Les artistes ne rendent pas les salariés créatifs : ils les autorisent à le redevenir

Source: The Conversation – in French – By Pierre Poinsignon, Enseignant-chercheur, Burgundy School of Business


L’ESSENTIEL

  • Résidences, ateliers, séminaires : les entreprises font de plus en plus appel à des artistes pour stimuler la créativité de leurs équipes.

  • La créativité ne se transmet pas comme une méthode. Mieux vaut en être conscient avant de se lancer.

  • Ces rencontres fonctionnent surtout lorsqu’un intermédiaire construit un espace où les salariés se sentent autorisés à créer.


« Qu’importe leur valeur ? La muse est toujours belle… »
– Alfred de Musset.

Depuis une vingtaine d’années, les résidences d’artistes, les ateliers de création et les séminaires artistiques se multiplient dans les organisations, ce que la recherche n’a pas manqué d’observer, à l’instar de Schiuma, de Taylor & Ladkin, ou plus récemment dans un ouvrage qui leur est consacré. Un plasticien vient travailler dans une usine, un metteur en scène anime un comité de direction, un musicien accompagne une équipe de recherche. L’objectif affiché est presque toujours le même : développer la créativité des salariés.

L’idée paraît aller de soi. Après tout, qui, mieux qu’un artiste, pourrait apprendre à être créatif ? Pourtant, cette intuition est loin de faire consensus dans la recherche. Artistes et managers ne poursuivent pas les mêmes objectifs, ne travaillent pas sous les mêmes contraintes et ne donnent pas le même sens au mot « créativité », ce qui a été synthétisé par Ancelin Bourguignon, Dorsett et Azambuja. Dès lors, comment une compétence développée dans un atelier pourrait-elle être transférée dans une entreprise ?

Deux créativités qui s’ignorent

C’est cette question que nous explorons dans notre article « Les conditions de l’interstice créatif. Comment la médiation des interventions artistiques en organisation active et légitime la créativité » (à paraître). Notre enquête repose sur 25 entretiens avec 11 dirigeants ou managers, 10 intermédiaires et 4 artistes impliqués dans ces projets. Le résultat est plus surprenant qu’il n’y paraît : les salariés n’apprennent pas la créativité des artistes. Ils retrouvent plutôt une créativité qu’ils avaient progressivement cessé d’utiliser.




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Dans l’entreprise, une idée est généralement considérée comme créative si elle est à la fois nouvelle et adaptée à un problème. Or, la création artistique obéit à d’autres critères : elle peut rester incertaine, refuser l’utilité immédiate et n’être reconnue que longtemps après sa production.

Imaginer un simple transfert revient donc à considérer la créativité comme un paquet que l’artiste apporterait dans l’entreprise. Il lui suffirait de montrer sa méthode pour que les salariés la reproduisent. Or, les pratiques observées ne suivent pas ce scénario.

Sortir des routines

Les managers veulent que leurs équipes sortent de leurs routines, mais comprennent mal le prix, le temps ou l’incertitude du travail artistique. Les artistes y trouvent des matériaux, des moyens et de nouveaux terrains d’exploration, mais craignent d’être réduits à un outil de management. Quant aux participants, rarement à l’origine du projet, ils peuvent se demander pourquoi le budget de l’opération n’a pas été versé sous forme de prime.

Un retour vers les coquilles Saint-Jacques étudiées par le sociologue Michel Callon s’impose : il avait observé dans les années 1970 trois chercheurs qui tentaient d’enrayer la raréfaction de l’espèce en baie de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor). Appelant pêcheurs et collègues, et fixant les larves sur des collecteurs, ils ont réuni des acteurs qui ne partageaient pas les mêmes objectifs et qui ne parlaient pas la même « langue ». Callon nomme cet alignement « traduction » : formuler un problème commun et construire un point de passage partagé.

Le médiateur, un « mur absorbant »

Dans les interventions artistiques, ce rôle de traducteur revient à ce que nous appelons un intermédiaire : consultants, associations ou structures spécialisées. Ils écoutent la demande souvent vague de l’entreprise, choisissent un artiste, imaginent un format compatible avec sa pratique, puis ajustent le projet à mesure qu’il avance.

Ils expliquent à l’entreprise pourquoi une démarche artistique ne livre pas un résultat entièrement prévisible et aident l’artiste à comprendre ses contraintes. L’un des intermédiaires interrogés compare sa fonction à celle d’un « mur absorbant » : il reçoit les critiques d’un côté, puis n’en laisse passer que quelques gouttes de l’autre.

Surtout, les intermédiaires déplacent les obstacles particuliers vers une épreuve commune. Au lieu de demander aux salariés d’« être créatifs », ils leur proposent de réaliser une œuvre, une performance ou un objet avec l’artiste. Ce projet devient un « point de passage obligé ». Chacun y contribue pour ses propres raisons.

Une parenthèse où l’on peut essayer

Trois mécanismes se combinent alors. Le premier est l’apprentissage par la pratique. Les participants ne regardent pas l’artiste créer : ils manipulent, proposent, testent et recommencent. La créativité devient une expérience avant de devenir un discours.

Le deuxième tient à la présence de l’artiste. Sans fournir de recettes, il montre qu’il est possible d’avancer sans connaître le résultat, de traiter l’erreur comme une piste et de rendre visible une idée imparfaite. Il fonctionne moins comme un professeur que comme un modèle provisoire d’autorisation.

Le troisième mécanisme est temporel. L’intervention ouvre une parenthèse à distance des urgences, des procédures et de l’évaluation habituelle. Pendant quelques heures ou quelques jours, les participants peuvent suspendre leur autocensure et prendre un risque limité.

Cette combinaison crée un « interstice » (au sens de Berthoin Antal et Strauβ) : un espace protégé, entre le monde de l’art et celui de l’entreprise, où les règles ordinaires sont momentanément assouplies. La créativité n’y est pas importée. Elle y devient à nouveau praticable et légitime.

Pour autant, la présence d’un artiste ne constitue pas une formule magique. Sans soutien visible de la direction, sans temps réellement libéré ou sans médiation, l’intervention peut rester un événement sympathique, voire susciter du rejet. L’interstice doit être construit, puis protégé.

Notre enquête ne permet pas non plus d’affirmer qu’une expérience ponctuelle transforme durablement la culture d’une organisation. Elle peut constituer une première étape vers l’innovation, à condition que le droit d’essayer, de proposer et de se tromper survive au retour dans le travail quotidien.

La créativité est peut-être déjà là

Ce résultat conduit à déplacer la question. Depuis plusieurs années, les entreprises cherchent comment rendre leurs salariés plus créatifs. Elles multiplient les formations, les méthodes de design thinking ou les collaborations avec des artistes. Notre enquête invite à poser une autre question : et si les salariés étaient déjà créatifs ?

Arte TV, 2025.

Le véritable enjeu serait alors moins de leur enseigner la créativité que d’identifier les mécanismes qui, au quotidien, l’inhibent progressivement, la peur de l’erreur, les routines, les contraintes de temps, les rapports hiérarchiques ou encore l’autocensure.

Sous cet angle, les interventions artistiques n’apparaissent plus comme un transfert de compétences entre deux mondes. Elles constituent surtout un révélateur. Elles montrent que la créativité dépend peut-être moins des individus que des environnements dans lesquels ils évoluent. Et c’est sans doute là que réside leur principal enseignement : avant de chercher des salariés plus créatifs, les organisations gagneraient peut-être à construire des situations où chacun se sent réellement autorisé à le (re)devenir.

Alors, les vers de Musset, dans Namouna (1832), prennent une résonance nouvelle. Si « la muse est toujours belle, même pour l’insensé, même pour l’impuissant », c’est que la création n’est pas réservée à quelques êtres d’exception. Dans l’organisation, l’artiste ne descend pas du ciel pour transmettre un don qui lui appartiendrait : il ouvre un passage par lequel chacun peut retrouver ses propres capacités créatives. Encore faut-il que l’organisation permette à ses salariés de l’emprunter…

« Qu’importe leur valeur ? La muse est toujours belle,
Même pour l’insensé, même pour l’impuissant ;
Car sa beauté pour nous, c’est notre amour pour elle.
Mordez et croassez, corbeaux, battez de l’aile.
Le poète est au ciel ; et lorsqu’en vous poussant
Il vous y fait monter, c’est qu’il en redescend. »

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les artistes ne rendent pas les salariés créatifs : ils les autorisent à le redevenir – https://theconversation.com/les-artistes-ne-rendent-pas-les-salaries-creatifs-ils-les-autorisent-a-le-redevenir-290363