Source: The Conversation – in French – By Joan Cortinas Munoz, Enseignant chercheur en sociologie, Sciences Po

L’ESSENTIEL
-
L’industrie agroalimentaire mène une action politique organisée et largement invisible pour peser sur notre alimentation.
-
Une enquête reconstitue les coulisses de cette influence, de la recherche scientifique jusqu’à l’Assemblée nationale.
-
Mieux documenter des liens d’intérêts et favoriser la recherche et la prévention aiderait à rééquilibrer les rapports de force.
Familier des Français, le Nutri-Score a survécu à une bataille féroce, opposant pouvoirs publics et industrie agroalimentaire. Mis en place à partir de 2015, le logo coloré placé sur l’emballage des produits alimentaires rend d’un coup d’œil visible leur qualité nutritionnelle. Mais au-delà de cette avancée, un ensemble de mesures sur la qualité nutritionnelle a été abandonné sous la pression des industriels, comme la taxation des produits trop sucrés, l’encadrement de leur publicité ou le caractère obligatoire du logo. Au niveau européen, la Commission européenne s’était engagée en 2022 à proposer un logo nutritionnel harmonisé, qui n’a jamais vu le jour.
Comme l’a révélé notre enquête Des lobbys au menu. Les entreprises de l’agroalimentaire contre la santé publique (Raisons d’agir, 2022_), ces épisodes n’ont rien d’exceptionnel. Ils donnent à voir les activités politiques intenses et patiemment organisées à travers lesquelles l’industrie agroalimentaire pèse sur les décisions publiques, souvent bien avant qu’elles ne soient prises ou même conçues. Les acteurs économiques les plus actifs en la matière mobilisent organisations spécialisées, professionnels aguerris et budgets conséquents pour veiller au grain.
La variété des stratégies déployées dans les univers de la science, de la politique, des médias, de la philantropie ou de la justice dessinent un espace vaste et cohérent, où des structures financées par les entreprises orientent les institutions publiques et la perception du public.
Bien au-delà des seuls conflits d’intérêts
L’enjeu n’est pas seulement sanitaire et technique : il est aussi culturel et démocratique. L’influence s’exerce presque toujours hors de tout cadre transparent, et cette opacité alimente la défiance envers les décideurs comme envers les industriels.
Face à ces dynamiques, traiter au cas par cas les liens et les conflits d’intérêts, comme le fait la réglementation française actuelle, revient rarement à agir à la bonne échelle : on se borne à identifier, à gérer ou à sanctionner des situations individuelles sans que les sources de ces ambiguïtés soient mises au jour ou vraiment limitées. Une lecture d’ensemble, au contraire, donne la juste mesure des mécanismes collectifs qui produisent les conflits d’intérêts individuels. Elle plaide pour une régulation plus transversale, calibrée sur les stratégies de l’industrie.
Jouer sur le terrain des savoirs
Ces stratégies se déploient d’abord dans le domaine de la connaissance. En amont de toute politique publique, l’industrie cherche à façonner les connaissances disponibles. Elle finance de la recherche et tisse des liens avec des scientifiques, ce qui lui permet de favoriser certains savoirs au détriment d’autres, jugés moins avantageux. Lors de notre enquête, une responsable d’agence sanitaire le raconte à propos des édulcorants. Les études financées sur leurs bénéfices sont si abondantes qu’il ne subsiste presque aucune donnée disponible sur leurs risques.
Lorsque des connaissances désavantageuses sont produites vient ensuite la fabrication du doute, une méthode que l’industrie du tabac a théorisée dès les années 1950 et qui consiste à réclamer toujours plus de preuves, à souligner les incertitudes propres à toute science et à contester la validité des études gênantes. Lorsqu’un chercheur du CNRS avance, à partir de modèles animaux, que le sucre pourrait être addictif, l’organisation qui défend les producteurs de sucre lui oppose aussitôt que l’étude n’a été « réalisée que sur des rats », argument déjà employé en 2006 par le Comité des salines de France pour rabaisser les recommandations de réduction du sel à de « simples extrapolations ».
Et si un consensus se dégage, il est toujours possible de recadrer le débat afin de déplacer un problème abordé d’un point de vue scientifique vers d’autres enjeux, en produisant des arguments économiques, culturels, juridiques, éthiques ou politiques, qui relativisent la portée des résultats. La consommation de produits gras est mauvaise pour la santé, mais n’est-ce pas une affaire de plaisir ou de liberté ? Les souvenirs de notre enfance ou l’expression de notre culture ne valent-ils pas mieux que des risques établis dans d’obscurs laboratoires ?
Une technique éprouvée consiste à déplacer la responsabilité sur le consommateur, plutôt que sur le producteur. Face au Nutri-Score, l’industrie a promu une notion concurrente, la « diversité alimentaire », qui reporte l’attention sur les comportements du mangeur plutôt que sur la composition de ce qu’il achète. De tels glissements s’opèrent lorsque toute régulation de la nutrition est présentée comme un enjeu de liberté ou comme une défense du patrimoine gastronomique français. Les perceptions en sont modifiées, et les scientifiques apparaissent hors sujet.
Des arguments qui remontent jusqu’aux élus
Ces arguments ne valent toutefois que s’ils atteignent ceux qui décident, et une bonne part du travail consiste à les faire circuler au plus près des responsables publics. Dîners sur mesure, colloques au Parlement, rencontres ad hoc permettent aux uns de s’informer et aux autres de faire passer des messages.
Parmi mille autres exemples, en mars 2019, un « petit-déjeuner débat » réunit au cœur de Paris des parlementaires, des industriels et des professionnels de la communication, à l’invitation du Club de la table française, instance créée par une agence indiquant être spécialisée en « stratégie institutionnelle et affaires publiques », formulation feutrée pour indiquer des activités de lobbying. Avec le groupe d’études Gastronomie de l’Assemblée nationale, ces instances discrètes mettent en relation les représentants de la filière avec plus de 300 députés.
L’influence passe aussi par des alliances nouées loin des arènes politiques, du côté de l’opinion et des médias. Des voyages de presse tous frais payés emmènent des journalistes visiter une usine de production laitière près de Grenade en Espagne, et des publireportages vantent dans la presse régionale le rôle d’une filière dans l’emploi local. En mai 2018, la place de la République se transforme ainsi en pâturage, avec vaches, grillades et stands sur les races bovines, pour permettre à la filière élevage-viande de célébrer sa contribution à la « biodiversité ».
Il arrive enfin que les acteurs économiques se substituent au décideur, en rédigeant par exemple les textes à voter. Lors des débats sur la loi Agriculture et alimentation, un même amendement autorisant l’épandage de pesticides par drones a été déposé 12 fois, mot pour mot, par des députés de groupes opposés.
De manière plus radicale encore, et cette fois loin de l’Assemblée nationale, des acteurs économiques ne se contentent plus de peser sur la décision publique : ils en prennent la place. Ils assurent eux-mêmes la conception ou la mise en œuvre, totale ou partielle, de programmes d’action publique. Localement, des producteurs de sodas ou de friandises sucrées financent ainsi des équipements sportifs ou des programmes d’activité physique. L’opération est doublement rentable : elle les installe en partenaires de la lutte contre l’obésité, et elle fait porter la prévention sur la dépense d’énergie des consommateurs – le « Bouger » du slogan « Manger-Bouger » – plutôt que sur la composition des produits qu’ils vendent.
Le crédit et le discrédit comme armes
Un dernier registre d’activité politique des industriels joue sur l’image publique. Il s’agit de construire une économie du crédit et du discrédit. En s’associant à des causes valorisées, une marque bénéficie de leur respectabilité.
En 2026, la fondation Groupe Casino lance, en partenariat avec Ulule, la deuxième édition du programme « Retisser les liens du quotidien » pour soutenir les associations qui créent du lien social. L’opération n’a rien d’isolé : l’ensemble des entreprises de notre corpus d’enquête apparaissent liées à une centaine d’associations, le plus souvent dans le sport et la lutte contre la pauvreté. Le soutien est réel, mais le bénéfice l’est aussi : en s’affichant aux côtés de causes reconnues, ces entreprises en empruntent la respectabilité.
Le revers de la médaille consiste à faire taire les gêneurs. Dans les cas extrêmes, des chercheurs ou des militants sont poursuivis en justice, dans une stratégie de bâillonnement. Le chercheur Pierre Meneton a été attaqué pour avoir dénoncé le poids du « lobby du sel », la militante Valérie Murat a été condamnée à 125 000 euros pour « dénigrement » après avoir révélé la présence de pesticides dans des vins certifiés « Haute valeur environnementale », et l’application Yuka a été poursuivie par des industriels de la charcuterie. À chaque fois, le débat quitte le terrain de la santé pour celui du tribunal, et le critique est sommé de se défendre comme un fautif. Sans aller jusqu’aux poursuites, il suffit bien souvent d’en brandir la menace, ou de distiller plus insidieusement des rumeurs de conflit d’intérêts, voire de renvoyer la personne critique à de prétendues « obsessions » hostiles à l’alimentation ou à un extrémisme « hygiéniste », par exemple.
Rendre visible le travail d’influence
Ces activités politiques sont si variées et parfois si insidieuses qu’il paraît décourageant d’en réguler la portée. Leur caractère systémique rend cependant plusieurs options possibles. Nous en proposons deux, qui ne feront sans doute pas l’unanimité chez ceux qu’elles concernent.
Une première proposition serait de doter le secteur agroalimentaire d’un répertoire de transparence équivalent à celui qui existe pour le médicament. La base Transparence Santé, née après le scandale du Mediator, oblige les industriels à déclarer tous leurs liens avec les professionnels de santé ainsi que les montants associés. Elle peut être étendue au secteur agroalimentaire et concerner l’ensemble d’acteurs – chercheurs, décideurs, associations, etc. – qui interagissent avec lui.
La seconde proposition s’inspirerait du Fonds de lutte contre les addictions, alimenté notamment par les taxes sur le tabac. Un élargissement du dispositif ferait contribuer les industriels d’une alimentation qui participe à la mauvaise santé d’une partie des Français au financement de la recherche en nutrition et d’actions de prévention autonomes, indépendantes de l’industrie.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
![]()
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Qui décide du menu dans nos assiettes ? Enquête sur l’influence discrète des lobbys agroalimentaires – https://theconversation.com/qui-decide-du-menu-dans-nos-assiettes-enquete-sur-linfluence-discrete-des-lobbys-agroalimentaires-291634
