Les carrières universitaires reposent-elles uniquement sur le mérite ?

Source: The Conversation – in French – By Anatole Daka, Docteur en sociologie, ancien chercheur postdoctoral, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

En 2022, lorsque je me suis présenté devant mon jury pour soutenir ma thèse de doctorat en sociologie en Chine, je pensais simplement défendre plusieurs années de travail. Je ne savais pas que l’une des personnes assises devant moi allait contribuer à changer la suite de ma carrière.


Parmi les membres du jury se trouvait un professeur de Nanjing University. Après la soutenance, il m’a fait savoir qu’il avait apprécié mon travail et qu’il serait heureux de me voir rejoindre son environnement de recherche. Je n’ai toutefois pas rejoint son équipe à ce moment-là.

Quelques mois plus tard, alors que je prévoyais poursuivre mon parcours de recherche par un postdoctorat, des raisons institutionnelles à mon université m’en ont empêché. J’ai alors repris contact avec ce professeur. Cette rencontre ponctuelle a finalement contribué à ce que je devienne chercheur postdoctoral à Nanjing University.

Cette expérience illustre une question plus générale étudiée par la sociologie : comment les relations transforment-elles des compétences en opportunités ?

Dans le monde universitaire, où l’on aime penser que les carrières reposent principalement sur les diplômes, les publications et l’excellence scientifique, la question peut être inconfortable. Pourtant, mérite et relations sont loin d’être deux mécanismes nécessairement opposés.

L’importance des « liens faibles »

En 1973, le sociologue américain Mark Granovetter publie un article devenu classique, « The Strength of Weak Ties ». Il montre que nos relations relativement éloignées – connaissances, collègues occasionnels ou personnes rencontrées dans d’autres milieux – peuvent parfois nous donner accès à davantage d’informations nouvelles que nos relations les plus proches.

Nos proches évoluent en effet souvent dans des cercles semblables aux nôtres. Les « liens faibles », eux, peuvent servir de ponts entre des groupes qui communiquent peu entre eux.

Dans mon cas, le membre de mon jury n’était ni mon directeur de thèse ni un collaborateur de longue date. Il appartenait à un autre environnement universitaire. Cette relation constituait ainsi un pont entre l’institution où j’avais effectué mon doctorat et celle que j’allais rejoindre.




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Le réseau ne remplace pas nécessairement le mérite

Parler de « réseau » dans une carrière provoque souvent un malaise. Le mot évoque facilement le favoritisme ou l’idée selon laquelle il suffirait de connaître les bonnes personnes.

Mais un réseau professionnel peut aussi se construire à partir du travail lui-même. Je ne connaissais pas personnellement le professeur de Nanjing University avant ma soutenance. C’est en découvrant mon travail qu’il s’est intéressé à mon profil.

La distinction est importante : la relation n’avait pas précédé l’évaluation de mon travail ; elle en était en partie le résultat.

La notion de capital social aide à comprendre ce mécanisme. Une étude de Scott Seibert, Maria Kraimer et Robert Liden, spécialistes en gestion et en comportement organisationnel, montre notamment que les réseaux professionnels peuvent favoriser la réussite de carrière en donnant accès à l’information, aux ressources et au soutien professionnel.

Le travail peut ainsi produire de la crédibilité ; cette crédibilité, de la confiance ; et la confiance, des relations capables de faire circuler une réputation au-delà de l’institution d’origine.

Cela explique aussi pourquoi « réseau » ne signifie pas simplement carnet d’adresses. Posséder des centaines de contacts sur une plate-forme professionnelle n’équivaut pas à disposer de centaines de relations capables de transmettre de l’information, de la confiance ou une réputation. Les soutenances, colloques, séminaires, publications et projets collectifs sont précisément des espaces où le travail devient visible et où des relations professionnelles peuvent se construire.


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Mais tout le monde n’a pas accès aux mêmes réseaux

Il serait pourtant trompeur d’en conclure que chacun doit simplement « mieux réseauter ». Les réseaux sont aussi une source potentielle d’inégalités.

Le sociologue de l’enseignement supérieur Troy Heffernan, qui a étudié les réseaux académiques, montre leur rôle dans les trajectoires professionnelles : ils peuvent faciliter l’accès à des emplois, à des possibilités de publication ou à des opportunités qui ne sont pas toujours largement diffusées.

Ceux qui sont déjà insérés dans des réseaux bien positionnés peuvent donc bénéficier d’un avantage cumulatif.




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La question est particulièrement importante pour les jeunes chercheurs, mais aussi pour ceux qui changent de pays ou de système universitaire. On peut posséder un doctorat, des publications et des compétences scientifiques tout en connaissant peu les institutions et les personnes de son nouvel environnement.

Le problème n’est donc pas seulement individuel. Si les relations influencent l’accès aux opportunités, les universités ont, elles aussi, un rôle à jouer : développer le mentorat, favoriser les rencontres entre chercheurs, rendre les occasions de collaboration accessibles et éviter que l’information professionnelle importante ne circule exclusivement dans des cercles fermés.

Autrement, l’injonction à « faire du réseau » risque simplement de reproduire les avantages de ceux qui en possèdent déjà un.

Rendre le mérite visible

Après ma soutenance, j’aurais pu ne jamais reprendre contact avec le professeur de Nanjing University. Son commentaire serait resté un agréable souvenir. Lorsque ma première piste postdoctorale s’est fermée, j’ai choisi de revenir vers lui.

Le réseau avait créé une possibilité. L’initiative a permis de l’activer.

Rien de cela ne signifie que les compétences deviennent secondaires. La leçon est plutôt inverse : le mérite a besoin d’espaces dans lesquels il peut être observé et reconnu.

Pour les jeunes chercheurs, le meilleur conseil n’est donc probablement pas simplement : « Faites du networking. » Il serait plutôt de produire un travail solide, de le rendre visible dans les espaces scientifiques appropriés, de construire des relations professionnelles authentiques et, lorsqu’une porte s’entrouvre, de ne pas nécessairement attendre que quelqu’un d’autre la pousse.

Lorsque j’ai soutenu ma thèse en 2022, je ne savais pas que cette soutenance constituait aussi une rencontre professionnelle décisive.

Dans une carrière universitaire, le mérite demeure essentiel. Mais pour produire tous ses effets, il doit aussi pouvoir être vu, reconnu et relié.

La Conversation Canada

Anatole Daka a été chercheur postdoctoral à Nanjing University de mai 2023 à novembre 2025, institution mentionnée dans cet article.

– ref. Les carrières universitaires reposent-elles uniquement sur le mérite ? – https://theconversation.com/les-carrieres-universitaires-reposent-elles-uniquement-sur-le-merite-292045