Pourquoi le bonheur des enfants doit être une priorité politique

Source: The Conversation – France (in French) – By Francis Munier, Maître de Conférences, économiste, Université de Strasbourg, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • Le bien-être des enfants devrait être au cœur des politiques publiques. La collectivité y gagnerait financièrement, mais pas seulement.

  • Malgré les déclarations, la France ne dispose pas d’indicateurs spécifiques ni d’un organisme consacré à cette question. À la différence d’autres pays.

  • Pourtant des solutions existent et permettent de mesurer l’impact d’une politique sur les plus jeunes.


Nos sociétés savent mesurer le produit intérieur brut, le coût d’un kilomètre d’autoroute, le rendement d’un point d’impôt… sauf, précisément, ce qui finalement devrait compter le plus : le bonheur des enfants.

Or, le mal-être des jeunes s’installe dans les pays riches depuis les années 1980. L’Unicef, le Fonds des Nations unies pour l’enfance, estime que 13 % des moins de 19 ans souffrent d’un trouble psychique, le plus souvent dépressif ou anxieux, et que le suicide figure parmi les premières causes de décès chez les 15-19 ans dans l’Union européenne (UE) ; 47 % des 19-24 ans européens déclarent des difficultés psychologiques sur un an.

En France, la dépression touche plus de 20 % des 18-24 ans en 2021 contre près de 12 % en 2017, et 25 % des 15-29 ans en 2025. Gallup et PISA enregistrent partout un recul de la satisfaction de vie chez les adolescents.

Un enfant heureux, un adulte heureux !

Au-delà de ce constat et des réponses à apporter, pourquoi une nation devrait-elle s’en soucier ? Une première réponse est parce que l’enfance décide de presque tout ce qui suit. Dans The Origins of Happiness, les économistes Andrew Clark, Richard Layard et leurs collègues ont suivi des vies entières. Le meilleur prédicteur de la satisfaction de la vie d’un adulte n’est ni son diplôme ni son revenu, mais sa santé émotionnelle d’enfant.

Or, un adulte équilibré travaille mieux, tombe moins malade, sollicite moins les services de soin et d’aide sociale. Investir dans le bonheur des plus petits est sans doute l’investissement public au rendement le plus élevé qui soit, car ses effets se cumulent sur toute une vie. Un enfant heureux est, presque littéralement, un trésor pour la collectivité.

L’enfant n’est pas qu’un futur contribuable

Il y aurait pourtant un contresens à ne défendre le bonheur des enfants que par son utilité future. Axel Honneth rappelle que le tout premier lien social se noue dans la reconnaissance affective du nourrisson comme personne, et non comme simple corps à nourrir. C’est dans la sphère de l’amour que l’enfant acquiert une confiance en soi.

Les deux autres sphères viendront plus tard compléter ce socle. La reconnaissance par le droit, l’égale dignité que la justice reconnaît à chacun, fonde le respect de soi. La reconnaissance par la solidarité, l’estime que la société et la nation accordent à ce que chacun leur apporte, nourrit l’estime de soi. À l’inverse, le manque de reconnaissance (le mépris) blesse la personne dans chacune de ces dimensions. La maltraitance, la violence et l’indifférence ruinent la confiance de l’enfant, le déni de droits atteint le respect de soi, le dénigrement social mine l’estime de soi. La reconnaissance est un pilier majeur du bonheur (voir F. Munier, « La reconnaissance amicale ».

Espace des sciences, 2019.

Un retard français

Certes, la santé mentale des plus jeunes est devenue une priorité affichée, désignée Grande cause nationale en 2025 puis prolongée en 2026. Elle irrigue la démarche « École promotrice de santé » et le développement des compétences psychosociales en classe. L’étude nationale Enabee mesure, à grande échelle, le bien-être des enfants de 3 ans à 11 ans. Le Haut Commissariat à la protection de l’enfance reflète cette volonté.

Le kit pédagogique consacré aux séances d’empathie à l’école rappelle que ces compétences s’enseignent et que leur développement produit des bénéfices documentés comme un climat scolaire apaisé avec un recul du harcèlement, une meilleure santé mentale et une réussite des apprentissages. La France a également rejoint la grande enquête internationale Children’s Worlds Survey. En résumé, la connaissance existe, et les données sont disponibles.

Malgré ces avancées, la France reste, de notre point de vue, en retard. L’application et l’impact de la loi Sas de 2015,, qui visait à développer de nouveaux indicateurs de bien-être, demeurent très limités. Il n’existe ni institution proprement spécifique ni calcul du well-being-adjusted life year ou WELLBY (ni a fortiori du C-WELLBY ; C pour child, enfant) dans les outils budgétaires.

Une unité de compte pour le bonheur

Les économistes du bonheur proposent, en effet, une unité, le WELLBY, comme le gain d’un point de satisfaction de vie, sur une échelle de 0 à 10, pendant une année, pour une personne. Il devient ainsi possible de placer les politiques publiques sur une même échelle et de les comparer, à euros constants, selon le bonheur qu’elles produisent.

Le Royaume-Uni est le plus avancé, avec le WELLBY intégré au Green Book du HM Treasury du ministère britannique des finances, pour l’évaluation économique des politiques, des programmes et des projets publics.

Dans la même veine, le groupe WEGo (Nouvelle-Zélande, Écosse, Pays de Galles, Finlande et Islande) affiche la volonté de piloter ses budgets par le bien-être.

Le C-WELLBY, ou la même dignité « comptable » pour les enfants

Faute de mesure comparable à celle effectuée pour les adultes, le bien-être subjectif des enfants pèse peu, voire pas du tout, dans les arbitrages. C’est ce vide que comble une avancée récente. Le chercheur Isaac Parkes a proposé le C-WELLBY.

Au-delà de l’âge de 10 ans, les questions portant sur la satisfaction de sa vie se révèlent fiables et s’appliquent directement. En deçà, à un âge où la capacité de réflexion se construit encore, on procède par correspondance. Un questionnaire ad hoc est converti en équivalents de bien-être, chaque point gagné correspondant à une fraction de C-WELLBY.

Concrètement, un programme qui améliore le score d’un enfant produit une valeur sociale chiffrable par an et par enfant. Un cours de théâtre, un soutien aux familles fragiles, la mise en place d’institutions et de moyens budgétaires pour lutter contre la violence envers les enfants, une pédagogie pour l’empathie peuvent ainsi être évalués pour ce qu’ils apportent vraiment à une vie d’enfant.

Toutefois, des limites de l’utilisation de cette mesure existent. L’enfant qui a intériorisé la violence peut aussi sous-déclarer sa détresse, si bien que le C-WELLBY risque, dans ce cas de figure, de sous-mesurer exactement les atteintes les plus graves.

L’approche indique pourquoi le bien-être des enfants importe et de quoi il est fait et le C-WELLBY ne sert que de moyen pour la défendre, jamais de fondement. L’outil parle le langage des budgets ; la reconnaissance, elle, parle celui de la dignité, qui ne se chiffre pas.

Le C-WELLBY n’a de sens que s’il sert cette reconnaissance. Il n’apprend rien que nous ne sachions déjà, que le bonheur d’un enfant a une valeur en soi infinie, et pas seulement parce qu’il prépare l’adulte de demain, il traduit cette évidence en un chiffre, et lui donne ainsi le poids qui lui manquait dans les arbitrages publics.

Changer de perspective

Reste donc une étape qui fait défaut. En effet, une séance d’empathie ou un dispositif contre le harcèlement sont exactement le type d’interventions dont le C-WELLBY permettrait de chiffrer l’effet sur le bien-être de chaque enfant. Ainsi, il serait possible dans un second temps de mettre en regard leur impact, à euros constants, avec celui d’autres usages de l’argent public. C’est un outil budgétaire capable de saisir l’impact réel des politiques publiques sur le bonheur des enfants, et de le faire peser dans les arbitrages.

Le plan national « santé mentale » incarne, certes, sur une dimension du bien-être, le passage du principe à l’action. Ce plan raisonne, cependant, en indicateurs d’activité (nombre de personnes formées, de patients pris en charge, de structures déployées) et non en bien-être valorisé.

Revenons sur la récente étude Enabee, menée auprès des enfants de 3 ans à 11 ans, elle a été pensée pour « produire des résultats utiles à l’amélioration des politiques publiques ». Il manque toutefois, à nos yeux, l’outil budgétaire permettant de donner une valeur sociale du bonheur des enfants pour orienter les choix publics.

Une mesure élargie

Ainsi, la loi Sas pose le principe d’une mesure élargie. Le plan « santé mentale » déploie l’action sur une dimension clé. Enabee produit, pour les enfants, la donnée concrète et répétée. Le C-WELLBY fournirait l’outil qui pourrait convertir cette donnée en argument budgétaire.

La matière première existe, il ne manque que l’étape de valorisation sur la base d’une unité unique d’arbitrage, tout en prenant en considération la distance nécessaire qui ne peut pas être que technique, mais aussi philosophique et éthique.

Un changement de paradigme dans les choix de politiques publiques en plaçant le bonheur des enfants non plus à la marge, mais au cœur de la décision est possible.




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La protection de l’enfance, point de bascule

C’est là que la protection de l’enfance devient déterminante. Les enfants, dont le bien-être est le plus menacé, sont aussi ceux qui pèsent le moins dans les statistiques, faute de voix pour les porter. Leur donner un poids mesurable, c’est rendre leur souffrance opposable aux arbitrages qui les ignorent. À une condition, toutefois, que l’instrument ne devienne jamais une froide comptabilité. Le chiffre doit servir l’attention non la remplacer.

Voilà l’équilibre à tenir. Des outils rigoureux pour que le bonheur des enfants cesse d’être une dimension négligée des politiques publiques, et une exigence morale qui interdit de réduire l’enfant à un futur rouage économique.

Il est temps que la France évalue ses budgets à l’aune de ce qu’ils font au bonheur des plus jeunes. Non parce qu’un enfant heureux deviendra un adulte rentable, même si c’est vrai, mais parce qu’une société se juge à la manière dont elle considère les enfants.

The Conversation

Francis Munier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi le bonheur des enfants doit être une priorité politique – https://theconversation.com/pourquoi-le-bonheur-des-enfants-doit-etre-une-priorite-politique-287108