Pourquoi ça pue ? Ce que les odeurs de nos déchets disent de nous

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Buchot, Chercheuse en géographie, Le Mans Université


L’ESSENTIEL

  • Pourquoi un doudou qui « sent mauvais » pour un adulte reste-t-il un trésor pour l’enfant qui l’aime ? Pourquoi le camembert ouvre-t-il l’appétit, tandis que l’odeur d’un aliment moisi nous fait reculer ?

  • L’atelier « Pourquoi ça pue ? » s’inscrit dans la programmation de la Fête de la science 2026 en proposant d’explorer les odeurs des déchets comme autant de traces de nos manières d’habiter, de consommer et de nous souvenir.

  • Cette rencontre avec le public est proposée au Village des sciences à l’abbaye royale de l’Épau au Mans, dans la Sarthe, les 10 et 11 octobre 2026.


Une odeur qui dérange une personne peut rappeler à une autre un lieu ou quelqu’un, qu’elle aime. Le doudou en est un exemple frappant. Là où un adulte sent un objet textile sale à laver, l’enfant retrouve une présence olfactive réconfortante.

Ce que nous sentons ne se résume donc pas à une matière. Nous l’interprétons à partir de nos souvenirs, de nos habitudes et des idées que nous nous faisons du propre et du sale. Le contexte compte aussi : l’odeur puissante d’un fromage affiné peut être appréciée, tandis qu’une odeur voisine, rencontrée ailleurs, sera jugée suspecte.

Que savons-nous réellement d’une odeur lorsque nous disons simplement « Ça pue » ?

Sentir ce que nous jetons

Nous pensons souvent aux déchets à partir du moment où ils quittent nos mains. Dans quel bac les mettre ? Seront-ils recyclés ? Que deviendront-ils après la collecte ? Ces questions sont nécessaires, mais elles ne racontent qu’une partie de leur histoire. Avant d’être jeté, un objet a été acheté, utilisé, gardé, parfois réparé ou aimé. Un reste de repas parle de cuisine ; un vêtement usé, de nos façons de nous habiller et de conserver les choses.

La rudologie, étude systémique des déchets initiée dans les années 1970 par le géographe manceau Jean Gouhier, portée aujourd’hui par notre équipe dirigée par le géographe Mathieu Durand du laboratoire Espaces et Sociétés au Mans, propose de prendre ces pratiques au sérieux. Elle ne considère pas seulement les déchets comme un problème technique ou sanitaire. Elle y voit aussi des faits sociaux et géographiques, révélateurs de nos pratiques et de nos manières d’habiter. Qu’est-ce que nous acceptons de garder près de nous ? Qu’est-ce qui doit disparaître au plus vite ?

L’odeur rend ces questions concrètes. Elle traverse parfois les frontières que nous traçons entre les espaces : la cuisine et le couloir, la maison et la rue, l’objet conservé et celui que nous voulons éloigner. Elle attire notre attention sur une matière que nous aurions préféré ne pas voir. Mais elle peut également nous inviter à observer ce qui change, se transforme ou demeure.

Sentir un déchet ne signifie pas nier les nuisances qu’il peut produire. Cela permet plutôt de suspendre un instant le réflexe du rejet pour se demander ce que cette réaction raconte. Les déchets deviennent alors des objets à examiner, et non uniquement des restes à faire disparaître.

Une discussion philosophique autour des odeurs : trouver les mots justes

Décrire une odeur est moins facile qu’il n’y paraît. Nous disons qu’elle est « bonne », « mauvaise » ou « forte ». Mais est-elle aussi humide, aigre, terreuse ou sucrée ? Rappelle-t-elle un aliment, une cave, un jardin, un vêtement ? Deux personnes qui emploient le mot « renfermé » parlent-elles de la même chose ? Quels vieux souvenirs s’y cachent ?

Liste de mots décrivant des déchets. Atelier Rudo philo, École Épau, Le Mans.
N. Buchot. Eso Le Mans, 2026, Fourni par l’auteur

Pendant l’atelier, les participantes et participants exploreront des odeurs liées aux déchets alimentaires et textiles. Ils pourront comparer leurs impressions, préciser leurs descriptions et écouter celles des autres. Le test de reconnaissance olfactive réalisé par les étudiantes fera émerger une perception hésitante, un désaccord ou un souvenir inattendu qui seront alors autant de points de départ pour réfléchir.

Les mots proposés contribueront à enrichir un lexique sensible des odeurs détritiques. L’objectif n’est pas d’imposer une définition à chaque senteur. C’est de montrer qu’en cherchant les mots, nous apprenons à distinguer la sensation de l’émotion qu’elle provoque, puis du jugement que nous portons sur elle. Dire « cela me dégoûte » n’est pas tout à fait la même chose que dire « c’est sale ».

Cette exploration olfactive se poursuivra par des échanges sans pour autant décider quelles odeurs il faudrait aimer, mais de comprendre pourquoi nous les jugeons comme nous le faisons : Pourquoi une odeur désagréable nous paraît-elle parfois inquiétante ? Un objet destiné à être jeté a-t-il nécessairement perdu toute valeur ? Pourquoi gardons-nous certains objets abîmés alors que nous nous débarrassons aussitôt d’autres objets encore utilisables ? Ces questions partent d’expériences accessibles à tous. Elles permettent de découvrir que la vie domestique constitue, elle aussi, un terrain de recherche.

Je porte ce projet avec Mathieu Durand, Sandrine Bacconnier, géographes et Camille Dormoy, socio-anthropologue d’ESO Le Mans Université-CNRS. Il est conçu et animé par Mariama Coulibaly, Anouk Hérault Sokhna Mai Mboup, Djaynat Radjabou, Louane Vaoheilala, étudiantes en master MIDEC (Le Mans Université).

Venir sentir et discuter

Labellisé « Coup de cœur 2026 de la Fête de la science », l’atelier « Pourquoi ça pue ? » est gratuit et destiné au grand public à partir de sept ans, dans le cadre du Village des sciences du Mans. L’atelier est conçu spécifiquement à une animation de rue.

Pourquoi venir ? Pour constater qu’une odeur n’est pas toujours aussi évidente qu’on le croit. Pour écouter ce qu’en disent les autres. Et pour découvrir que nos déchets, avant même d’être triés ou recyclés, peuvent nous apprendre quelque chose sur nos gestes, nos attachements et notre façon d’habiter le monde de nos déchets.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Nathalie Buchot a reçu un financement de l’ANR, via le PEPR Recyclage Household Waste (ANR-22-PEPR-0010). Elle est membre du Groupe Philo Sarthe-GPS, association adhérente au réseau des Mille et une maisons de la philo.

– ref. Pourquoi ça pue ? Ce que les odeurs de nos déchets disent de nous – https://theconversation.com/pourquoi-ca-pue-ce-que-les-odeurs-de-nos-dechets-disent-de-nous-293599