Source: The Conversation – in French – By Jean-Philippe Bouilloud, Professeur d’organisation et de sociologie des sciences, ESCP Business School
L’ESSENTIEL
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Le mouvement des lycéens français n’est pas le signe d’une guerre entre les générations qui opposerait les plus jeunes aux boomers.
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Il est le révélateur d’un malaise qui témoigne de trois inquiétudes concernant la qualité du système scolaire, l’environnement et l’emploi à l’ère de l’IA.
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Loin de demander une rupture, les jeunes manifestants demandent une vie bonne et juste… comme celle qu’ont vécue, pensent-ils, leurs ascendants.
Rarement le titre de Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation nous aura semblé autant d’actualité. S’il ne touche pas obligatoirement toute la société, il touche assurément l’ensemble d’une génération née au XXIᵉ siècle, mais aussi ses parents et son milieu social. Certes, on sait qu’une génération n’est pas homogène, et que toute généralisation est simplificatrice. Mais les lycéens qui manifestent aujourd’hui appartiennent à une cohorte homogène en âge.
Ce conflit est-il un conflit générationnel, comme on pourrait le supposer ? De l’extérieur, la perception est souvent celle d’un conflit générationnel entre une population jeune et le reste d’une Europe vieillissante. Certes, il y a des reproches qui sont faits aux baby-boomers, nés au début de la période dite des « trente glorieuses », c’est-à-dire les trente ans de l’après-guerre (1945-1973), et qui ont connu une expansion économique et un relatif plein emploi qui fait aujourd’hui rêver.
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Le problème est ailleurs
Pour autant, ce n’est pas un conflit générationnel, et le partage des revendications des lycéens par une bonne partie des parents d’élèves, comme par une majorité de la population, montre que le problème est ailleurs.
Leurs revendications ne datent pas d’hier et permettent de comprendre que de nombreux parents d’élèves se sont retrouvés auprès de leurs enfants dans les premières manifestations, ainsi que des enseignants, pour montrer leur soutien face à la dégradation des conditions de travail dans les lycées. Aux lycéens et à leurs revendications initiales se sont joints des mouvements politiquement plus radicaux, voire révolutionnaires ou anarchistes, et des groupes opportunistes qui ont profité du désordre pour piller magasins et commerces, en dehors de tout projet politique réel : selon un bilan officiel au 14 octobre 2026, « 937 membres des forces de l’ordre, 248 élèves et 149 membres du personnel éducatif ont été blessés depuis le début du mouvement lycéen »), et les seules manifestations du 17 octobre ont donné lieu à plus de 1 800 interpellations (sur 7 950 gardes à vue, selon le Parisien, depuis le début du mouvement, ndrl).
Ce foisonnement d’acteurs et de revendications brouille le message initial des lycéens, et ne laisse voir que les restes fumants d’un champ de bataille. Ce sont cependant ces préoccupations générationnelles des lycéens que je veux essayer d’évoquer ici.
En définitive, ce mouvement semble à la croisée de plusieurs thématiques anxiogènes, et il faudrait, non pas parler de convergence des luttes, mais plutôt de convergence des inquiétudes.
Trois sources d’inquiétude
Le mouvement semble à la convergence de trois facteurs qui sont aussi des sources d’inquiétude :
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le constat de la dégradation du service public éducatif,
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l’anxiété écologique,
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et les difficultés nouvelles du marché du travail pour les jeunes, lié notamment au développement de l’IA.
Ces trois facteurs constituent un terreau fertile pour les anxiétés psychosociales.
Les revendications principales des lycéens paraissent légitimes et concernent l’amélioration des conditions de travail : remplacement des enseignants manquants, réduction des journées de travail trop longues, réduction du nombre d’élèves par classe, réparation et entretien des étatblissements vétustes, amélioration ou suppression de Parcoursup, la plateforme très décriée qui affecte de façon souvent peu compréhensible les étudiants dans les filières de l’enseignement supérieur. Cela fait écho au constat général de la dégradation des conditions de travail dans le système scolaire français et de sa relative inefficacité en comparaison de ses voisins, ce que vient confirmer année après année l’enquête PISA. En vingt-cinq ans, la France est passée de la 12ᵉ à la 29ᵉ place en classement général, avec une dégradation dans tous les domaines mesurés, en lecture, en mathématiques et en science.
Certes, le périmètre des pays qui participent à l’enquête s’est élargi, mais la mesure en nombre de points montre clairement une dégradation des performances des élèves, dans un contexte où les résultats des pays de l’OCDE se tassent depuis plusieurs années. Or ce n’est pas faute de cours : les lycéens français ont 34 heures par semaine de cours, alors que la Finlande en a 18,8 heures, et des scores bien meilleurs que ceux de la France (12ᵉ au global, contre 29ᵉ pour la France). Or, l’imaginaire français de l’école, gratuite, publique et obligatoire supposait comme postulat initial la qualité de son enseignement, qui ouvrait les portes d’un avenir qui récompensait les bons résultats scolaires.
Quand l’école cale…
Maintenant, la confiance en l’école s’est largement érodée, et sans alternative favorable : comme le dit justement le sociologue français François Dubet, « Il n’y a pas d’avenir hors de l’école, et l’école ne peut garantir aucun avenir ». Conjuguée au sentiment d’injustice sociale vécue dans certains quartiers défavorisés, cette exaspération face à un déclin de la seule possibilité d’ascension sociale est considérée comme une trahison du projet républicain.
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Mais il y a aussi, en toile de fond, l’éco-anxiété dont semble souffrir une part importante des jeunes. La très sérieuse Agence de la transition écologique (Ademe), estime en 2025 que « 16,6 millions de Français présentent des symptômes de détresse psychologique liés à l’environnement », et cela semble toucher principalement les jeunes et les 25-34 ans.
L’été anormalement chaud que nous venons de connaître n’est pas de nature à lever ces anxiétés. Le réchauffement climatique est largement attribué, dans nombre de discours, au système de production capitaliste de l’après-guerre. La convergence de ces préoccupations scolaires et écologiques se traduit, par exemple, par la venue médiatisée de la militante suédoise Greta Thunberg en soutien dans un des lycées de la région parisienne.
Sur ce paysage mélancolique se greffent de façon récente les inquiétudes liées au chômage, car les 15-24 ans représentent la catégorie la plus touchée par le chômage (19,8 %), pour une moyenne nationale de 7,7 %.
S’ajoute la nouvelle réalité de l’IA, comme en écho à l’algorithme décrié de Parcoursup, dans une sorte d’inquiétude numérique qui menace aussi le travail. Ainsi, face à une université qui ne tient plus ses promesses, dans un environnement écologique dégradé, le monde du travail lui-même se dérobe…
Le désir d’une vie bonne
Les interviews multiples de lycéens et leurs revendications font état régulièrement du désir d’être entendus, d’avoir « voix au chapitre ». Ces manifestations peuvent être vues comme le désir de prendre son destin en main, d’être « insoumis », pour reprendre le nom d’un parti politique qui fait florès chez les jeunes qui s’opposent à un monde économique et social perçu comme négatif et régi par des seniors que leurs résultats disqualifient.
Faisons l’hypothèse que, dans un espace social irrigué par les réseaux sociaux, les occupations d’institutions scolaires sont à la fois l’occasion de se réapproprier brièvement, même illusoirement, des lieux de connaissance et de travail au quotidien, et aussi de tisser un véritable lien social. Face au « temps linéaire » du quotidien qui éparpille les individus derrière les écrans, les réseaux sociaux jouent le rôle d’une institution intermédiaire entre l’individu et la société, et ce mouvement est l’occasion de remettre des relations humaines au centre, et de réaffirmer la force du groupe, qui se constitue ainsi pour contester l’ordre établi et conjurer ses inquiétudes. Il y a dans ce mouvement des dimensions de « fête », dans l’humour déployé sur nombre de banderoles ou la musique des défilés. Mais, comme le rappelait Roger Caillois dès 1939, la fête moderne, cela peut être aussi la guerre, c’est-à-dire l’affirmation du groupe dans un déploiement de violence.
Ce mouvement fait converger des inquiétudes qui vont au-delà du monde lycéen et concernent aussi le monde du travail au sens large. Encore une fois, les lycéens des manifestations initiales ne luttent pas pour moins travailler, mais pour pouvoir effectuer un travail satisfaisant dans des conditions satisfaisantes, c’est-à-dire pour avoir une vie bonne, et juste.
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Jean-Philippe Bouilloud enseigne à ESCP BS et à l’Université de Paris Cité
– ref. Malaise dans la génération : une convergence des inquiétudes – https://theconversation.com/malaise-dans-la-generation-une-convergence-des-inquietudes-294891
