’annonce de mesures en faveur des microentrepreneurs individuels (MEI), qui représentent près de 70 % des entreprises en activité au Brésil ; et, surtout, l’adoption, pendant la campagne du second tour, du projet de loi gouvernemental réduisant la semaine de travail de six à cinq jours sans perte de salaire.
Dans un sondage réalisé quatre jours avant le scrutin, cette loi était le fait d’actualité qui pesait le plus dans le choix des électeurs (17 %). Suivaient les informations sur l’implication de juges de la Cour suprême fédérale (STF) dans l’affaire de corruption de la Banco Master (14 %), celle de responsables politiques dans la même affaire (13 %), puis la levée par le gouvernement Lula de l’interdiction des sites de paris en ligne, appelés « bets » (11 %).
Entre les deux tours, Lula a vu le taux d’approbation de son gouvernement progresser, notamment parmi les électeurs aux revenus les plus élevés (+6 points de pourcentage) et les électeurs de droite non affiliés au bolsonarisme (+12 points de pourcentage), deux groupes qui constituent la base électorale de Flávio. Au cours de la même période, la crainte d’un retour au pouvoir de la famille Bolsonaro a dépassé celle d’une réélection de Lula (44 % contre 42 %).
Mobilisation dans la rue et puissance numérique
Ce retournement a été porté en grande partie par la mobilisation massive des partisans de Lula dans la rue et sur les réseaux sociaux. De grands rassemblements organisés à l’appel d’étudiants et d’autres jeunes pour la plupart ont réuni des millions de personnes dans les rues, rompant avec l’ambiance morose des semaines précédentes. Le plus grand rassemblement en soutien à Lula a eu lieu à São Paulo le 24 octobre. Les manifestants y ont chanté l’hymne de l’indépendance du Brésil, une référence explicite à l’indépendance du pays face à la politique interventionniste de Trump.
Une partie de cet interventionnisme a été attribuée aux agissements de Meta, la maison mère d’Instagram, de Facebook et de WhatsApp. Pendant la campagne du second tour, les accusations selon lesquelles l’entreprise aurait favorisé Flávio Bolsonaro et d’autres candidats d’extrême droite en manipulant ses algorithmes se sont multipliées. Meta a nié tout favoritisme, invoquant des défaillances techniques. Mais des messages internes révélés par Folha de S. Paulo ont montré que l’équipe de campagne de Lula n’avait pas pu promouvoir ses publications pendant près de 24 heures au mois d’octobre.
En réaction à la domination de l’extrême droite dans l’espace numérique, l’un des faits marquants du second tour a été la création de « l’Armée de Lula », un canal WhatsApp lancé par un député fédéral qui a réuni plus de 10 millions de membres en quelques jours. Sa mission était de susciter des interactions sur les réseaux sociaux afin d’accroître de manière organique la visibilité des comptes de la campagne de Lula et de ses partisans. L’armée appelait ses membres des soldats et comptait un général ainsi qu’un maréchal (Lula), s’appropriant ainsi le vocabulaire de l’extrême droite. Elle est parvenue à inscrire à l’agenda des thèmes chers à la gauche, tout en attirant l’attention sur une série de scandales impliquant Flávio, notamment des enquêtes policières et des contradictions dans ses propositions.
Le mouvement dans la rue et la mobilisation sur les réseaux sociaux ont tous deux redynamisé la base électorale de Lula dans des proportions rarement observées dans le pays. Ils montrent une voie que les démocraties peuvent emprunter pour résister à la montée de l’extrême droite.
À qui Lula doit-il son quatrième mandat ?
Convaincre les électeurs de son rival de changer leur vote aurait été une tâche herculéenne, compte tenu du taux de rejet extrêmement élevé de Lula. La stratégie de campagne a donc consisté à mobiliser les abstentionnistes du premier tour. Un objectif qui semblait presque impossible à atteindre au lendemain de celui-ci. Traditionnellement, le taux d’abstention reste stable et se concentre dans les régions les plus pauvres, souvent éloignées des bureaux de vote, ce qui pénalise Lula.
Pour gagner, Lula devait donc avant tout s’attaquer à la défiance à l’égard du processus électoral afin d’accroître la participation dans ces territoires. C’est ce qu’a fait son équipe de campagne : 3 millions de personnes supplémentaires se sont rendues aux urnes, ramenant le taux d’abstention à son niveau le plus bas depuis 20 ans, à 19,2 %. Par ailleurs, 1,8 million de personnes qui avaient voté blanc ou nul trois semaines auparavant ont décidé de choisir un candidat, une autre évolution historique entre les deux tours. Les votes blancs et nuls ont représenté 3 % du total des suffrages au second tour, contre près de 10 % en 2018. Parmi les suffrages exprimés supplémentaires obtenus par les deux candidats, 74 % sont allés à Lula, ce qui explique l’ampleur du retournement.
Sur le plan géographique, ces gains ne se sont pas concentrés dans une région en particulier. Lula est arrivé en tête dans 51,6 % des municipalités du pays. Dans cinq des 26 États, ainsi que dans le District fédéral, son score a progressé d’au moins 7 points de pourcentage par rapport au premier tour. Le Sud-Est a fourni une grande partie des nouveaux électeurs de Lula, puisqu’il en représente près de la moitié.
Le profil des électeurs de Lula et de Bolsonaro reste toutefois largement inchangé. Depuis 2018, de nouvelles formes d’alignement électoral sont apparues au Brésil et se sont consolidées lors de cette élection. Des groupes sociodémographiques dont les caractéristiques n’influaient auparavant sur le vote que de manière intermittente ou en fonction des candidats se sont durablement ralliés à un camp politique. Les évangéliques en sont l’exemple le plus net. Leur comportement électoral distinctif est antérieur à Bolsonaro, mais, depuis 2018, il s’est aligné sur la rhétorique chrétienne évangélique du bolsonarisme. Au sein de ce groupe, 60 % des personnes interrogées déclaraient vouloir voter pour Bolsonaro avant le second tour.
Le genre est un autre facteur important du vote d’extrême droite au Brésil. Un écart significatif entre les femmes et les hommes est apparu en 2018, en réaction aux propos misogynes de Jair Bolsonaro. Il s’est maintenu autour de 9 points de pourcentage en 2018 comme en 2022, et les sondages de 2026 confirment un écart similaire. Aujourd’hui, le taux de rejet de Flávio atteint 58 % chez les femmes. Dans les derniers jours précédant le scrutin, Lula a également vu son soutien progresser parmi les électeurs à faibles revenus et les moins diplômés. Il est trop tôt pour savoir si la coalition de Lula parviendra à conserver ses nouveaux électeurs à l’avenir.
À quoi s’attendre dans les 4 ans à venir ?
Avec ce résultat, l’extrême droite restera dans l’opposition, mais plus forte que jamais. Pour gouverner, Lula aura besoin du soutien des partis de droite. Bien que le système politique brésilien soit conçu pour fonctionner avec des coalitions, en former une représentait déjà un défi pour le président de centre gauche pendant son mandat actuel. La tâche sera encore plus difficile avec un Congrès davantage à droite. Lula l’a toutefois emporté avec 3,6 points de pourcentage d’avance sur Flávio Bolsonaro, soit une marge presque deux fois supérieure à celle de sa victoire sur Jair Bolsonaro en 2022. Ce résultat pourrait lui conférer un soutien populaire plus solide au début de son quatrième mandat.
Lula devrait en outre continuer de subir les pressions de l’administration américaine. La politique de Trump, qui considère les Amériques comme une sphère d’influence des États-Unis, est devenue explicite fin 2025 et a été formalisée dans ce que l’on a appelé le « corollaire Trump ». Au lendemain de l’élection, le président américain a déclaré que celle-ci semblait truquée, tout en affirmant qu’il s’entendait bien avec Lula. Marco Rubio a dit y voir des signes de fraude électorale.
Au lendemain de l’élection, les Brésiliens se sont réveillés à l’affût de signes d’une réaction antidémocratique de l’extrême droite, encore marqués par la tentative de coup d’État de janvier 2023. C’est pourtant au Congrès que la revanche devrait se jouer.
Pour le bolsonarisme, le défi consiste à conserver le soutien des partis de droite et de centre droit qui ont appuyé sa campagne – et la famille Bolsonaro – jusqu’à présent. Celle-ci se trouve désormais dans la tourmente. Jair Bolsonaro étant en prison, Eduardo en fuite aux États-Unis et Flávio visé par une enquête pénale, les Bolsonaro vont devoir tenter de préserver leur immense capital électoral. La question est de savoir si le bolsonarisme, qui a séduit près de la moitié du pays, peut leur survivre.
![]()
Roberta Picussa a reçu un financement du Conseil national brésilien pour le développement scientifique et technologique (CNPq).
Andressa Zanin Rovani a reçu un financement de la CAPES (Coordination pour le perfectionnement du personnel de l’enseignement supérieur), ainsi qu’un financement du ministère brésilien de l’Éducation chargé des études doctorales et postuniversitaires.
– ref. Brésil : la victoire de Lula à la présidentielle freine la montée de l’extrême droite en Amérique latine – https://theconversation.com/bresil-la-victoire-de-lula-a-la-presidentielle-freine-la-montee-de-lextreme-droite-en-amerique-latine-295267
