Comment se décomposent nos cadavres ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Damien Charabidzé, Professeur en Biologie, Université de Lille

Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?

Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.

Dans ce quatrième épisode, il est question de thanatomorphose, autrement dit des processus de décomposition qui surviennent après le décès. Comment se mettent-ils en place ? Qu’est-ce qui les influence ? Et comment les interpréter pour faire « parler » les cadavres ? Sur ce dernier point, un médecin légiste nous partage sa pratique et ses réflexions, à travers trois exemples choisis.


L’ESSENTIEL

  • Température, présence ou absence d’oxygène, d’insectes, d’animaux… de nombreux facteurs influent sur la façon dont les cadavres se décomposent.

  • Lorsqu’un corps se décompose, de nombreux composés chimiques se forment, dont certains, comme l’adipocire, modifient le devenir du cadavre.

  • Enterrer des corps a aussi des conséquences pour l’environnement, comme en témoigne la dénaturation des sols des cimetières, qui pourrait en outre ralentir la décomposition des corps.


Chaque jour, en France, 2000 décès surviennent. En conditions naturelles, la décomposition des cadavres animaux est majoritairement due à l’action des charognards (renards, vautours, sangliers, etc.) et des insectes nécrophages (qui se nourrissent de cadavres). Il en va de même pour les corps humains exposés à l’air libre.

Dans la majorité des cas, cependant, nos dépouilles mortelles font l’objet de procédés funéraires qui les isolent des cycles de décomposition naturels. Il peut s’agir de la crémation, qui détruit les corps par le feu et la chaleur, ou de l’enterrement.

Ce second cas, qui concerne actuellement environ 50 % des défunts, recouvre une grande diversité de pratiques. Les enterrements peuvent, par exemple, se faire en pleine terre ou en caveaux, avec différents types de cercueils, et des soins visant à conserver le corps (thanatopraxie) peuvent être pratiqués.

Ces conditions vont influencer les processus de décomposition – on parle de thanatomorphose – et, in fine, la durée de réduction du corps en ossements.

La décomposition naturelle

Rappelons quelques ordres de grandeur : le corps d’un adulte de 70 kg contient environ 43 kg d’eau, 11 kg de protéines, 10 kg de graisses et 4 kg de sels minéraux, ces derniers étant notamment présents dans les os.

Après le décès, ces différents éléments subissent des processus de décomposition inéluctables et irréversibles. Certains sont immédiatement visibles, tandis que d’autres sont lents et difficilement perceptibles.

Un cadavre « jeune » est généralement décrit comme « frais » : le corps n’a pas encore refroidi, et présente encore l’aspect du vivant. Dans les heures suivant le décès apparaissent les rigidités cadavériques – autrement dit le raidissement des membres – et les lividités. Ces colorations violacées à rougeâtres apparaissent dans les zones basses – comme la nuque, le bas du dos ou la face postérieure du corps si le corps est allongé sur le dos -, hormis au niveau des points de pression. Elles sont dues à l’accumulation du sang par gravité et deviennent fixes environ 12 heures après le décès. Rigidité cadavérique et lividités disparaissent ensuite en un à deux jours, à mesure que les tissus commencent à se décomposer.

Les premiers signes visibles de putréfaction (la décomposition des protéines par les bactéries) sont l’évolution de la couleur cutanée, qui prend en quelques jours une teinte verdâtre, et le gonflement de l’abdomen.

Ils sont dus à la prolifération des bactéries issues du tube digestif, qui s’étendent et produisent des gaz de décomposition. Pour les cadavres exposés à l’air libre, l’activité des insectes devient rapidement visible, avec la présence de mouches et de masses d’asticots. Leur développement dépend de la température : en été, quelques jours peuvent suffire pour transformer le corps en une masse grouillante.




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L’étape suivante est la putréfaction avancée, qui correspond à la liquéfaction des organes (et, pour les corps exposés, à la succession de différentes espèces d’insectes nécrophages). Durant la phase de dessèchement, le corps perd ensuite progressivement son eau et ses chairs. Enfin, les tissus secs (peau et restes de muscles) et la matière organique des os finissent par se décomposer. C’est la squelettisation.

L’enchaînement de ces différentes séquences dépend de la température, du climat (humidité, ensoleillement, etc.) et de la faune nécrophage.

Six pieds sous terre, mangés par les vers ?

L’enterrement modifie radicalement les processus de décomposition. La mise en cercueil puis l’enterrement isolent, au moins dans un premier temps, le cadavre de son environnement.

En France, un minimum de 1 m de terre est exigé entre le couvercle du cercueil et la surface du sol (soit des tombes de 1,50m de profondeur environ). Dans le cas de l’usage de caveaux, utilisés pour environ 50 % des inhumations, un vide sanitaire de plusieurs mètres cubes entoure le corps, fermé par un couvercle hermétiquement scellé.

Ces dispositions créent des conditions de décomposition spécifiques, en raison de l’absence de charognards et d’insectes, des basses températures, ainsi que du manque d’oxygène. Contrairement à la croyance populaire, les corps enterrés ne sont donc pas « mangés par les vers ».

La règle dite de Casper (Casper, 1861), bien que très approximative, résume bien cette lente décomposition souterraine :

« À une température moyenne similaire, le niveau de putréfaction d’un corps après une semaine (ou mois) de repos à l’air libre correspond à celui d’un corps dans l’eau durant deux semaines (ou mois), ou en terre pendant huit semaines (ou mois). »

Pour en savoir plus, des chercheurs ont suivi durant un an la décomposition de 16 cadavres humains : 14 gisant au sol, et 4 enfouis à 45 cm de profondeur. Ils ont observé que des populations microbiennes, baptisées nécrobiome, évoluent tout au long de la décomposition. Par ailleurs, tandis que certains groupes de bactéries semblent toujours présents, d’autres sont caractéristiques des milieux anoxiques, c’est-à-dire dépourvus d’oxygène.

La disponibilité en oxygène est en effet un paramètre fondamental des processus de décomposition. Plus les cadavres sont enterrés profondément, moins l’oxygène est disponible. Les micro-organismes (bactéries, levures et champignons) présents sur et dans le corps l’épuisent rapidement, créant des conditions favorables pour leur remplacement par des micro-organismes anaérobies – autrement dit, qui préfèrent les milieux dépourvus d’oxygène – issus du cadavre et du sol.

Dans le cas des caveaux, qui sont aujourd’hui maçonnés en béton, les populations microbiennes proviennent presque exclusivement du corps du défunt ou de ceux des précédents occupants des lieux, et l’absence de ventilation est favorable aux micro-organismes anaérobies.

Les cadavres de cire

Dans certaines conditions d’enfouissement avec de faibles niveaux d’oxygène et une forte humidité, les tissus gras peuvent également subir une transformation très spécifique : la formation d’adipocire. Cette substance pâteuse et grise est issue de réactions chimiques naturellement associées à la putréfaction.

Les scientifiques ont longtemps expliqué la formation d’adipocire par une saponification provoquée par l’ammoniac issu de la décomposition des muscles. Si ce procédé existe bel et bien en milieu aquatique, la présence d’adipocire est en fait le plus souvent due au déplacement des graisses à l’intérieur du corps sous l’action de la putréfaction). Les enzymes bactériennes transforment ensuite ces acides gras insaturés en acides gras saturés, ce qui entraîne une élévation du point de fusion : les graisses ne sont plus liquides. Elles se figent et durcissent, comme lorsque l’on éteint une bougie. D’où le surnom de « cadavres de cire ».

Dans cet état, les corps conservent leur apparence anatomique durant des années, voire des décennies, ce qui peut compliquer les reprises de concessions dans les cimetières.

Enfin, les os et les dents se décomposent sur des échelles de temps beaucoup plus longues, pouvant facilement s’étendre sur des siècles, expliquant l’apport de ces éléments sur le plan archéologique.

Leur dégradation repose sur une fragmentation physique : les os « cassent » en raison de la perte progressive de leur fraction organique qui, chez le vivant, leur confère une certaine souplesse (le collagène, qui représente environ un tiers du poids de l’os). Ne reste plus qu’une partie minérale (phosphate de calcium), plus fragile aux changements climatiques, aux actions physiques (gel, racines) et à la dissolution chimique dans les sols ou les eaux acides.




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Le parfum de la décomposition

Les résidus provenant de la décomposition se présentent pour partie sous forme liquide : il s’agit des fluides cadavériques, c’est-à-dire les jus issus de la dégradation des chairs, et des lixiviats, les liquides résultant de la percolation de l’eau de pluie ou de ruissellement dans le sol où a été enterré le corps.

À ces liquides de décomposition s’ajoutent des dégagements gazeux. Durant la décomposition cadavérique, la dégradation des différents composants du corps produit plus d’une cinquantaine de composés volatils. Les odeurs qui en résultent évoluent au fil de la décomposition, certaines protéines étant dégradées plus tardivement que d’autres. Il n’existe donc pas une, mais des odeurs de cadavre. Pour cette raison, un praticien un peu habitué sait ainsi estimer « à vue de nez » l’état du corps, avant même de franchir les portes de la salle d’autopsie…

Par ailleurs, à la manière des cochons truffiers, des chiens spécialement entraînés à la recherche de corps (les cadaver dogs, en anglais) savent repérer les composants de ce riche bouquet olfactif : sulfure d’hydrogène, ammoniac, acides carboxyliques, putrescine et cadavérine, méthane, alcènes, etc.

Outre cette dimension olfactive, les gaz de décomposition sont aussi à l’origine des « feu-follets » parfois aperçus au-dessus des cimetières. Ces phénomènes sont donc une manifestation très concrète de la présence des défunts, même si la croyance populaire en fait une interprétation plus mystique.

Enterrements et pollution des sols

La plupart des micro-organismes décomposeurs utilisent l’azote présent dans les protéines des cadavres comme source d’énergie. Cet azote est ensuite libéré sous forme d’ammoniac.

En conditions favorables, la transformation de l’ammoniac donne des nitrites, puis des nitrates. Cette réaction de nitrification se produit normalement au-dessus de la surface du sol, dans la zone du sol où la matière organique et l’oxygène sont abondants. Mais dans une sépulture de plus d’un mètre de profondeur, là où l’oxygène est rare, ces réactions sont inhibées.

L’ammoniac et les autres résidus de décomposition s’accumulent alors dans le sol et peuvent contaminer les eaux souterraines. À ces composés organiques issus de la décomposition s’ajoutent des intrants comme ceux utilisés pour la conception des cercueils (colles et vernis, visseries, capitons, etc.) et la conservation des corps (formol). Même si les pratiques ont évolué en faveur d’une approche plus « verte », nombre de ces produits sont encore employés et d’autres, bien plus anciens, continuent leur lente dégradation souterraine.

On observe ainsi la présence de plomb autrefois utilisé pour étanchéifier les cercueils ou d’arsenic, censé conserver les corps et massivement utilisé au 19e siècle. Cette dénaturation des sols pourrait être responsable d’un ralentissement de la décomposition des corps : c’est en tout cas l’hypothèse avancée par des chercheurs portugais pour expliquer la persistance de cadavres non décomposés après plusieurs décennies passées sous terre.

Cette hypothèse reste à vérifier, cependant si elle s’avérait juste, cela n’aurait rien d’étonnant : chez la souris , des études ont montré que la décomposition était deux à trois fois plus rapide dans des sols vivants que dans des sols stériles. Des études sont en cours pour réaliser un diagnostic du sol des cimetières français, et mieux comprendre ce qui se cache sous le granit de nos stèles funéraires…

Réflexions d’un médecin légiste confronté aux corps en état de putréfaction

par Erwan Le Garff, médecin légiste au centre hospitalier de Boulogne-sur-Mer.
En tant que médecin légiste, la confrontation au décès constitue le quotidien de notre pratique, tout comme la mort violente. La rencontre avec des corps en état de putréfaction s’inscrit également dans cette réalité ordinaire.

Elle revêt cependant toujours une dimension particulière, dans la mesure où, selon le degré de dégradation atteint, le corps ne présente plus les caractéristiques d’un être vivant, mais s’apparente davantage à autre chose : un être humain, certes, mais qui ne relève plus de l’humanité vivante.

Au-delà de cette réalité objective, en tant qu’être humain, la confrontation à un corps en état de putréfaction mobilise des stimulations sensorielles multiples : visuelles, auditives et olfactives. L’ensemble de ces perceptions est hautement variable selon l’état de dégradation du corps, mais également selon les conditions dans lesquelles celui-ci a été conservé.

Ainsi, pour une même durée de conservation d’un cadavre en terre, les résultats peuvent différer considérablement selon que des soins funéraires au formol ont été pratiqués, selon les conditions de température et d’hygrométrie, ou encore selon le caractère imperméable ou non du cercueil. L’aspect visuel, l’odeur dégagée et, lors des opérations d’autopsie, la résistance du corps sous les doigts lors de la manipulation au scalpel ou à la pince, varieront sensiblement d’une situation à l’autre.

Ces éléments doivent toujours être intégrés à l’évaluation du praticien, qui doit maintenir une distance suffisante face à ce cortège de perceptions peu appétissantes, voire franchement repoussantes. Il convient néanmoins de savoir exploiter ces signaux, qui constituent autant d’indices permettant d’appréhender la dynamique de dégradation cadavérique, d’estimer l’ancienneté du décès, et parfois même d’en identifier la cause.

Les trois exemples ci-dessous illustrent la grande variabilité des situations auxquelles peut être confronté un médecin légiste dans le cadre de l’examen de corps en état de putréfaction. Ils permettent de mettre en perspective à la fois la nature de notre rôle et notre appréhension des phénomènes de dégradation cadavérique dans la pratique médico-légale.


Remerciements

– Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;

– Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;

– Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.


Remerciements

– Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;

– Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;

– Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.

The Conversation

Damien Charabidzé a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du CNRS, de l’Union du Pôle Funéraire Public et de l’Université de Lille. Aucun de ces acteurs n’a participé à la rédaction ou à la relecture de ces articles et ne tire profit de cet article.

– ref. Comment se décomposent nos cadavres ? – https://theconversation.com/comment-se-decomposent-nos-cadavres-278242