Pourquoi penser qu’un texte a été écrit par une IA change notre manière de le lire

Source: The Conversation – in French – By Gilles Lafargue, Professeur des Universités en psychologie et neurosciences cognitives, Laboratoire C2S, Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA)


L’ESSENTIEL

  • L’affaire Thélyson Orélien, dont l’éditeur canadien a annoncé qu’il avait utilisé l’intelligence artificielle générative pour son roman C’était ça ou mourir, révèle un changement profond dans notre façon de produire et de lire des textes de fiction.

  • Mais pourquoi l’origine supposée d’un texte modifie-t-elle à ce point ce que le lecteur croit avoir lu ?

  • Plusieurs expériences récentes de psychologie expérimentale montrent que, dans un texte, nous cherchons du sens ou des émotions, mais aussi la présence d’un autre esprit.


C’était ça ou mourir, premier roman de Thélyson Orélien, était l’un des phénomènes de la rentrée littéraire 2026. Déjà récompensé par plusieurs prix, il figurait dans les premières sélections des prix Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Le roman était notamment décrit comme « profondément humain », son écriture qualifiée de « visuelle et humaine » tandis que d’autres saluaient « la beauté d’une langue poétique » ou évoquaient « un choc de lecture ».




À lire aussi :
Ce que l’affaire Thélyson Orélien dit de nos représentations de la littérature


Le jour même de l’attribution du prix Fnac, des soupçons d’utilisation de l’intelligence artificielle générative apparaissent sur les réseaux sociaux et bouleversent brutalement la réception du livre. Dans le Monde, l’écrivain Thomas B. Reverdy exprime très directement le trouble suscité par cette incertitude. Une machine, reconnaît-il, peut parfaitement l’émouvoir, mais s’il apprend ensuite qu’elle est à l’origine du texte, cette émotion cesse de l’intéresser, car « ça ne s’adressait pas à moi ».

La formule est très révélatrice. L’émotion a bien eu lieu, change seulement après coup ce que le lecteur croit savoir de l’origine du texte qu’il a lu, bouleversant rétroactivement la signification qu’il attribue à sa propre expérience de lecture.

Beaucoup de lecteurs pourraient certainement se reconnaître dans ce trouble. Car lire, c’est peut-être aussi supposer que quelqu’un s’adresse à nous, qu’il a pensé chacun de ses mots et y a mis un peu de lui. Que cette présence devienne incertaine, et c’est toute la réception de l’œuvre qui se trouve sens dessus dessous.

Au-delà de cette polémique, dont l’intérêt ne dépend pas du bien-fondé des soupçons, l’affaire est révélatrice d’un changement profond, celui de l’entrée dans une époque où un écrivain peut recourir à l’IA à toutes les étapes de son travail, de la recherche d’idées à la rédaction elle-même, sans que le lecteur puisse le déceler. Approche peut-être aussi le moment où la seule lecture d’un texte ne permettra plus de distinguer une œuvre entièrement humaine d’une production largement artificielle.

Pourquoi l’origine supposée d’un texte modifie-t-elle à ce point ce que le lecteur croit avoir lu ? Plusieurs travaux récents en psychologie expérimentale montrent qu’un même texte peut être évalué différemment selon qu’il est présenté comme l’œuvre d’un humain ou d’une intelligence artificielle.

Un même texte, un jugement différent

Une expérience menée par Maja Stanko-Kaczmarek, psychologue à l’Université Adam-Mickiewicz de Poznań (Pologne), fournit une illustration expérimentale très simple de ce phénomène. Publiée dans The Journal of Creative Behavior en 2025, elle a porté sur 123 participants auxquels était présenté le même poème écrit par un humain. Seule variait l’information donnée sur son origine. Selon les participants il était présenté comme écrit par un humain, produit par une intelligence artificielle ou d’origine non précisée. Lorsqu’il était attribué à une IA, le poème était jugé moins original, moins réussi esthétiquement et moins engageant émotionnellement.

Une autre étude, publiée en 2024 par Brian Porter et Edouard Machery de l’Université de Pittsburgh, conduit à un résultat tout aussi étonnant. Des lecteurs non spécialistes de poésie devaient distinguer des poèmes produits par ChatGPT-3.5 de textes de poètes reconnus. Ils y parvenaient moins bien que ne l’aurait fait le hasard et étaient même plus enclins à considérer les poèmes générés par l’IA comme humains. Dans une seconde expérience, lorsque les lecteurs n’étaient pas informés de leur origine, les poèmes générés par IA obtenaient aussi de meilleures évaluations que les poèmes humains sur plusieurs dimensions, notamment le rythme et la beauté.

Enfin, des travaux publiés en 2026 par une équipe coordonnée par Danica Dillion permettent de mieux comprendre ce phénomène. Dans l’une des six études, plus de 1 000 participants ont lu un même extrait de fiction, présenté selon les cas comme écrit par un humain, par une IA ou issu d’une collaboration entre les deux. Les chercheurs montrent qu’une œuvre paraît d’autant plus authentique qu’elle semble révéler un esprit, c’est-à-dire donner accès à l’expérience vécue, aux émotions et aux intentions de son créateur. Cette perception est altérée même lorsque le texte est présenté comme principalement écrit par un humain, avec une contribution limitée de l’IA.

La polémique autour de Thélyson Orélien a fourni au grand public l’équivalent d’une expérience grandeur nature. Et elle en dit peut-être moins sur les capacités littéraires de la machine que sur les mécanismes psychologiques du lecteur, qui découvre avec l’IA qu’il ne cherche pas seulement dans le texte du sens ou des émotions, mais aussi la présence d’un autre esprit derrière eux. Comment comprendre l’importance que le lecteur semble accorder à cette présence derrière les mots ?

Percevoir de l’intentionnalité là où il n’y en a pas

Une partie de la réponse tient à l’histoire biologique de la cognition humaine. La sélection naturelle a favorisé des processus sensibles à la présence d’agents et à l’attribution d’intentions, d’émotions et de buts à partir de leurs comportements ou d’autres signes organisés.

Cette disposition est si forte qu’elle conduit souvent les humains à percevoir de l’intentionnalité là même où il n’y en a pas. Dès 1944, Heider et Simmel montraient que de simples figures géométriques en mouvement sont spontanément décrites comme poursuivant des buts, éprouvant des émotions ou entretenant même des relations sociales.

L’écriture mobilise à son tour ces mécanismes de cognition sociale, bien plus anciens qu’elle. Ce que l’IA vient brutalement ébranler aujourd’hui n’est pas cette mécanique, largement automatique, mais la croyance ancestrale selon laquelle certains signes complexes témoignent de l’existence d’un esprit à leur origine. Des systèmes artificiels sont désormais capables de produire de tels signes et de susciter les mêmes inférences d’intentionnalité sans qu’ils soient nécessairement l’expression des pensées, des intentions ou des émotions d’un esprit humain.

Chercher un esprit ne signifie pas chercher un auteur

L’histoire montre que cette disposition à rechercher une intention derrière des signes n’a pas toujours été accompagnée du besoin d’identifier derrière un texte un auteur unique. Une part considérable du patrimoine littéraire et religieux s’est transmise sans auteur clairement identifié, souvent au terme de réécritures successives. Dans les cultures manuscrites, les copistes eux-mêmes pouvaient modifier les textes qu’ils transmettaient.

La figure de l’auteur comme origine singulière de l’œuvre s’est progressivement imposée dans la culture littéraire moderne, notamment avec le développement de l’imprimerie puis l’essor de la propriété littéraire.

Au XXᵉ siècle, Roland Barthes conteste cette conception devenue presque naturelle. Dans la Mort de l’auteur, il refuse de faire de l’intention de l’écrivain la clé ultime du texte, l’auteur devient « scripteur » tandis que le sens se construit dans l’acte de lecture.

L’IA fait aujourd’hui surgir un paradoxe. Alors même que la théorie littéraire a depuis longtemps relativisé la place de l’auteur, les lecteurs du XXIᵉ siècle découvrent brutalement, avec l’avènement de l’IA, combien ils restent attachés à l’idée qu’un esprit humain singulier se trouve derrière les mots qu’ils lisent.

Quand produire n’est plus le problème

Dans la Bibliothèque de Babel, publiée en 1941, Jorge Luis Borges décrit une bibliothèque où se trouvent tous les livres de 410 pages que permettent les différentes combinaisons de 25 signes. D’innombrables chefs-d’œuvre s’y trouvent donc nécessairement aussi, mais sans auteur. Dès lors que tous les textes existent déjà, le problème n’est plus de les produire, mais de les trouver, de les reconnaître et de juger lesquels méritent d’être lus.

C’est quelque chose de similaire que l’IA générative fait surgir dans le monde réel. Elle rend possible une production presque illimitée de textes, sans supprimer pour autant le choix, la sélection ou la transformation. Imaginons Baudelaire disposant d’une IA générative. L’enjeu est moins de supposer qu’il aurait pu confier à l’IA l’écriture des Fleurs du mal que de se demander ce qu’il aurait pu tirer de la profusion d’associations qu’elle aurait mise à sa disposition.

Il existe désormais tout un continuum d’usages entre un texte entièrement écrit sans IA et un texte écrit de bout en bout par une machine. Dans ce nouvel espace saturé de possibilités, l’auteur pourrait se définir moins par le fait d’avoir produit sans aucune assistance chaque mot que par sa capacité à mettre les ressources de l’IA au service d’une intention artistique singulière, en transformant et en agençant les matériaux dont il fera finalement une œuvre à part entière.

Être auteur à l’ère de l’IA

L’affaire Thélyson Orélien conduit à dissocier la valeur du texte de ce que le lecteur suppose de son origine. Un roman ne perd pas ses qualités littéraires du seul fait qu’apparaissent des soupçons sur la manière dont il a été écrit. Celles-ci ne peuvent pas être entièrement suspendues à ce que le lecteur croit savoir de son auteur.

Mais si l’usage de l’IA ne suffit pas à invalider la valeur du texte, il oblige en revanche à redéfinir ce que signifie en être l’auteur. La question n’est déjà peut-être plus seulement : une machine peut-elle écrire un grand roman ? Elle devient aussi : de quel esprit, ou de quelle âme, une œuvre écrite avec une machine reste-t-elle la trace ?


Cet article a été co-écrit avec Peggy Lafargue, professeure agrégée de lettres modernes.

The Conversation

Gilles Lafargue ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi penser qu’un texte a été écrit par une IA change notre manière de le lire – https://theconversation.com/pourquoi-penser-quun-texte-a-ete-ecrit-par-une-ia-change-notre-maniere-de-le-lire-293979