Le long voyage du riz, de la préhistoire aux rizières du monde entier

Source: The Conversation – in French – By Garritt C. Van Dyk, Senior Lecturer in History, University of Waikato

Au VIIIᵉ siècle, les Maures venus d’Afrique du Nord ont introduit le riz dans la péninsule Ibérique, où sa culture s’est progressivement implantée. Matheus Bertelli/Pexels

L’ESSENTIEL

  • Né en Chine, en Inde et en Afrique, le riz possède plusieurs foyers de domestication.

  • Migrations, guerres, commerce et esclavage ont permis sa diffusion sur tous les continents.

  • Aliment de base pour plus de 3,5 milliards de personnes, le riz doit aujourd’hui s’adapter au défi climatique.


Le riz est l’aliment le plus consommé au monde. Chaque jour, il nourrit plus de 3,5 milliards de personnes. Il est profondément ancré dans l’alimentation, les rituels du quotidien, les langues et les traditions spirituelles, au point qu’on en oublie souvent son importance.

Mais d’où vient le riz ? Et comment s’est-il diffusé jusqu’à devenir l’un des piliers de la sécurité alimentaire mondiale ?

Les premières origines en Chine et en Inde

Dans le bassin inférieur du fleuve Yangtsé, en Chine, le riz Oryza sativa poussait déjà il y a 100 000 ans. Les premiers groupes humains l’ont récolté il y a environ 24 000 ans, avant de commencer à le cultiver il y a 13 000 ans.

Au fil des générations, la sélection des plants les plus intéressants a progressivement transformé cette plante sauvage. Il y a environ 11 000 ans, elle était devenue une variété domestiquée, distincte de son ancêtre sauvage.

Les chercheurs débattent encore de l’apparition des premières formes de riz domestiqué en dehors de la Chine. Des indices montrent toutefois qu’une culture du riz s’est développée en parallèle en Inde, le long du Gange, dans l’actuel Uttar Pradesh, dès 6500 avant notre ère.

Selon une hypothèse, les deux principales sous-espèces de riz – le riz à grains courts (japonica) et le riz à grains longs (indica) – auraient évolué séparément : la première en Chine, la seconde en Inde. D’autres chercheurs estiment que le riz indica est issu d’un croisement entre un riz sauvage local indien et le riz japonica, introduit en Inde vers 2500 avant notre ère.

Le riz africain : une autre histoire des origines

Une autre espèce de riz, Oryza glaberrima, est apparue en Afrique environ 2 000 ans après la domestication du riz par les agriculteurs d’Asie.

Le riz africain produit des rendements inférieurs à ceux des variétés asiatiques, mais il résiste beaucoup mieux à la sécheresse et aux ravageurs. Il supporte des conditions climatiques extrêmes, les parasites et les virus, et peut prospérer sur des sols pauvres, sans irrigation ni désherbage.

Deux femmes devant un bol de riz sec sur un marché
Le riz africain est mieux adapté au climat sec et rude de l’Afrique de l’Ouest.
Kold Shots/Pexels

Mais le riz africain est davantage sujet à l’égrenage : ses grains tombent naturellement avant la récolte, au lieu de rester attachés à la plante. Au fil d’un long processus de sélection, les variétés asiatiques ont été modifiées pour ne plus perdre spontanément leurs grains avant la récolte, ce qui a permis d’augmenter fortement les rendements.

Migrations, guerres, commerce et esclavage

Les migrations des premiers agriculteurs ont contribué à diffuser la culture du riz dans toute l’Asie du Sud-Est.

Des vestiges archéologiques datant d’il y a 4 000 ans montrent que les techniques de culture ont été introduites dans plusieurs régions de l’Asie du Sud-Est – correspondant aujourd’hui au Vietnam, au Cambodge, au Myanmar et à la Thaïlande – par des migrants venus du sud de la Chine, plutôt que transmises par les populations voisines ou développées localement.

Les chercheurs estiment que ce même processus a sans doute accompagné la diffusion du riz dans de nombreuses autres régions d’Eurasie, au fil de son expansion à travers le monde.

Les mouvements de troupes ont eux aussi favorisé la diffusion du riz vers de nouvelles régions du monde. Les naturalistes qui accompagnaient les campagnes d’Alexandre le Grand en Inde rapportèrent ainsi du riz dans la Grèce antique et en Macédoine vers 320 avant notre ère.

Au VIIIe siècle, les Maures venus d’Afrique du Nord – des territoires correspondant aujourd’hui au Maroc et à l’Algérie – introduisirent le riz dans la péninsule ibérique. Plus tard, au XIe siècle, les croisés de retour du Moyen-Orient en rapportèrent à leur tour de petites quantités en Europe.

À partir du IIe siècle, le commerce terrestre le long de la route de la soie et les échanges maritimes entre l’océan Indien et la Méditerranée ont de leur côté permis au riz d’atteindre l’Asie centrale et l’Europe. Son transport étant coûteux, le riz importé était alors un produit de luxe, au même titre que les épices exotiques, plutôt qu’un aliment de base.

Un rouleau ancien jauni montrant cinq hommes en train de récolter du riz
Daté d’avant 1353, d’après des illustrations du XIIᵉ siècle, ce rouleau intitulé « Culture du riz » représente les travaux de culture et de récolte du riz en Chine.
The Met

À partir du XVIe siècle, la colonisation et la traite transatlantique des esclaves ont introduit le riz sur le continent américain. Les colons espagnols ont apporté les variétés asiatiques en Amérique centrale et en Amérique du Sud, tandis que la traite transatlantique a introduit les espèces de riz africaines en Amérique du Nord.

Les Africains réduits en esclavage, originaires de la « côte du riz » en Afrique de l’Ouest, ont apporté avec eux des techniques d’irrigation et de travail du sol à la houe, permettant d’adapter la culture du riz aux conditions climatiques de l’Amérique du Nord. Par un tragique effet pervers, cette expertise a contribué à intensifier la traite des esclaves : l’amélioration de la production rizicole facilitait l’alimentation d’une population toujours plus nombreuse de personnes réduites en esclavage.

Le riz, au cœur des rituels

L’importance du riz dans de nombreuses cultures se retrouve dans la vie quotidienne, les pratiques culturelles, les rites et les traditions. En Thaïlande, sa place centrale se reflète jusque dans la langue : l’expression kin khao, qui signifie « allons manger », se traduit littéralement par « manger du riz ».

Chaque année, au cours de la première quinzaine de mai, des cérémonies royales organisées au Cambodge, au Myanmar, en Thaïlande et au Japon marquent le début de la saison de la culture du riz.

Toujours en Thaïlande, le roi et la reine président d’ailleurs chaque année la cérémonie bouddhique royale des semailles ainsi que la cérémonie royale brahmanique du labour. Prières et offrandes y sont associées pour appeler des récoltes abondantes.

Au Japon, la plantation symbolique du riz par l’empereur est suivie, en juin, du rituel shinto Mibu no Hana Taue. Cérémonie qui rend hommage à la divinité du riz à travers un cortège de bœufs richement décorés, de costumes traditionnels, de chants et de musique.

Idem dans les rituels hindous, où le riz occupe une place centrale de la naissance jusqu’à la mort. Le premier aliment solide donné à un enfant est traditionnellement du riz sucré, à l’occasion du rite de passage de l’annaprashana. Le riz est aussi offert en guise de bénédiction lors des mariages et accompagne les défunts comme offrande destinée à leur voyage vers l’au-delà.

L’avenir du riz

La culture traditionnelle du riz est très gourmande en eau. En outre, les émissions de méthane issues des rizières en font la troisième plus importante source d’émissions agricoles liées à l’alimentation dans le monde.

De nouvelles techniques sont actuellement mises au point afin de réduire l’impact environnemental de la riziculture tout en maintenant des niveaux de production capables de répondre à une demande croissante.

La clé pourrait toutefois se trouver dans le passé. Des chercheurs analysent l’ADN de variétés anciennes de riz dans l’espoir de créer un nouvel hybride capable, une fois encore, de transformer la manière dont le riz nourrit l’humanité.

The Conversation

Garritt C. Van Dyk a bénéficié d’un financement du Getty Research Institute.

– ref. Le long voyage du riz, de la préhistoire aux rizières du monde entier – https://theconversation.com/le-long-voyage-du-riz-de-la-prehistoire-aux-rizieres-du-monde-entier-288943