Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

L’ESSENTIEL
-
Après « du coup » et « genre », « en mode » a rejoint la famille des tics de langage propres à notre époque.
-
Dire « en mode », c’est faire comme si l’humain pouvait se « régler » comme un appareil.
-
Cette métaphore structure autant notre manière de penser l’expérience que nos relations avec les autres.
Vendredi soir, dans le TGV. Au départ, mon collègue, qui est aussi mon voisin de siège, a passé son portable en mode avion. Une heure plus tard, il referme son ordinateur et m’annonce que, puisqu’on est vendredi soir, il se met « en mode week-end ». Je m’attends à une petite transformation. Peut-être va-t-il troquer sa chemise contre un polo dernier cri et se mettre, en somme, à la mode du week-end ? Mais rien ne se passe. Physiquement, il n’a pas bougé. Il s’est simplement programmé, comme il avait programmé son téléphone une heure plus tôt.
« En mode » voisine ainsi aux côtés de « du coup », « genre », « j’avoue » ou « en vrai ». On l’entend partout : en mode panique, en mode révision, en mode vacances. Il se glisse dans les conversations, les copies et les réunions, et suscite les mêmes soupirs que ses cousins. La linguiste Julie Neveux a consacré des chroniques sur France Inter à ces usages contemporains de la langue, la radio suisse RTS propose un podcast aux tics de langage. De son côté, l’Office québécois de la langue française le déconseille dans la langue courante même s’il lui reconnaît une image éloquente, celle d’une personne qui fonctionne comme une machine.
À lire aussi :
Pourquoi dit-on autant « du coup » ? Le langage d’une époque heurtée
Au-delà de l’anecdote, cette image d’un interfaçage homme-machine est abordée dans plusieurs champs académiques. Si les linguistes décrivent en profondeur la formation de ces expressions avec des corpus et des comptages que l’oreille ordinaire ne peut pas atteindre, le regard proposé ici est celui des sciences de l’information et de la communication. Il porte sur ce que le mot fait à la relation entre ceux qui se parlent et sur ce qu’il doit aux dispositifs techniques qui organisent nos échanges.
Le mode, le mood et la mode
L’expression reste relativement peu étudiée pour elle-même. Parmi les travaux qui lui sont spécifiquement consacrés, le linguiste Samuel Bidaud propose d’y distinguer trois résonances qui se sont croisées : le mode de l’informatique, qui désigne l’état de fonctionnement d’un appareil ; l’anglais mood (l’humeur) dont la forme est proche et enfin la mode, cette manière passagère de sentir, de penser ou de vivre. Les trois partagent en tout cas l’idée d’un état provisoire.
Le voyageur du vendredi soir les réunit sans y penser. Se mettre en mode week-end, c’est couper les notifications du travail, changer d’humeur et, au moins en principe, changer de tenue. Du polo, il ne reste que le mot : la mode s’est glissée dans la phrase.
Bidaud ajoute une observation intéressante : « être en mode » et « être genre » forment une paire. Le premier dit un état passager, le second une manière d’être plus durable : « ce soir, il est en mode bobo » ne dit pas la même chose que « il est genre bobo ». Dans le second cas, « genre » garde quelque chose de son sens premier, celui de l’expression « être du genre à ». On pense à l’espagnol, qui distingue estar pour l’état et ser pour l’essence, même si la comparaison ne vaut que pour cet emploi. Ailleurs, « genre » sert surtout à nuancer ou à annoncer une exagération. Quant à « en mode », les enquêtes de la sociolinguiste Maria Secova confirment qu’il renvoie à un état : chez les adolescents parisiens, l’expression sert surtout à introduire une pensée ou une réaction liée à un état d’esprit.
Mots de l’interface
Suivons l’image technique un cran plus loin. Sur un appareil, un mode est un ensemble de règles de fonctionnement que l’on active d’un geste et que l’on désactive de la même façon. En mode silencieux, le téléphone ne sonne plus. En mode économie d’énergie, il ralentit ses fonctions. Le « mode » annonce ce que la machine va faire, comme dans un programme.
« Je suis en mode révision » fonctionne exactement ainsi. La phrase contient une liste d’instructions : refuser les sorties, répondre tard aux messages, parler peu. Elle a en outre l’avantage de la réversibilité. On sortira du mode révision comme on sort du mode avion, sans avoir changé de nature. Mode révision off.
Chaque époque a prêté ses machines à la description de soi. Le linguiste George Lakoff et le philosophe Mark Johnson ont montré que ces métaphores structurent notre manière de penser l’expérience. La mécanique a donné être remonté ou tourner rond, la vapeur être sous pression, l’électricité péter les plombs, disjoncter ou avoir les batteries à plat, l’informatique beuguer, planter ou rebooter. La plupart de ces images décrivent une panne, un accident que l’on subit. « En mode » décrit au contraire un réglage que l’on choisit. Ce déplacement dit quelque chose de notre rapport aux appareils. L’humain s’y représente en utilisateur de sa propre machine, qui sélectionne le programme adapté à la situation.
Ce vocabulaire trouve aujourd’hui un écho particulier dans nos objets les plus quotidiens. Un téléphone affiche en permanence des modes : avion, silencieux, sombre, ne pas déranger, concentration. Les messageries indiquent si l’on est disponible, absent ou occupé.
Le chercheur en sciences de l’information et de la communication Emmanuël Souchier a montré que tout texte porte la marque des supports et des métiers qui le mettent en forme, ce qu’il appelle l’énonciation éditoriale. La linguiste Marie-Anne Paveau parle, elle, de technodiscours pour désigner les énoncés produits en ligne, où l’outil fait partie du langage. « En mode » peut ainsi se lire comme une trace de ce vocabulaire d’interface passé dans la parole. L’hypothèse reste à vérifier. Elle explique toutefois pourquoi l’expression se comprend si facilement : chacun manipule des modes plusieurs fois par jour.
Annoncer son mode, c’est aussi dire aux autres comment se comporter avec soi, comme le statut « ne pas déranger » règle les appels entrants. Le psychologue Paul Watzlawick et ses collègues de l’école de Palo Alto rappelaient que tout message a un contenu et une relation, et que la relation indique comment lire le contenu. « Je suis en mode révision » demande qu’on ne propose pas de sortie. « Je suis en mode week-end » prévient qu’on ne répondra pas aux courriels de travail avant lundi. La posture affichée peut ménager chacun : un refus prévu par le programme blesse moins qu’un refus personnel.
Un terme qui porte son destin dans son nom
Il faut toutefois se garder de trop charger l’image. Une métaphore s’use à force de servir. Celui qui dit « en mode week-end » ne pense sans doute plus à un appareil, pas davantage que celui qui « disjoncte » ne pense à un tableau électrique. Le choix de cette image, parmi toutes celles qui étaient disponibles, garde pourtant sa signification. Une époque qui règle ses appareils toute la journée trouve naturel de se décrire comme l’un d’eux.
L’expression « en mode » partage ainsi avec la mode son caractère passager et sonnera peut-être un jour aussi daté que « branché », qui a longtemps dit à la fois le courant électrique et l’air du temps. À moins qu’elle ne suive le chemin de « disjoncter » et ne devienne ce que le sociologue Gabriel Tarde appelait une coutume, une manière de dire que l’on hérite des anciens, alors que la mode imite les contemporains.
La grammaire ajoute un clin d’œil. Le « mode » du verbe, indicatif, subjonctif ou conditionnel, exprime la manière dont celui qui parle envisage ce qu’il dit. Le mode de la grammaire, la mode des magazines et le mode avion viennent tous du latin modus, la manière. « En mode » réunit ainsi, sans le savoir, la machine, la grammaire et la mode.
Quant à mon collègue, il repassera lundi matin en mode travail. Sans avoir changé de nature, et toujours sans polo.
![]()
Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « En mode » : pourquoi parlons-nous comme des machines ? – https://theconversation.com/en-mode-pourquoi-parlons-nous-comme-des-machines-293274
