Pour une grossesse en santé, il ne suffit pas de dire aux femmes de bouger

Source: The Conversation – in French – By Stephanie-May Ruchat, professeur en sciences de l’activité physique, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

La plupart des femmes enceintes savent que l’activité physique est bénéfique. Pourtant, peu atteignent les recommandations. Des travaux menés au Québec montrent que les obstacles ne résident pas uniquement dans la motivation individuelle : les croyances, le soutien social et le sentiment de pouvoir réellement intégrer l’activité physique au quotidien jouent aussi un rôle.


Lorsqu’une femme enceinte annonce qu’elle continue de courir, de faire du renforcement musculaire ou de suivre un cours de cardio-vélo, il n’est pas rare qu’une certaine inquiétude se fasse entendre : « Est-ce vraiment sécuritaire pour le bébé ? » ou encore « Tu devrais peut-être te reposer davantage. »




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Ces réactions sont souvent bien intentionnées et témoignent d’une conception encore répandue de la grossesse comme une période où il faudrait éviter les efforts. Pourtant, les données scientifiques sont rassurantes : pour les femmes qui ne présentent pas de contre-indications, l’activité physique est sécuritaire et procure plusieurs bienfaits pour la santé de la mère et de l’enfant.

Environ une femme enceinte canadienne sur quatre atteindrait les recommandations, ce qui soulève une question fondamentale : pourquoi est-il encore difficile pour de nombreuses femmes d’être suffisamment actives ?

Nous avons exploré la question dans une étude publiée en 2025, et il s’avère que la réponse ne se trouve pas uniquement dans la motivation.

Quelles sont les recommandations ?

Selon les Directives canadiennes, issues d’une vaste synthèse des connaissances scientifiques, les femmes enceintes devraient accumuler au moins 150 minutes d’activité physique d’intensité modérée par semaine, réparties sur au moins trois jours. Une combinaison d’activités cardiovasculaires et de renforcement musculaire est recommandée.

Les études qui ont guidé le développement des recommandations révèlent que l’activité physique modérée est associée à une diminution du risque de plusieurs complications, comme le diabète gestationnel et la dépression prénatale.

Autres résultats importants : aucune augmentation du risque de prématurité, de fausse couche ou de mortalité périnatale n’a été observée. Finalement, les femmes actives durant leur grossesse présentent moins de risque de mettre au monde un bébé de poids élevé.

Devant ces résultats rassurants, il devient évident qu’évaluer les raisons qui limitent les femmes à pratiquer de l’activité physique est important.

Connaître les bienfaits pour soi et son bébé ne suffit pas

Dans notre étude, nous avons recruté 193 femmes enceintes québécoises et avons sondé leur intention d’être actives, leurs croyances à l’égard de l’activité physique et leur sentiment de pouvoir en pratiquer régulièrement.

Les résultats mettent en relief un élément intéressant : avoir l’intention de bouger ne suffit pas nécessairement.

Le passage de l’intention à l’action semble dépendre, en partie, du degré auquel les femmes perçoivent qu’il est possible d’intégrer l’activité physique modérée à leur quotidien. Dans notre étude, lorsque le sentiment de contrôle était élevé, l’intention était davantage associée à la pratique réelle de l’activité physique.

Autrement dit, une femme peut très bien vouloir être active et en connaître les bienfaits, mais avoir de la difficulté à passer à l’action si elle estime que les conditions nécessaires ne sont pas réunies.

La fatigue est une barrière bien réelle

La fatigue est l’un des obstacles les plus évidents à l’activité physique pendant la grossesse. Notre étude met en évidence que les croyances concernant la fatigue peuvent elles-mêmes influencer l’intention d’être active. En effet, les femmes qui croyaient qu’elles ne seraient pas davantage fatiguées après avoir fait de l’activité physique modérée étaient plus susceptibles d’avoir l’intention d’en pratiquer.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut nier la fatigue ou demander à une femme enceinte épuisée de « faire un effort ». Il s’agit plutôt de reconnaître que l’activité physique n’est pas nécessairement synonyme de fatigue supplémentaire, et que selon le type, la durée et l’intensité, elle peut contribuer au bien-être psychologique.

Cette nuance est importante lorsqu’on communique avec les femmes enceintes. Recommander « 150 minutes d’activité physique par semaine » ne répond pas à la question qui se pose dans leur quotidien : « Comment puis-je y arriver alors que je suis fatiguée ? »

Il faut alors aider les femmes à trouver des solutions aux obstacles qu’elles rencontrent, et l’entourage peut jouer pour beaucoup.

Le soutien de l’entourage peut faire une différence

Imaginons deux femmes qui ont la même volonté de demeurer actives pendant leur grossesse. La première peut compter sur une amie avec qui elle marche, sur un partenaire qui partage les tâches domestiques et sur une équipe médicale qui l’encourage à demeurer active. La seconde entend régulièrement qu’elle devrait « se ménager », doit assumer seule plusieurs responsabilités quotidiennes et ne dispose de personne pour l’accompagner et la soutenir.

Leur motivation peut être semblable, mais les possibilités réelles de bouger ne le sont pas.

Dans notre étude, l’approbation des amis et des parents était associée à l’intention de pratiquer une activité physique modérée. Par contraste, le manque de soutien social était identifié comme un obstacle au sentiment de contrôle.




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Plus spécifiquement, chez les femmes ayant développé un diabète de grossesse et pour qui l’activité physique fait partie intégrante de la gestion de leur condition de santé, une autre de nos études a mis en évidence que l’approbation de l’équipe médicale était associée à l’intention de faire de l’activité physique.

L’activité physique pendant la grossesse n’est donc pas qu’une affaire individuelle, ce qui signifie que les interventions devraient s’adresser également à l’entourage.

Sortir du modèle du « tout ou rien »

Les recommandations canadiennes doivent être considérées comme une cible de santé publique, et non comme une obligation de performance individuelle qui rajouterait une source de culpabilité. Ces directives reconnaissent que certaines périodes de la grossesse peuvent rendre difficile le respect de ces recommandations, notamment en raison de la fatigue ou des inconforts, et qu’en faire moins procure tout de même des bienfaits.


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Elles suggèrent ainsi aux femmes de faire ce qu’elles peuvent et de viser progressivement l’atteinte des recommandations lorsque leur situation le permet. Cette nuance est essentielle. Une femme auparavant inactive peut commencer progressivement. Une femme déjà active peut généralement poursuivre ses activités en les adaptant à l’évolution de sa grossesse.

Il n’existe pas une seule bonne façon d’être active. Et une journée où 10 ou 15 minutes de mouvement sont possibles au lieu des 30 minutes envisagées n’est pas une journée « ratée » !

Créer les conditions d’une grossesse active

Les Directives canadiennes ont permis de faire évoluer le message : l’activité physique pendant la grossesse n’est plus simplement un comportement que l’on « permet » aux femmes de maintenir. Lorsqu’il n’y a pas de contre-indications, elle est désormais considérée comme une composante importante des soins et de la promotion de la santé pendant la grossesse.

La prochaine étape consiste à faire évoluer notre façon de soutenir les femmes pour qu’elles puissent réellement mettre ces recommandations en pratique. Cela implique de dépasser le message « il faut bouger ». Il faut plutôt se demander : « Qu’est-ce qui permettra à cette femme de bouger, compte tenu de sa grossesse, de sa fatigue, de ses responsabilités, de ses préférences et de son environnement ? »

Cette distinction est fondamentale, car une femme peut être parfaitement motivée tout en ayant besoin de soutien pour passer à l’action. Pour favoriser des grossesses en santé, notre défi n’est donc plus seulement de convaincre les femmes enceintes que bouger est bénéfique. Il est de créer les conditions dans lesquelles bouger devient réellement possible.


Je tiens à remercier les coauteurs pour leur contribution à l’étude qui a inspiré cet article : Laurence Simard, Stéphanie Girard, Jean Lemoyne et Véronique Babineau.

La Conversation Canada

Stephanie-May Ruchat est présidente de l’Association Québécoise des Sciences de l’Activité Physique (AQSAP), codirectrice du Groupe Interdisciplinaire de Recherche Appliquée en Santé (GIRAS) de l’UQTR, membre du Réseau Communautés rurales et éloignées en santé (CARES) du FRQ-S et co-porteuse de l’axe « Prévention et réadaptation » de l’Infrastructure de Recherche en Prévention et Promotion de la Santé (IRPPS) du CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec.

– ref. Pour une grossesse en santé, il ne suffit pas de dire aux femmes de bouger – https://theconversation.com/pour-une-grossesse-en-sante-il-ne-suffit-pas-de-dire-aux-femmes-de-bouger-293411