Source: The Conversation – in French – By Chloé Maurel, SIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L’ESSENTIEL
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En récompensant Navi Pillay, ancienne Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme et figure majeure de la justice pénale internationale, le comité Nobel place la défense des victimes et la responsabilité des États au cœur de la conception de la paix.
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Ce choix est particulièrement significatif à l’heure où les institutions multilatérales sont fragilisées et où les crimes internationaux restent largement impunis.
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Cette décision peut aussi être lue comme un désaveu infligé à Donald Trump, qui avait, comme l’année dernière, affirmé que le prix devait lui revenir.
Ce 9 octobre 2026, à Oslo, le Comité Nobel norvégien a attribué le prix Nobel de la paix à Navanethem « Navi » Pillay, juriste sud-africaine de 85 ans, pour son engagement en faveur de la paix et du droit international. Le président du comité, Jørgen Watne Frydnes, a salué un parcours consacré à faire répondre les États et leurs dirigeants de leurs actes, ainsi qu’à redonner espoir aux victimes de violences et de conflits. Le comité souligne notamment la contribution de la lauréate à la consolidation d’un ordre juridique international capable de poursuivre les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide.
Cette distinction dépasse largement la consécration d’une carrière individuelle. Elle pose une question centrale de science politique : comment construire la paix lorsque les rapports de force militaires, les intérêts nationaux et les calculs des grandes puissances tendent à l’emporter sur les règles communes ?
En distinguant Navi Pillay, le comité rappelle que la paix ne se réduit ni à l’arrêt momentané des combats ni à la conclusion d’accords entre dirigeants. Elle suppose aussi la justice, la reconnaissance des victimes et l’existence de mécanismes permettant de sanctionner les responsables de crimes. Le comité Nobel met ainsi en valeur les principes du droit international portés par l’ONU, laquelle n’a d’ailleurs pas manqué de se féliciter rapidement de l’attribution de la récompense à l’une de ses anciennes responsables.
Une juriste née sous l’apartheid, figure de la justice internationale
Née le 23 septembre 1941 à Durban, dans une famille sud-africaine d’origine tamoule indienne, Navi Pillay grandit sous le régime d’apartheid institutionnalisé à partir de 1948. La ségrégation raciale organise alors l’accès au logement, à l’éducation, à l’emploi et à la représentation politique. Issue d’une communauté soumise à de multiples discriminations, elle parvient à entreprendre des études de droit et à devenir avocate.
En 1967, elle ouvre le premier cabinet d’avocats dirigé par une femme dans la province du Natal. Dans l’exercice de son métier, elle défend des opposants à l’apartheid, dans un contexte où les militants politiques, les organisations de résistance et leurs soutiens sont exposés à la répression. Elle s’engage à la fois pour l’accès des femmes à des professions judiciaires dominées par les hommes, et pour la défense des droits face à un État raciste et ségrégationniste.
La transition démocratique sud-africaine, engagée au début des années 1990 et consacrée par les élections multiraciales de 1994, ouvre une nouvelle séquence. En 1995, elle est la première femme de couleur à siéger à la Haute Cour sud-africaine. Et en mai 1995, elle devient juge au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé par le Conseil de sécurité de l’ONU en novembre 1994, après le génocide des Tutsis qui a fait environ 800 000 morts. Par la jurisprudence qu’elle initie, elle contribue à faire reconnaître le viol de guerre comme un instrument possible de destruction collective.
Pillay préside ensuite le TPIR de 1999 à 2003. Elle rejoint la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye, en 2003, avant d’être nommée Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme en 2008. Elle occupe cette fonction jusqu’en 2014. À ce poste, elle défend l’universalité des droits humains, y compris lorsque leur protection implique de mettre en cause des gouvernements puissants.
Son itinéraire donne ainsi une cohérence particulière à la distinction de 2026 : de la lutte contre l’apartheid aux tribunaux internationaux, la justice apparaît, avec ce prix, comme une condition de la paix durable, conformément aux principes de l’ONU.
Le Nobel de la paix : une procédure indépendante, pas un concours de popularité
Attribué depuis 1901, le prix Nobel de la paix répond à une logique particulière. Dans son testament de 1895, Alfred Nobel confie la désignation du lauréat à un comité de cinq personnes choisies par le Parlement norvégien, le Storting. Ce Comité Nobel norvégien est distinct des institutions suédoises chargées des autres prix Nobel.
Le processus de sélection s’étend sur plusieurs mois. Les candidatures doivent être soumises avant le 31 janvier. Seules certaines catégories de personnes sont habilitées à proposer des noms : parlementaires et ministres, chefs d’État, universitaires répondant aux critères, anciens lauréats ou membres du comité, notamment. Il n’est pas possible de se porter soi-même candidat. En 2026, le comité a enregistré 287 candidatures : 208 personnes et 79 organisations. La tendance récente, et louable, est en effet d’attribuer le prix à des organisations plutôt qu’à une seule personne, afin de valoriser l’engagement collectif. Ainsi, dernièrement, le prix a été attribué en 2017 à la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (connue sous son sigle anglais ICAN), en 2020 au Programme alimentaire mondial (PAM) et en 2022 à deux ONG (une ukrainienne et une russe), ainsi qu’au chef emprisonné d’une troisième ONG, bélarusse.
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Après vérification de leur validité, les propositions sont examinées par les cinq membres du comité, qui établissent une liste restreinte. Des experts norvégiens et internationaux peuvent être sollicités pour éclairer les dossiers. Les délibérations se poursuivent jusqu’à la décision finale, généralement prise entre la fin de l’été et le début de l’automne. Le consensus est recherché, mais une majorité simple suffit. Les noms des candidats et les documents relatifs aux délibérations demeurent confidentiels pendant cinquante ans.
Pillay et le rapport sur le génocide à Gaza : un engagement aux implications géopolitiques immédiates
L’histoire du Nobel de la paix montre que ses choix ne sont pas exempts de controverses. L’attribution du prix à Henry Kissinger en 1973 avait provoqué de vives critiques. Des polémiques ont également accompagné les choix de Barack Obama en 2009, de l’Union européenne en 2012, du premier ministre éthiopien Abyi Ahmed en 2019 ou encore de la Vénézuélienne Corina Machado l’année dernière, opposante d’extrême droite et ultra-libérale (qui a dédié son prix à Donald Trump) – liste non exhaustive.
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La désignation de Navi Pillay, elle aussi, ne manquera pas de faire grincer des dents chez les plus réactionnaires. Donald Trump, ennemi de longue date des institutions de la justice internationale, avait fait de l’obtention du Nobel de la Paix un objectif politique affiché, se vantant encore le 7 octobre 2026 d’avoir « mis fin à huit guerres ». Mais en multipliant les atteintes aux droits fondamentaux aux États-Unis, tout en défendant à l’international une politique de puissance unilatérale qui va à l’encontre du droit international, que ce soit vis-à-vis du Venezuela ou de l’Iran, il ne pouvait raisonnablement prétendre au Nobel de la Paix.
L’attribution du prix a déjà fait réagir avec véhémence le gouvernement de Benyamin Nétanyahou.
En effet, de 2021 à novembre 2025, Navi Pillay a présidé la Commission internationale indépendante d’enquête des Nations unies sur le Territoire palestinien occupé, qui a publié en septembre 2025 un rapport (immédiatement rejeté par Tel-Aviv, mais aussi par Washington) concluant qu’un génocide avait été commis à Gaza et que certains hauts responsables israéliens en portaient la responsabilité.
En tout état de cause, le Nobel attribué à celle qui a été, quatre ans durant, présidente de cette commission (dirigée désormais par le juriste indien Srinivasan Muralidhar) confère une visibilité supplémentaire au travail d’établissement des faits et à la protection des civils de Gaza. Il vise à rappeler que le droit international humanitaire et la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide ne peuvent être appliqués à géométrie variable selon l’identité des auteurs présumés ou leurs alliances stratégiques.
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Le choix de Navi Pillay s’inscrit dans un contexte de crise de l’ordre international. Son parcours rappelle que les institutions juridiques internationales, et notamment celles de l’ONU, constituent des espaces où des victimes peuvent faire reconnaître leurs droits, où les faits sont consignés et où les dirigeants peuvent être confrontés à des obligations qui dépassent leurs intérêts immédiats.
Soulignons également que cette récompense, la quatrième pour l’Afrique du Sud après Albert John Luthuli (1960), Desmond Tutu (1984), et le « duo » Nelson Mandela/Frederik De Klerk (1993), est la 21ᵉ attribuée à une femme, sur 113 personnes lauréates, soit moins d’un cinquième.
En distinguant une juriste qui a consacré sa vie à la lutte contre l’apartheid, aux poursuites des crimes internationaux et à la défense des droits humains, dans un monde où des dirigeants souvent autoritaires et unilatéralistes revendiquent volontiers le mérite des accords conclus par la force, le Comité Nobel rappelle que la paix se mesure aussi à la capacité collective des sociétés à faire respecter des règles communes et démocratiques, conformes au droit international – quand bien même cette notion et ses interprétations demeurent parfois controversées, comme le montrent certaines des premières réactions à l’annonce de l’identité de la lauréate…
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Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Navi Pillay, prix Nobel de la paix 2026 : le droit international contre la loi du plus fort – https://theconversation.com/navi-pillay-prix-nobel-de-la-paix-2026-le-droit-international-contre-la-loi-du-plus-fort-294072
