Source: The Conversation – in French – By Kira Lancker, Assistant Professor – Department of Food and Resource Economics, AXA Research Fund; University of Copenhagen
L’ESSENTIEL
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Le poisson apporte des nutriments essentiels, mais peut aussi contenir des contaminants liés à la pollution. Les consommateurs doivent donc arbitrer entre ces deux dimensions.
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Les consommateurs accordent davantage d’importance aux risques qu’aux bénéfices : une étude menée autour du lac Victoria, en Afrique de l’Est, montre que les avertissements sur les contaminants influencent plus fortement les choix que les informations nutritionnelles.
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Une meilleure information ne suffit pas à elle seule : les consommateurs kényans ne réagissent pas tous de la même manière aux étiquettes, ce qui pourrait accentuer certaines inégalités. Pour réduire les risques, il faut aussi s’attaquer à la pollution des écosystèmes aquatiques.
Sur les marchés installés au bord du lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique par sa superficie, choisir le poisson que l’on va manger est un geste quotidien. Un client peut opter pour un tilapia en fonction de sa fraîcheur, de sa taille, de son prix et de son origine – d’élevage ou non –, comme le font les consommateurs sur les marchés et dans les supermarchés du monde entier. Qu’il s’agisse de tilapia grillé ou d’un filet de saumon, le poisson est une source essentielle de graisses bénéfiques pour la santé, notamment d’oméga-3, indispensables à la santé cardiovasculaire. Mais ces nutriments sont invisibles. Impossible de voir ce que contient réellement le poisson exposé sur l’étal du marché.
Les risques sont tout aussi invisibles : à mesure que la pollution des eaux augmente, les poissons sont davantage susceptibles de contenir des substances nocives, comme des métaux lourds ou des pesticides. Le poisson est donc un produit « à double tranchant » : un même tilapia peut apporter des nutriments essentiels tout en présentant un risque pour la santé. Ce qui place les consommateurs face à un dilemme et à un arbitrage difficile.
Les vendeurs ont de plus en plus recours aux étiquettes et aux recommandations nutritionnelles pour aider les consommateurs à « voir à l’intérieur du poisson », et à prendre en compte à la fois les bénéfices nutritionnels et les risques de contamination. Mais même si nous connaissions précisément les concentrations de chaque nutriment et de chaque toxine, comment arbitrer entre ces deux dimensions ? Laquelle compte le plus ? Cette complexité est difficile à communiquer efficacement.
Un premier problème tient au fait que, selon le profil de chacun et la quantité de nutriments ou de contaminants déjà ingérée, les bénéfices potentiels d’un apport nutritionnel ou les risques liés à l’ingestion de contaminants peuvent varier.
Autre difficulté : notre manière d’arbitrer entre ces deux aspects peut évoluer tout au long de la vie. À certains moments, nos choix seront guidés par nos propres motivations ; à d’autres, nous penserons à nos enfants, ou bien une grossesse ou un problème de santé entrera en ligne de compte. L’équilibre entre bénéfices et risques évolue donc en fonction de ces situations, et de bien d’autres encore.
L’expérience passée montre à quel point cet équilibre peut être difficile à trouver. Aux États-Unis, une mise en garde concernant le mercure présent dans le poisson, destinée aux femmes enceintes, a également conduit de nombreux autres consommateurs, qui n’étaient pourtant pas exposés à ce risque, à réduire leur propre consommation de poisson, se privant ainsi de bénéfices nutritionnels importants.
Pour mieux comprendre comment les informations figurant sur les étiquettes influencent les choix des consommateurs face à ces arbitrages, notre équipe internationale de chercheurs a mené une expérience auprès de consommateurs de poisson dans des communautés vivant autour du lac Victoria, au Kenya.
Les marchés aux poissons du Kenya : un microcosme représentatif d’un défi mondial
Dans l’ouest du Kenya, le poisson constitue à la fois une source importante de revenus et un aliment régulièrement consommé : 93 % des participants à notre étude avaient mangé du poisson au cours de la semaine précédente. C’est donc un cadre idéal pour étudier des décisions prises dans des conditions réelles.
À cela s’ajoute le fait que le lac subit une forte pression. Comme dans de nombreux milieux aquatiques à travers le monde, les eaux de ruissellement provenant des exploitations agricoles et les eaux usées favorisent la prolifération de « blooms » algaux nocifs, d’épaisses nappes vertes qui s’étendent à la surface de l’eau. À la suite de ces proliférations, des bactéries produisent des toxines appelées microcystines.
Les microcystines sont nocives pour l’être humain lorsqu’elles sont absorbées en quantités trop importantes par l’eau potable ou les tissus des poissons. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a défini des valeurs d’ingestion maximale pour l’une de ces toxines cyanobactériennes, la microcystine-LR, avec un seuil plus strict pour les enfants.
Dans notre expérience, les participants devaient choisir entre différentes options d’achat de poisson hypothétiques. Chaque option était accompagnée d’étiquettes simples indiquant le niveau de nutriments — les graisses bénéfiques pour la santé — et le niveau de toxines : faible, moyen ou élevé.
Nous avons ainsi pu analyser la manière dont les participants arbitrent entre ces deux dimensions lorsque les bénéfices et les risques sont connus et clairement présentés.
Ce que nous avons découvert
À l’échelle individuelle, nos résultats sont rassurants. La plupart des consommateurs prennent soigneusement en compte à la fois les informations sur les nutriments et celles sur les toxines. Mais ils réagissent plus fortement aux avertissements concernant les risques qu’aux informations sur les bénéfices.
Autrement dit, le risque de dommage pèse davantage que le bénéfice potentiel. C’est un point important. Si les avertissements sur les risques prennent une place trop importante, les consommateurs pourraient finir par éviter complètement le poisson. Cela souligne l’importance, lorsqu’il s’agit de produits qui combinent bénéfices et risques comme le poisson, d’accompagner les informations sur les risques d’informations sur les bénéfices. Une approche nuancée et équilibrée est préférable à une réaction de rejet massif, qui pourrait conduire à se priver de nutriments essentiels.
Notre étude montre également que les réactions des participants ne se résument pas à une simple « équation nutriments-contaminants ». Elle indique que les consommateurs ne considèrent pas les nutriments et les contaminants comme deux facteurs distincts qui pourraient simplement se compenser mutuellement. Si un poisson est riche en nutriments, cela n’annule pas le risque associé à des niveaux de contamination plus élevés.
Les deux dimensions sont plutôt évaluées ensemble : plus les risques sont élevés, moins les bénéfices pèsent dans la décision. Cela semble rationnel, puisqu’une alimentation équilibrée se caractérise par un bon niveau dans ces deux dimensions. Cela suggère également que les deux types d’étiquettes pourraient se compléter plutôt que se faire concurrence pour une attention limitée.
Une inégalité invisible
Si de nombreux participants ont fait des choix nuancés, tous n’ont pas réagi de la même manière.
Certains consommateurs ont prêté une grande attention aux nutriments comme aux contaminants. D’autres ont beaucoup moins réagi à l’un ou l’autre de ces types d’informations. Ces consommateurs moins réceptifs étaient plus susceptibles d’avoir des revenus plus faibles, un niveau d’éducation moins élevé ou une moins bonne connaissance des risques environnementaux. Or ces catégories de population sont souvent déjà plus vulnérables et en moins bonne santé.
Cela soulève une question plus générale à l’échelle de la société.
Si les consommateurs les plus réceptifs à l’information commencent à éviter certains poissons, le prix de ces poissons pourrait baisser, sous l’effet d’une diminution de la demande. Ces poissons moins chers pourraient alors devenir plus accessibles – et donc plus attrayants – pour les consommateurs qui sont moins sensibles à l’information. Dans ce cas, les risques sanitaires pourraient se concentrer parmi les populations déjà défavorisées.
En d’autres termes, une meilleure information ne conduit pas nécessairement à de meilleurs résultats pour tout le monde. L’ampleur de ce phénomène dans la réalité reste à déterminer et devra faire l’objet de recherches supplémentaires.
Que peut-on faire ?
Aider les consommateurs à arbitrer entre ces différents facteurs commence par déterminer si des informations fiables leur sont fournies, et de quelle manière elles le sont.
Les chercheurs s’efforcent d’identifier une relation systématique entre les caractéristiques observables des poissons – comme leur espèce ou leur taille – et leur teneur en nutriments ou en contaminants. Même si un étiquetage propre à chaque poisson restera probablement hors de portée, de telles relations systématiques pourraient servir de base à des recommandations simples pour aider les consommateurs dans leurs choix.
Dans l’ensemble, de nombreux consommateurs font preuve de choix nuancés, que l’on peut parfaitement justifier sur le plan rationnel, lorsque les bénéfices et les risques sont présentés côte à côte.
Nos résultats invitent à faire confiance aux consommateurs pour prendre des décisions nuancées, adaptées à leurs besoins et à leurs préoccupations propres. Mais ils soulignent également que les campagnes d’information nutritionnelle doivent s’attacher à communiquer sur les deux aspects du problème, et rester attentives aux risques susceptibles de se répartir de manière inégale au sein de la population.
Mais la responsabilité ne doit pas reposer uniquement sur les consommateurs et sur les organismes chargés de superviser l’étiquetage.
Les arbitrages difficiles auxquels les consommateurs sont confrontés sur les marchés trouvent leur origine dans les problèmes de pollution environnementale. La pollution dégrade la qualité du poisson en tant qu’aliment et impose aux consommateurs des choix toujours plus difficiles. Réduire la pollution environnementale est donc essentiel ; non seulement pour les écosystèmes, mais aussi pour la sécurité alimentaire.
Cet article a été coécrit avec Christopher B. Barrett (Charles-H.-Dyson School of Applied Economics and Management, Cornell University), Kathryn J. Fiorella (Department of Public & Ecosystem Health, Cornell University), Christopher M. Aura (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu), Hezron Awandu (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu), Fonda J. Awuor (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu) et Patrick Otuo (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu).
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Ce projet a été financé par une subvention du Fonds Atkinson Venture et par une subvention NSF CNH2 (NSF BCS n° 2009658). La contribution de Lancker a été en partie financée par la bourse « Valuing nature » d’AXA XL.
– ref. Au Kenya, choisir son poisson devient un véritable dilemme sanitaire – https://theconversation.com/au-kenya-choisir-son-poisson-devient-un-veritable-dilemme-sanitaire-292614
