La ménopause est une transition physiologique, elle devient aussi un marché lucratif

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jennifer Takhar, Associate Professor of Consumer Culture, SKEMA Business School


L’ESSENTIEL

  • La médiatisation croissante de la ménopause aide à lever les tabous et à favoriser l’accompagnement des femmes concernées.

  • Compléments alimentaires, livres, coachings… la ménopause devient aussi un marché lucratif porté par des acteurs qui influencent le regard sur cette transition.

  • Les réseaux sociaux, au sein desquels des femmes partagent expériences et conseils, amplifient ce phénomène.


Longtemps reléguée à la sphère privée, la ménopause fait aujourd’hui l’objet d’une visibilité médiatique et commerciale inédite avec une valeur de marché de 535 milliards d’euros (600 milliards de dollars US).

Livres, podcasts, documentaires, applications numériques, compléments alimentaires et programmes de coaching se multiplient pour accompagner les femmes dans cette étape de la vie. Ce qui était autrefois un sujet tabou est ainsi devenu un secteur économique en pleine expansion.

Cette évolution constitue une avancée importante : la ménopause est davantage discutée, mieux comprise et progressivement reconnue comme un enjeu de santé publique. Mais cette visibilité s’accompagne aussi d’une forte commercialisation. À mesure que le sujet entre dans l’espace public, il devient également une opportunité de marché.

Cette transformation soulève une question au centre de l’analyse de notre ouvrage All Change! Marketing and Consuming the Menopause Transition (en français, Tout change ! Le marketing et la perception de la transition vers la ménopause) : répond-elle réellement aux besoins des femmes ou contribue-t-elle à créer un nouveau marché fondé sur leurs inquiétudes, leurs symptômes et leur désir de mieux-être ?

Une commercialisation qui influence le regard sur la ménopause

Dans cet ouvrage, est conceptualisée l’émergence de la ménopause comme un marché de consommation à part entière. Ce dernier est caractérisé par une « prise de conscience du marché climatérique » croissante et par la transformation progressive de la ménopause en espace d’opportunités commerciales, d’interventions sur le corps et d’optimisation de soi. (La philosophe Gloria Origgi explique que « climatere » viendrait du mot grec « klimax » qui signifie degré ou échelle. Ce terme indiquait, au moins du temps de Pythagore, un des « âges critiques de la vie » marqués par une vulnérabilité, ndlr).

Prolongeant cette perspective, une étude montre que les « marchés de la ménopause » (menomarkets) ne se contentent pas de répondre à des besoins préexistants : ils contribuent activement à façonner la manière dont la ménopause est comprise, vécue et prise en charge, en influençant notamment ce qui est défini comme un problème ménopausique et les formes de savoir, de soins et de consommation considérées comme appropriées.

Ensemble, ces perspectives invitent à concevoir la marchandisation, non pas uniquement comme l’expansion commerciale des produits et des services liés à la ménopause, mais comme un processus par lequel les marchés participent à la production des significations, des besoins et des subjectivités associés à la ménopause.

Un nouveau marché en pleine expansion

L’intérêt économique pour la ménopause s’explique en partie par des évolutions démographiques. Les femmes vivent plus longtemps et passent désormais plusieurs décennies en période post-ménopausique. Selon certaines estimations, plus d’un milliard de femmes seront ménopausées dans le monde d’ici à 2030.

Face à cette réalité, les entreprises ont identifié un segment de consommatrices longtemps négligé. L’industrie de la ménopause comprend aujourd’hui des compléments alimentaires, cosmétiques, vêtements contre l’inconfort des bouffées de chaleur, applications de suivi ou encore retraites de bien-être, sachant que bon nombre de ces produits ou soi-disant « solutions » n’ont pas démontré leur efficacité.

Attention à ne pas faire d’amalgame avec le traitement hormonal de la ménopause. Celui-ci est délivré sur prescription médicale, sous la responsabilité du ou de la gynécologue. Longtemps controversé, il est strictement encadré.

Cette croissance transforme la représentation de la ménopause. Elle n’apparaît plus seulement comme une phase du vieillissement, mais comme une période nécessitant des solutions, des accompagnements et des produits spécifiques. Les marques la présentent comme un défi à gérer grâce à des choix de consommation adaptés.




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La naissance de la « consommatrice responsable »

Au cœur de cette évolution, apparaît la figure de la « consommatrice responsable ». Les femmes sont encouragées à devenir actrices de leur santé en recherchant des informations, en surveillant leurs symptômes et en choisissant les produits censés améliorer leur qualité de vie.

Cette approche s’inscrit dans une tendance plus large : la responsabilisation individuelle en matière de santé. Chacune et chacun est invité à prendre en charge son bien-être par des comportements appropriés et des choix éclairés. Dans le cas de la ménopause, cette logique fait des femmes les gestionnaires de leur transition hormonale. Elles sont incitées à s’informer, à modifier leurs habitudes alimentaires, à pratiquer davantage d’activité physique ou à investir dans des solutions présentées comme innovantes.

Cette responsabilisation peut favoriser l’autonomie et une meilleure compréhension du corps. Toutefois, elle comporte aussi des risques : en insistant sur les choix individuels, elle tend à déplacer l’attention des responsabilités collectives vers les responsabilités personnelles.

Le rôle des médias et des réseaux sociaux

La visibilité actuelle de la ménopause doit beaucoup aux médias et aux réseaux sociaux. Des personnalités publiques, des journalistes et des professionnelles de santé ont contribué à sortir le sujet de l’ombre.

Au Royaume-Uni, les documentaires réalisés par Kate Muir avec Davina McCall ont joué un rôle important. En donnant la parole à des femmes confrontées à des symptômes parfois invalidants, ils ont sensibilisé un large public à une réalité longtemps ignorée. En France, on citera notamment une tribune signée par plusieurs personnalités du monde politique et de la culture en 2024. Un rapport parlementaire a même été remis au gouvernement en 2025.

Les réseaux sociaux ont amplifié ce mouvement. Des milliers de femmes y partagent leurs expériences, échangent des conseils et recommandent des solutions, contribuant ainsi à réduire le sentiment d’isolement associé à la ménopause.

Des espaces de paroles ou des communautés se développent autour de la ménopause sur les réseaux sociaux. Ils sont portés par des hashtags comme #Midlifewomen (« Femmes au milieu de leur vie »), #PerimenopauseProblems (« Les problèmes à la périménopause »), #Breakthemenopausetaboo (« Briser le tabou autour de la ménopause »), #MyHormonesAreDrunk (« Mes hormones sont sens dessus dessous ») etc.

Ces espaces sont toutefois devenus des lieux privilégiés pour les stratégies marketing. Influenceuses, coachs et entreprises y promeuvent leurs produits auprès d’un public réceptif. La frontière entre information, témoignage et publicité devient alors parfois difficile à distinguer.

Un besoin d’accompagnement qui alimente le commerce

La sensibilisation à la ménopause répond à un réel besoin d’information. Pourtant, elle a aussi créé les conditions favorables à une expansion commerciale rapide.

De nombreuses entreprises proposent désormais des produits destinés aux femmes ménopausées. Certains répondent à des besoins réels et reposent sur des bases scientifiques solides ; d’autres s’appuient surtout sur des promesses de bien-être ou des arguments marketing difficiles à vérifier.

Cette situation conduit à la notion de « complexe industriel de la ménopause », c’est-à-dire d’un ensemble d’acteurs économiques cherchant à tirer profit de ce marché en croissance. Le problème n’est pas l’existence de solutions commerciales : certaines innovations peuvent améliorer la qualité de vie des femmes. La question centrale est celle de la validité scientifique des promesses formulées.

Lorsque des produits sont présentés comme capables de soulager des symptômes sans preuves suffisantes, le risque de désinformation augmente. La croissance du marché des compléments alimentaires illustre la marchandisation croissante de la ménopause. Alors même que les preuves d’efficacité restent limitées, une étude a pu identifier pas moins de 201 produits sur le marché britannique en 2026, avec des formulations et des prix extrêmement variables.

Des consommatrices vulnérables exploitées par le marketing

Les femmes concernées peuvent être particulièrement vulnérables. Troubles du sommeil, anxiété, changements hormonaux ou difficultés professionnelles les conduisent parfois à rechercher activement des solutions.




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Cette vulnérabilité peut être exploitée par certaines stratégies marketing. Face à des symptômes difficiles, une promesse de soulagement rapide ou naturel peut paraître particulièrement attractive. Toutes les femmes ne disposent pas par ailleurs des mêmes possibilités d’évaluation des propositions qui leur sont faites. Les connaissances médicales, l’accès aux soins et les moyens financiers varient fortement selon les individus.

Les inégalités sociales jouent donc un rôle majeur. Les femmes disposant de revenus élevés ont davantage accès aux consultations spécialisées ou aux produits coûteux, tandis que celles qui disposent de ressources moindres rencontrent plus d’obstacles pour obtenir une prise en charge adaptée.

Pourquoi la régulation est nécessaire

Il convient de mettre l’accent sur une marchandisation absurde. Au Royaume-Uni, par exemple, des publicités vont jusqu’à vanter des chocolats qui soulageraient les symptômes de la ménopause, entre autres.

Face à l’expansion du marché de la ménopause, la régulation devient essentielle. Les consommatrices doivent pouvoir distinguer les informations fondées sur des preuves scientifiques des simples arguments commerciaux.

Les autorités sanitaires ont un rôle important à jouer dans le contrôle des allégations formulées par les entreprises. Les professionnels de santé ont également une responsabilité majeure pour aider les femmes à prendre des décisions éclairées sans dépendre uniquement des discours commerciaux.

Au-delà du marché

L’enjeu est donc de trouver un équilibre entre innovation, information et protection des consommatrices. La ménopause mérite d’être abordée comme une question de santé, d’égalité et de justice sociale, et non simplement comme un marché à conquérir.

En définitive, la fin du silence autour de la ménopause représente un progrès majeur. Il reste toutefois à veiller à ce que cette visibilité bénéficie avant tout aux femmes elles-mêmes, plutôt qu’aux seuls intérêts commerciaux.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. La ménopause est une transition physiologique, elle devient aussi un marché lucratif – https://theconversation.com/la-menopause-est-une-transition-physiologique-elle-devient-aussi-un-marche-lucratif-294009