Pourquoi des entreprises peinent-elles à recruter alors que des personnes cherchent un emploi ? Quelles réponses apporter ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Clara Aoun, Maître de conférences en sciences de gestion (GRH), Université de Caen Normandie


L’ESSENTIEL

  • D’un côté des emplois non pourvus ; de l’autre des demandeurs d’emploi. Comment cela est-il possible ?

  • Loin des solutions simplistes, faire correspondre offre et demande est un travail qui doit se faire avec précision, car une offre, ce n’est pas seulement un métier.

  • Le rapprochement ne peut se faire que localement, en coordonnant de multiples initiatives de plusieurs types d’acteurs. Une recherche a étudié la situation dans deux territoires.


Dans de nombreux territoires, des entreprises affirment ne pas trouver de candidats, tandis que des demandeurs d’emploi sont sans un emploi. Les enquêtes récentes de l’Insee et de France Travail sur les besoins en main-d’œuvre en témoignent. Alors que le taux de chômage atteint 8,3 % au deuxième trimestre de 2026 marquant une évolution par rapport au premier trimestre, 43,8 % des entreprises affirment des difficultés de recrutement avec 2,28 millions de postes qui restent à pourvoir pour 2026. Comment expliquer ce paradoxe ? Quelles réponses apporter ?

Ce paradoxe est souvent résumé par un décalage entre compétences disponibles et besoins des employeurs. La réalité est encore plus complexe. Entre une offre et une personne susceptible de l’occuper s’interposent la mobilité, le logement, la garde d’enfants, l’accès au numérique, l’information, la confiance en soi, les pratiques de recrutement ou l’attractivité du métier.

Les analyses présentées ici sont directement tirées de notre article de recherche « Employabilité : un écosystème territorial pour en surmonter la complexité », publié dans la Revue internationale du travail. Notre étude repose sur 159 entretiens menés auprès de demandeurs d’emploi, d’entreprises, d’élus, d’associations, d’organismes de formation et de services publics dans deux contextes français : l’agglomération de Caen, en Normandie, et une commune du sud de la France, engagée dans l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée ».




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L’employabilité ne se réduit pas au CV

L’employabilité désigne généralement la capacité à trouver un emploi, à le conserver et à évoluer professionnellement. Cette définition peut faire peser l’essentiel de la responsabilité sur l’individu. À lui de se former, d’adapter son projet, de mieux se présenter ou de devenir plus mobile.

Nos résultats invitent à déplacer le regard. Les compétences, l’expérience, le réseau et la confiance en soi interagissent avec les attentes des employeurs, les conditions de travail, l’offre de formation, les transports et les politiques publiques. Une personne peut posséder les compétences requises et rester éloignée de l’emploi faute de véhicule, de solution de garde d’enfant ou d’information. À l’inverse, une entreprise peut parler de « pénurie de main-d’œuvre » alors que les horaires, la rémunération, l’image du métier ou le manque d’intérêt découragent les candidatures.

Une politique de l’employabilité ne peut donc pas demander aux seuls demandeurs d’emploi de s’adapter. Les entreprises ont, elles aussi, une responsabilité. Nous parlons d’« employeurabilité » pour désigner leur capacité à créer des emplois accessibles, à recruter autrement, à former les personnes ayant un potentiel, à attirer et fidéliser leurs salariés. Cette dimension est déterminante pour les petites entreprises, qui disposent de peu de temps et de compétences internes pour définir leurs besoins, valoriser leurs métiers ou accompagner une prise de poste. L’écosystème peut mutualiser un appui en ressources humaines, organiser des immersions et aider à revoir des critères de sélection trop rigides.

Le territoire change la donne

Chaque territoire a ses caractéristiques qu’il faut prendre en compte afin de mettre en place des solutions adaptées. Le même diplôme et la même expérience n’offrent pas les mêmes possibilités selon le lieu de résidence. Dans une zone rurale ou périurbaine, quelques kilomètres deviennent un obstacle décisif lorsque les transports collectifs sont rares et que les déplacements absorbent une part importante du salaire attendu.

Les besoins des entreprises varient d’un bassin d’emploi à l’autre. Les politiques nationales garantissent des droits et des financements, mais leur mise en œuvre doit partir des caractéristiques locales : profils des demandeurs d’emploi, tissu d’entreprises, métiers recherchés. Prendre en compte ces spécificités suppose de ne plus considérer séparément les demandeurs d’emploi, les entreprises et les dispositifs publics.

Dans notre article, nous désignons par « écosystème territorial de l’employabilité » l’ensemble des acteurs interdépendants qui, à l’échelle d’un territoire, interviennent dans la formation, l’orientation, le recrutement, l’accompagnement social, le financement, le développement économique et la mise en œuvre des politiques publiques. Leur simple présence ne garantit toutefois pas l’efficacité de l’ensemble : encore faut-il qu’ils parviennent à articuler leurs interventions. Or, c’est précisément là que se situe la principale difficulté.

La coordination : un angle mort

Dans les deux territoires étudiés, de nombreuses solutions existent déjà. Des associations aident à rédiger un CV ou à reprendre confiance. Des organismes de formation adaptent leurs programmes. Des collectivités soutiennent la mobilité ou l’accès au numérique. France Travail met en relation entreprises et candidats. Des structures locales accompagnent aussi les petites entreprises dépourvues de service de ressources humaines.

Le problème vient moins de l’absence d’initiatives que de leur fragmentation. Nos enquêtes montrent alors l’importance des intermédiaires territoriaux. Une cellule emploi intercommunale ou une association locale peut jouer le rôle de « chef d’orchestre » :

  • identifier les besoins,
  • orienter vers le bon partenaire,
  • organiser des rencontres avec les entreprises,
  • faire remonter les difficultés.

Dans le bassin d’emploi de Caen, ces intermédiaires contribuent par exemple à articuler accompagnement professionnel, ateliers de mobilité et formations. Dans la commune du Sud, des réunions entre acteurs ont permis de clarifier leurs compétences respectives et leurs complémentarités autour des personnes durablement privées d’emploi et de monter des projets entrepreneuriaux en se basant sur les ressources locales.

Des politiques pour les « personnes dans les territoires »

Notre étude analyse la manière dont les acteurs s’organisent et se coordonnent. Elle met en évidence des tensions : concurrence pour les financements, rapports de pouvoir entre grandes institutions et petites associations, divergences de priorités et difficulté à maintenir une coopération dans la durée.

Public Sénat, 2026.

Une politique territoriale de l’employabilité ne consiste donc pas à multiplier les programmes. Elle suppose un diagnostic partagé, un financement explicite de la coordination et une gouvernance où entreprises, services publics, associations, collectivités et personnes concernées confrontent leurs besoins, et dialoguent autour d’un objectif commun

L’enjeu est de dépasser l’opposition entre les politiques centrées sur les individus et celles centrées sur les lieux. Les premières risquent d’ignorer les contraintes du territoire ; les secondes peuvent oublier la singularité des parcours. L’approche la plus prometteuse est celle des « personnes dans les territoires » qui visent à accompagner chaque individu tout en agissant sur les conditions locales pour rendre l’emploi possible, accessible et durable.

Tant que l’on cherchera une cause unique aux difficultés de recrutement et au chômage, les réponses resteront partielles. L’emploi se construit dans une chaîne coordonnée. Il suffit qu’un seul maillon cède pour que la rencontre entre une personne et une entreprise n’ait pas lieu.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi des entreprises peinent-elles à recruter alors que des personnes cherchent un emploi ? Quelles réponses apporter ? – https://theconversation.com/pourquoi-des-entreprises-peinent-elles-a-recruter-alors-que-des-personnes-cherchent-un-emploi-quelles-reponses-apporter-294193