Source: The Conversation – in French – By Valère Llobet, Doctorant en Science Politique, Université Grenoble Alpes (UGA)
L’ESSENTIEL
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Les sociétés militaires privées (SMP) états-uniennes disposent d’un ancrage ancien en Amérique latine, où elles sont notamment impliquées dans la lutte contre le narcotrafic, dans la protection d’infrastructures et dans la formation des forces locales.
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Le rôle central d’Erik Prince, ancien patron de la tristement célèbre Blackwater, aujourd’hui à la tête d’une nouvelle SMP nommée Vectus Global, illustre le retour en force de ces SMP dans la région.
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La compétition entre les grandes puissances en Amérique latine se manifeste aussi dans ce domaine : la Chine investit progressivement le marché tandis que la présence russe, elle, semble reculer.
Avec le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, un nom est réapparu sur la scène internationale : celui de l’un de ses fervents soutiens, Erik Prince. Figure emblématique des sociétés militaires privées (SMP) depuis la création de Blackwater, renommée Xᵉ en 2009 et Academi en 2011, puis revendue à Constellis Group, Prince poursuit depuis les guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003) ses activités dans le secteur de la guerre privée. Il est notamment revenu sur le devant de la scène en Amérique latine avec sa nouvelle société, Vectus Global.
Les États-Unis ne sont toutefois plus les seuls à s’intéresser à ce marché. La Russie et, surtout, la Chine cherchent elles aussi à y développer leurs propres entreprises de sécurité.
Les SMP anglo-saxonnes, une présence ancienne
La situation sécuritaire délétère dans de nombreux pays latino-américains et la lutte contre les cartels et les gangs offrent depuis longtemps d’importants débouchés aux SMP américaines et, plus largement, anglo-saxonnes. Leurs activités répondent avant tout aux besoins liés à la lutte contre le narcotrafic et le crime organisé, mais aussi à la protection des investissements et des personnels étrangers. Sur place, elles proposent notamment des services de conseil, de formation et de vente d’armes.
Cette implantation remonte au moins aux années 1990. La société américaine DynCorp, présente en Colombie dès 1998, a notamment participé au « Plan Colombie », lancé sous la présidence de Bill Clinton pour lutter contre le trafic de drogue et renforcer la sécurité du pays. Elle a pris part à des actions antidrogue, notamment à l’épandage d’herbicides comme le glyphosate, mais aussi à la protection d’infrastructures et de personnels, ainsi qu’à des opérations armées. Ces activités ont suscité de nombreuses controverses, notamment en raison de leurs conséquences environnementales et sanitaires dans les pays limitrophes.
En Colombie, des entreprises états-uniennes ont également assuré des missions de renseignement aérien pour le compte des autorités de Washington. Certaines opérations ont été lourdement mises en cause : en 1998, des renseignements fournis par la société Airscan auraient notamment contribué au bombardement d’un village civil par l’armée de l’air colombienne. Dans ce pays, les SMP ont également profité de la présence de groupes rebelles comme les FARC. Une filiale d’ArmorGroup, Defense Systems Colombia, employait plusieurs centaines de personnes, principalement d’anciens militaires, pour assurer notamment la protection d’installations pétrolières, dont certaines appartenant à British Petroleum. Elle a par ailleurs été accusée d’implication dans de graves violations des droits humains.
À la même période, on retrouve dans la région d’autres SMP implantées dans le secteur de la formation militaire. Citons, au Pérou, les entreprises Gun Supply et Triple Canopy qui ont « offert leurs services » en matière de formation au sein d’installations militaires appartenant à Lima. Ou encore les groupes Your Solution Inc. et à nouveau Triple Canopy qui ont utilisé des installations gouvernementales au Honduras pour y former des combattants honduriens, chiliens, nicaraguayens et salvadoriens.
Cette longue coopération a aussi contribué à renforcer les compétences des forces gouvernementales latino-américaines, tout en facilitant ensuite le passage de certains militaires dans le secteur privé, notamment au sein de SMP étrangères.
Vectus Global, le retour d’Erik Prince
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’activité d’Erik Prince et de son entreprise Vectus Global, semble connaître un nouvel essor. Il est notamment intervenu en République démocratique du Congo et, en ce qui concerne l’Amérique latine, en Équateur, au Salvador, au Pérou et en Haïti.
En Équateur, Prince a participé en 2025 aux efforts de lutte contre la criminalité aux côtés des autorités locales. Les détails des contrats restent peu documentés, mais ses activités auraient porté sur la formation et le conseil aux forces équatoriennes ainsi que sur la lutte contre l’exploitation minière illégale, le trafic de drogue et le crime organisé. Prince aurait également promis de fournir les « outils, tactiques et informations » nécessaires pour combattre les trafiquants de drogue.
Prince s’est également rapproché du président salvadorien Nayib Bukele, qu’il a rencontré à plusieurs reprises, et aurait proposé ses services au Pérou en 2025. Par ailleurs, il se serait également intéressé au Venezuela, en apportant un soutien plus ou moins direct à des opposants au régime de Caracas.
C’est surtout en Haïti que Vectus Global aurait développé une présence importante. Depuis début 2025, elle y serait chargée de contribuer à la lutte contre les gangs, mais aussi de reprendre le contrôle de certains axes routiers et de rétablir la collecte des impôts et des taxes. Le groupe aurait déployé entre 150 et 200 hommes, accompagnés de spécialistes du renseignement et des communications, ainsi que d’hélicoptères, de navires et de drones.
Ces derniers auraient été utilisés dans des opérations offensives menées conjointement avec les autorités haïtiennes. En janvier 2026, une opération aurait notamment visé le groupe criminel G9 et son chef Jimmy Chérizier, dit « Barbecue ».
Au total, entre le 1er mars 2025 et le 21 janvier 2026, 1 243 personnes, parmi lesquelles des civils, auraient été tuées et 738 blessées par des frappes de drones. Ces dernières ont été réalisées lors de 141 interventions attribuées aux autorités haïtiennes qui auraient opéré, tout ou partie, avec le soutien de Vectus Global.
Soulignons également que les SMP anglo-saxonnes ne se limitent pas aux opérations anticriminalité. Des entreprises comme MWM Inc. et Acri Defense développent par exemple des activités liées à la surveillance pénitentiaire et à la gestion des migrants à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.
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La Russie : une présence limitée
La présence russe en Amérique latine est beaucoup plus réduite. Les SMP de Moscou ont obtenu quelques contrats, principalement auprès des alliés de la Russie, sans parvenir à s’implanter durablement.
En 2019, environ 400 membres de Wagner auraient ainsi été envoyés au Venezuela pour protéger Nicolás Maduro pendant la crise politique qui secouait le pays. Cette présence intervenait alors que des groupes armés vénézuéliens soutenus par la SMP américaine Silvercorp tentaient, avec l’opération Gideon, de renverser le gouvernement.
Fin 2021, une autre société russe, Vega Strategic Services, aurait mené des missions de formation auprès des forces vénézuéliennes. En somme, l’implantation des acteurs privés russes se limite des alliés de la Russie dans la région, mais il semblerait que depuis février 2022 et la reprise en main des structures militaires privées russes après la rébellion de Wagner en juin 2023, l’activité de ces sociétés dans la région semble s’être fortement réduite.
La Chine avance à couvert
La stratégie chinoise est différente. Elle accompagne l’expansion économique de Pékin en Amérique latine, notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie. La construction d’infrastructures stratégiques, comme le méga-port de Chancay au Pérou, crée de nouveaux besoins en matière de protection des investissements, des installations et des ressortissants chinois.
Des entreprises de sécurité chinoises sont ainsi présentes en Argentine, en Uruguay, au Venezuela, au Panama, au Salvador, au Costa Rica et au Pérou. Parmi elles figurent China Overseas Security Group, Beijing Dujie Security Technology Company, ZhongBao Hua’an Security Service ou encore China Security Technology Group, actif notamment dans le secteur minier.
Au Mexique, le « Conseil de sécurité mexicano-chinois », fondé par Feng Chengkang, ancien cadre du gouvernement de la RPC, assurerait pour sa part la protection d’hommes d’affaires chinois contre les gangs. Cette présence s’inscrit dans un marché de la sécurité privée particulièrement dynamique : entre 2012 et 2018, celui-ci aurait augmenté de 180 % pour atteindre 1,5 milliard de dollars.
L’Amérique latine constitue aujourd’hui l’une des cinq grandes zones d’intervention des SMP chinoises, avec l’Asie centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est continentale. Leur implantation y demeure toutefois plus récente et moins développée qu’ailleurs. Elle bénéficie du rapprochement politique et militaire entre Pékin et plusieurs gouvernements de la région, notamment à travers la fourniture d’équipements et la formation d’officiers latino-américains en Chine, notamment en République dominicaine.
Une concurrence internationale ancienne
La présence de SMP étrangères en Amérique latine n’est pas une nouveauté. Avant les entreprises russes et chinoises, des sociétés israéliennes s’étaient déjà implantées dans la région. À la fin des années 1980, la société Spearhead Ltd, dirigée par Yaïr Klein, avait fourni des armes et formé en Colombie des groupes paramilitaires ainsi que des hommes liés au narcotrafic, notamment au cartel de Medellín.
Au début des années 2000 l’entreprise Global CST, fondée par d’anciens responsables militaires et du renseignement israéliens, a notamment opéré au Pérou et en Colombie. Dans ce dernier pays, elle prodiguait notamment ses services dans le domaine de la formation à destination des unités d’intervention locales.
Le recours à des SMP étrangères présente pour les États latino-américains un intérêt évident : elles disposent souvent d’une expertise et de moyens supérieurs à ceux des sociétés locales, tout en étant moins susceptibles d’être liées aux organisations criminelles ou des gangs.
L’Amérique latine constitue ainsi un marché de plus en plus disputé. Les SMP américaines, qui y disposent d’un réseau ancien et étendu, accompagnent le durcissement de la politique de Washington contre le narcotrafic et le crime organisé. Les entreprises chinoises progressent parallèlement au développement des investissements et des infrastructures de Pékin, notamment pour protéger ses intérêts et ses ressortissants. La Russie, en revanche, paraît avoir vu sa présence fortement se réduire depuis le début de la guerre en Ukraine et surtout depuis la tentative de rébellion du groupe Wagner en juin 2023 qui a réduit leur marge de manœuvre.
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Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les sociétés militaires privées en Amérique latine : de la fin de la guerre froide à Vectus Global – https://theconversation.com/les-societes-militaires-privees-en-amerique-latine-de-la-fin-de-la-guerre-froide-a-vectus-global-291844
