Sénégal : la bataille des mœurs est devenue un enjeu politique

Source: The Conversation – in French – By Saliou ngom, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Une danse considérée comme trop osée et qui suscite l’indignation sur les réseaux sociaux. Une artiste qui se retrouve au centre d’une enquête pour une scène jugée inappropriée. Une revendication féministe de réformer l’autorité paternelle qui déclenche une levée de boucliers. Un débat sans fin sur les interruptions volontaires de grossesse (IVG), perçu par les uns comme un droit, et par les autres comme une conspiration internationale.

Ces polémiques, en apparence disparates, reviennent année après année dans le débat public sénégalais. Elles disent quelque chose de l’influence acquise par les groupes conservateurs dans l’arène politique, ainsi que la manière dont presque toute la classe politique (de la majorité comme de l’opposition) a fini par composer avec elles.

J’ai étudié les rapports entre politique et religion et la reconfiguration de la place des acteurs religieux au Sénégal. À mon sens, le débat n’est pas nouveau. Il remonte au Code de la période coloniale.

Après l’indépendance, quand le président Léolpold Sédar Senghor décide de mettre en place un code unique de la famille pour moderniser les rapports entre hommes et femmes (consentement au mariage, âge légal etc.), le débat refait surface.

À l’époque déjà, des acteurs conservateurs avaient dénoncé une rupture avec les valeurs musulmanes, en faisant référence à la suspension des tribunaux musulmans. Depuis, chaque tentative de réformer le code de la famille rouvre la même plaie. D’un côté, des acteurs de la société civile qui défendent un État laïc et progressiste ; de l’autre, des mouvements conservateurs qui voient dans ces réformes une « occidentalisation rampante ».

Gendarmes des mœurs

Ce qui a changé, c’est l’ampleur de la mobilisation. Certaines organisations comme And samm jiko yi (expression wolof qui signifie “Ensemble, préservons nos valeurs”) se sont progressivement transformées en véritables gendarmes des mœurs : demandes de censure de séries télévisées jugées trop osées, croisade contre les débats liés à l’avortement, etc. Ces organisations ont rejoint d’anciens collectifs comme Jamra, avec les réseaux sociaux comme moyen d’amplification de leurs mobilisations.

Le point le plus intéressant, c’est que ce discours moral ne se contente pas de défendre des principes religieux abstraits. Il construit une figure bien précise : celle de l’homme protecteur, rempart contre une société jugée « efféminée » par la mondialisation.

On l’a vu avec la polémique autour du sac à main de Wally Seck (un jeune chanteur très influent auprès des jeunes) en 2016, jugé trop féminin. On le voit également dans l’insistance de certains responsables publiques à présenter leur masculinité (faisant référence à l’hétérosexualité), comme un argument de virilité autant que de moralité.

La défense de l’autorité paternelle, l’opposition à l’avortement : tout cela dessine une même figure, celle du « vrai homme » (Góor Yàlla, Jambaar) face à des menaces (efféminement etc.) perçues comme extérieures ou subversives.

La moralisation comme langage électoral

C’est là que la dimension électorale prend tout son sens. À intervalles réguliers, les élections voient resurgir ces mêmes thèmes : durcissement des positions sur la sexualité et les mœurs, réforme du Code de la famille, promesses de fermeté envers les artistes jugés complaisants envers les scènes « choquantes ».

Le calcul n’est pas que juridique, il est aussi politique. S’approprier un territoire que l’électorat religieux considère souvent comme délaissé par les dirigeants et se distinguer de concurrents perçus comme trop prudents ou trop alignés sur les normes occidentales. Ce type de positionnement est devenu une ressource accessible pour quiconque cherche à rallier rapidement l’opinion publique, en particulier via les réseaux sociaux.

Ces dernières années, c’est tout l’espace politique sénégalais qui a intégré la moralisation comme un langage électoral performant, quel que soit le camp politique. La protection de la famille, de l’autorité paternelle et des « valeurs culturelles » locales s’ajoutent à des thèmes plus traditionnels et liés à la souveraineté économique.

Au cœur de ces stratégies rhétoriques se trouvent des ressorts communs, utilisables par tout mouvement cherchant à accroître sa crédibilité auprès du public. Un « nous » sénégalais et croyants face à un « eux » incarné par les acteurs internationaux, les mouvements transnationaux de défense des droits, voire parfois les organisations féministes.

Cette rhétorique fonctionne aussi parce qu’une partie de la population s’y reconnaît. Chez beaucoup de jeunes en particulier, il existe le sentiment que l’Occident et les acteurs internationaux (bailleurs, agences, ONG, grandes institutions) cherchent à leur imposer des normes culturelles, sur la famille, le genre ou les mœurs, sous couvert d’universalisme.

Le conflit mis en scène (un peuple vertueux, garant des valeurs traditionnelles, face à des élites jugées corrompues ou inféodées à un modèle occidental) donne une forme politique à ce sentiment. Il répond ainsi à une attente sociale, relayée et renforcée par des organisations qui prétendent elles-mêmes parler au nom du peuple.

Les figures politiques et les groupes conservateurs tirent leur substance l’un de l’autre, s’engageant dans une spirale où chacun se vante de défendre la volonté du peuple contre des normes internationales perçues comme détachées.

Ce que montre aussi cette histoire, c’est que les collectifs conservateurs ne se contentent plus de prêcher. Ils ont développé une véritable stratégie d’influence. Celle-ci passe d’abord par la consultation des acteurs religieux confrériques pour obtenir des lettres de soutien et une plus grande légitimité.

Elle s’exerce également par des tentatives d’influence sur les instances de régulation de l’audiovisuel, au nom de la lutte contre les « scènes choquantes » ou les danses jugées obscènes, ainsi que par des manifestations de rue pouvant rassembler plusieurs milliers de personnes. Enfin, elle passe plus directement par un soutien électoral à des candidats ou à des partis jugés fiables sur ces questions.

Certaines figures et groupes politiques, connus pour leur engagement sur ce terrain, ont ainsi pu peser dans les recompositions politiques des dernières années.

Une question qui reste ouverte

Une question profonde émerge de ces controverses récurrentes : dans un État qui se définit comme laïc, qui contrôle réellement les corps et les actions ? L’État peine souvent à trancher lui-même par la loi et semble s’appuyer, de fait, sur ces acteurs pour réguler ce qu’il préfère laisser dans le flou.

Ce subtil équilibre entre la laïcité institutionnelle et les accommodements religieux se retrouve dans tous les aspects du paysage politique, quel que soit le parti au pouvoir. Ce qui a changé, c’est l’intensité avec laquelle on articule désormais souveraineté et morale dans le discours politique en général.

Cette dynamique dépasse les clivages partisans habituels et est portée autant par les partis que par une bonne partie de l’opinion elle-même.

The Conversation

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