Source: The Conversation – in French – By Rassim Khelifa, Assistant Professor, Department of Biology; Canada Research Chair Tier 2 in Global Change Biology, Concordia University

L’un des plus grands défis en matière de conservation de la faune sauvage se présente lorsque l’habitat d’une espèce à protéger chevauche des territoires utilisés par des humains.
Les loups et les ours peuvent tuer du bétail, les éléphants peuvent abîmer les maisons et les propriétés et les sangliers peuvent causer des dommages aux cultures.
Dans de telles situations, les efforts de conservation ne se limitent pas à la protection de la faune. Il s’agit également de trouver des moyens d’atténuer les conflits entre les humains et les animaux. Ce défi se complique encore davantage lorsque les animaux en cause sont très adaptables et capables d’apprendre à déjouer les mesures prises pour les tenir à l’écart des humains.
C’est le cas du macaque de Barbarie, un primate en danger d’extinction originaire d’Afrique du Nord. Dans la province de Béjaïa, au nord de l’Algérie, les macaques et les humains partagent une région montagneuse où de nombreuses familles pratiquent l’agriculture à petite échelle.
Dans le cadre d’une étude publiée récemment, mes collègues et moi-même avons sondé 94 fermiers afin de mieux cerner la gravité des conflits avec les macaques et de prendre connaissance des cultures les plus touchées, des périodes durant lesquelles les macaques viennent se nourrir dans les récoltes, des moyens de dissuasion utilisés par les agriculteurs, ainsi que des caractéristiques des fermes et de l’environnement associés à une présence fréquente de macaques dans les cultures.
Le macaque de Barbarie est protégé par la loi en Algérie, et le fait de le chasser ou d’utiliser des méthodes interdites, comme le poison, peut entraîner des amendes et des peines d’emprisonnement. Peu de fermiers ont déclaré avoir utilisé des appâts empoisonnés ou des armes à feu.
Toutefois, si les pertes de récoltes se poursuivent, l’hostilité envers cette espèce pourrait s’aggraver si les fermiers ne disposent pas de moyens concrets pour protéger leurs cultures. Il est donc essentiel de mettre au point des méthodes de protection des animaux qui réduisent au minimum les interactions problématiques avec les humains.
Un important fardeau économique
Environ un tiers des fermes faisant partie de l’étude avaient été abandonnées en raison des pertes de récoltes causées par les macaques de Barbarie.
En moyenne, l’agriculture représentait environ 35 % du revenu des ménages, et pour certaines familles, elle constituait leur seule source de revenus. Pour ces ménages, les dommages causés aux cultures entraînent un fardeau économique considérable.
Les incursions étaient également fréquentes. Environ 68 % des fermiers ont rapporté des incidents quotidiens de fourragement dans les récoltes par les macaques pendant les périodes conflictuelles, tandis que plus de la moitié d’entre eux ont signalé des dommages causés à des infrastructures telles que les matériaux de toiture et les composantes des systèmes d’irrigation goutte à goutte.
Personne n’a signalé d’agression physique de la part des macaques ni fait part d’inquiétudes quant à la transmission de maladies. Cela indique que le conflit avait des conséquences d’ordre principalement économique et touchait les cultures, les biens et les moyens de subsistance.
Les répondants nous ont indiqué que certaines cultures attiraient particulièrement les macaques. Les figues étaient touchées dans presque toutes les fermes, suivies de près par les pommes et les poires, les raisins et les noix. Ces fruits étaient consommés entiers plutôt que partiellement.
Le moment avait également son importance. Les incursions des macaques fourrageurs atteignaient leur apogée de juillet à septembre, période où mûrissent la plupart des figues locales, et diminuaient de la fin de l’automne jusqu’à l’hiver, lorsque les glands, source alimentaire essentielle, abondent dans les forêts de chênes. Les macaques s’aventuraient dans les récoltes surtout à l’aube et au crépuscule, lorsque l’activité humaine ralentissait.
Toutes les fermes n’étaient pas exposées au même niveau de risque. Les grandes superficies cultivées étaient plus souvent la cible des animaux, tandis que l’altitude et la proximité des établissements humains semblaient moins déterminantes.
Les fermiers que nous avons interrogés recouraient déjà à de nombreuses méthodes pour protéger leurs cultures. Parmi celles-ci, les plus courantes étaient la surveillance des champs par des chiens, l’utilisation de clôtures et le recours à des lance-pierres. Cependant, le simple fait d’utiliser davantage de méthodes n’a pas entraîné une diminution de la fréquence du fourragement des macaques dans les récoltes.
Cela donne à penser que les macaques adaptent leur comportement en fonction des obstacles qu’ils rencontrent et apprennent à les contourner.
Un paysage changeant

(Rassim Khelifa), CC BY-NC-SA
La province de Béjaïa aurait perdu environ 50 400 hectares de couvert forestier entre 2001 et 2023, soit environ 40 % de sa couverture initiale.
La perte annuelle la plus importante a été enregistrée en 2023, année marquée par des feux de forêt meurtriers dans la région. Quant aux terres agricoles, elles n’ont montré aucun signe d’expansion entre 2014 et 2021.
Ces données indiquent que les feux récurrents dans les forêts et les zones arbustives, lesquelles constituent la source de nourriture naturelle des macaques, ont causé les dommages les plus importants à leur habitat.
Notre étude ne permet pas d’établir que la perte d’habitat soit à l’origine de l’augmentation du nombre de signalements des fermiers, mais cette tendance semble indiquer que les mesures de conservation ne devraient pas cibler uniquement les exploitations agricoles.
Rendre la coexistence possible
La quasi-totalité des fermiers que nous avons interrogés n’avait reçu aucune formation en matière de gestion des conflits avec la faune sauvage, ce qui met en lumière un besoin important en matière de formation et de soutien technique.
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De plus, des moyens de dissuasion plus efficaces, notamment les clôtures électriques et les dispositifs à détection de mouvement, devraient être mis à l’essai dans les conditions locales. Des zones tampons plantées de cultures moins attrayantes pour les macaques, comme les agrumes, pourraient également contribuer à protéger les vergers de grande valeur.
Le soutien financier a lui aussi son importance. La stratégie de conservation de l’Algérie pour le macaque de Barbarie prévoit des compensations pour les pertes subies, mais de telles mesures n’avaient pas été mises en œuvre dans notre zone d’étude. Des programmes de compensation ou de subventions pourraient alléger le fardeau économique des fermiers tout en réduisant les incitatifs à abattre ces animaux.
La protection du macaque de Barbarie ne se limite pas à des interventions ciblant les animaux eux-mêmes. Elle passe par la préservation de leur habitat, la mise en place de mesures de dissuasion sûres et efficaces, le renforcement de l’éducation environnementale et la poursuite des recherches visant à mieux comprendre et gérer leurs interactions avec les humains.
Cet article est cosigné par Mohammed Khalil Mellal, chercheur au Centre de recherche en technologies agroalimentaires de Béjaïa, en Algérie.
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Rassim Khelifa bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et d’une chaire de recherche du Canada de niveau 2. Il est membre du Centre québécois des sciences de la biodiversité et expert au sein du Groupe de spécialistes des libellules de la CSE de l’UICN.
– ref. La protection des espèces menacées doit passer par la préservation de leurs habitats et celle des humains avec qui elles cohabitent – https://theconversation.com/la-protection-des-especes-menacees-doit-passer-par-la-preservation-de-leurs-habitats-et-celle-des-humains-avec-qui-elles-cohabitent-293756
