Jeux olympiques de Montréal : cinquante ans après, les correspondances inédites

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Moreau, Professeur titulaire / Full Professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Cinquante ans après les Jeux de Montréal, les correspondances internes de l’époque, trouvées dans les archives des organisations olympiques à Lausanne en Suisse, révèlent des faits étonnants et inédits sur divers aspects liés à leur organisation.

Copie d'une correspondance
(Cliquer pour agrandir) Deux ans avant les Jeux, l’Association olympique canadienne s’interrogeait sur la signification des couleurs des anneaux olympiques…
CC BY-NC-SA
Copie d'une correspondance
… et recevait des éclaircissements du CIO à ce sujet.
(Archives CIO), CC BY-NC-SA

J’ai pu consulter, l’hiver dernier, les correspondances internes entre l’Association olympique canadienne (AOC, connue aujourd’hui sous le nom Comité olympique canadien) et le Comité international olympique (CIO), à Lausanne. Sur demande, il est possible de consulter plus de 100 années d’échanges épistolaires entre ces deux organisations.

Je vous invite à découvrir une sélection d’archives relevant précisément des Jeux olympiques de Montréal, qui lèvent le voile sur certains aspects intéressants et méconnus liés à la préparation des Jeux de 1976.

Professeur à l’École de travail social de l’Université d’Ottawa, mes recherches s’inscrivent dans le champ de la sociologie du sport. Je m’intéresse à l’activité physique comme outil de développement psychosocial auprès des plus vulnérables, aux enjeux des nouvelles technologies dans la pratique sportive, aux dérives de l’activité physique (comme la dépendance), ainsi qu’aux retombées sociales des grands événements sportifs.




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De premières correspondances nous révèlent le questionnement de l’AOC à propos de la signification de la couleur de chacun des anneaux olympiques. À deux ans de la tenue des Jeux, on peut comprendre la volonté de l’AOC de savoir si une couleur spécifique d’un anneau olympique représente un continent en particulier.

Le mythe voulant que les couleurs représentant les continents subsiste encore aujourd’hui. Mais la réponse de la directrice générale du CIO est sans équivoque : «Pierre de Coubertin explained the choice of the six-colours – including white – as being those found on the first flags of the whole word» («Pierre de Coubertin a expliqué que le choix des six couleurs – dont le blanc – correspondait à celles que l’on retrouvait sur les premiers drapeaux du monde entier.»)

Il y a donc bien six couleurs et non pas cinq comme souvent mentionné, car le fond blanc constitue une couleur en tant que telle. Les couleurs des anneaux ont été choisies parce que chacune d’elles (blanc, bleu, jaune, noir, vert et rouge) se retrouve minimalement sur les drapeaux des pays du monde de l’époque, c’est-à-dire en 1913.

L’échange entre l’OAC et le CIO est révélateur du fait que Montréal découvre l’univers olympique, du temps long des communications de l’époque. Il montre aussi que le supposé bilinguisme français/anglais du CIO et de l’OAC aboutit à une communication uniquement en anglais…

Chine vs Taïwan : décision décriée

Copie d'une correspondance
(Cliquer pour agrandir) L’exclusion des athlètes taïwanais par le gouvernement canadien a été désavouée même par l’Association olympique canadienne.
(Archives du CIO), CC BY-NC

Une autre archive concerne les enjeux autour de la reconnaissance de la République populaire de Chine (communiste) en 1970 par le gouvernement Trudeau, sans en avoir averti au préalable l’OAC. Ainsi, pour le Canada, une seule et unique Chine, celle de Mao Zedong, existait désormais. Le gouvernement nationaliste chinois, en exil à Taïwan, n’est donc plus officiellement reconnu.

En conséquence, les athlètes taïwanais ne participeront pas aux JO de Montréal, le gouvernement canadien ayant refusé que ces athlètes concourent, au sein d’une équipe portant le nom de «République de Chine», et ce, afin de préserver ses relations diplomatiques avec la République populaire de Chine. L’archive montre que le gouvernement canadien est accusé par le CIO de contrevenir à l’esprit de la charte olympique, parce qu’il empêche les athlètes provenant de Taïwan de participer aux Jeux olympiques pour des motifs politiques.

On constate aussi que l’AOC, qui partage l’indignation du CIO, se désolidarise du gouvernement canadien par rapport à ce dossier. Le Canada ne parlait donc pas d’une seule voix même en cette période internationale tendue, ce qui est quand même étonnant.

Les historiens du sport ont bien montré que le sport et la politique sont intrinsèquement liés. Les JO de Montréal en 1976 en constituent une parfaite illustration, avec le boycottage de 22 pays africains, afin de dénoncer l’apartheid sévissant alors en Afrique du Sud. Plus spécifiquement, il s’agissait en fait d’une protestation contre la participation de la Nouvelle-Zélande aux JO de Montréal, dont l’équipe de rugby venait d’achever une tournée en Afrique du Sud, bien que ce pays soit exclu des compétitions olympiques depuis 1964.

On ne peut pas non plus oublier que les Jeux de Montréal suivaient ceux de 1972 à Munich, marqués par le drame de la prise d’otages. La sécurité a bel et bien été un enjeu lors des jeux de 1976, mais nous n’avons pas trouvé, dans notre collecte de données, des correspondances à ce sujet. Cela ne signifie pas que de tels échanges n’ont pas eu lieu. La quantité d’archives est considérable, et il est possible que les correspondances à ce sujet aient été classées ailleurs.

D’un boycottage à l’autre

Par la suite, en 1980, ce fut au tour du Canada de ne pas se présenter aux Jeux olympiques de Moscou (comme 64 autres pays, dont les États-Unis) afin de protester contre l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique en décembre 1979.

Montréal, en tant que pays organisateur des précédents Jeux olympiques, aurait dû théoriquement occuper un rôle protocolaire important, celui du passage de flambeau entre les deux olympiades.

Quand on connaît l’amour du maire Jean Drapeau pour l’olympisme, on imagine sa déception à l’idée de ne pas pouvoir assister à ces jeux. Néanmoins, la lettre qu’il adresse à Monique Berlioux, alors directrice générale du CIO, nous révèle que cette fois-ci, au contraire de lors de la mésentente au sujet des athlètes taïwanais, Jean Drapeau s’aligne sur la politique canadienne, approuvant le boycott tout en se désolant de la situation géopolitique.

En son absence, Sandra Henderson (gymnastique) et Stéphane Prefontaine (athlétisme), en tant que derniers relayeurs de la flamme olympique lors de la cérémonie d’ouverture, ont été chargés de remettre le drapeau olympique au président du CIO de l’époque, lord Killanin.

Des recommandations toujours actuelles

Jetons maintenant un œil aux recommandations de Richard Pound, qui deviendra président de l’AOC en 1977, à la suite de la tenue des JO de Montréal.




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Ce rapport est vraiment intéressant, car on y dénonce des éléments tout à fait d’actualité. Premièrement, la recommandation d’utiliser des équipements existants, afin de ne pas multiplier les coûts, est un élément majeur dans un contexte où les JO sont chroniquement déficitaires. Rappelons ici que les Jeux olympiques de Montréal ont coûté 3 milliards de dollars (27 milliards $ aujourd’hui).

Deuxièmement, le rapport évoque déjà les problèmes de notation «subjective» dans certains sports, avec cette référence brillante à Shakespeare à propos des juges : « […] non-seulement devraient-ils les [juges olympiques] être au-dessus de tout soupçon, mais aussi devraient-ils avoir l’air d’être au-dessus de tout soupçon».

Si les notes reçues à Montréal par la gymnaste roumaine Nadia Comăneci avaient d’abord causé la perplexité, c’était pour des raisons bien différentes: le verdict des juges ne faisait l’objet d’aucun débat, mais le système d’affichage n’avait tout simplement pas été conçu pour afficher les notes parfaites de 10. Aujourd’hui, toutefois, les notes de certains juges font encore régulièrement la manchette lors des JO. Ce fut le cas à Milan-Cortina, où la juge française Jezabel Dabouis a été accusée d’avoir favorisé le couple franco-canadien formé de Laurence Fournier Beaudry et Guillaume Cizeron.


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On peut douter du fait que la technologie soit la voie de salut. Des injustices et des polémiques existent toujours dans le soccer professionnel, comme lors de la dernière Coupe du Monde, et ce malgré la place toujours plus grande accordée à la vidéo.

Enfin, Richard Pound soulignait la nécessité de donner plus de billets de faveur aux anciens athlètes et moins de billets VIP, ce qui révèle le souci de maintenir les athlètes au centre du projet olympique. Or, les questions entourant les prix des billets lors de ces grands événements sportifs demeurent toujours d’actualité et semblent loin d’être résolues. Ainsi, en discutant avec des athlètes canadiens lors de ma présence aux derniers Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, j’ai eu la surprise d’apprendre que les quelques billets «réservés» pour la famille des athlètes (deux billets par session) devaient quand même être achetés.

La Conversation Canada

Nicolas Moreau est professeur à l’Université d’Ottawa

– ref. Jeux olympiques de Montréal : cinquante ans après, les correspondances inédites – https://theconversation.com/jeux-olympiques-de-montreal-cinquante-ans-apres-les-correspondances-inedites-291012