Source: The Conversation – in French – By Victoria Esses, Professor, Psychology; Director, Centre for Research on Migration and Ethnic Relations; Co-Chair, Pathways to Prosperity Partnership, Western University
Pendant des décennies, les relations entre Canadiens et Américains ont été marquées par la proximité, l’interdépendance économique et un sentiment commun de partenariat.
Des millions d’emplois dans les deux pays dépendaient du commerce bilatéral, et les deux pays se sont soutenus mutuellement en tant qu’alliés et partenaires de défense essentiels. Malgré des désaccords occasionnels, ces relations étaient considérées comme un élément stable de la vie nord-américaine.
Depuis que Donald Trump a repris ses fonctions de président des États-Unis en janvier 2025, cette donne a changé. Les différends commerciaux et l’escalade des tensions politiques ont transformé la façon dont de nombreux Canadiens perçoivent leur voisin du sud.
Aujourd’hui, 48 % des Canadiens ont une opinion défavorable des Américains, et bon nombre d’entre eux estiment que le Canada devrait considérer les États-Unis avec prudence (29 %), comme une menace (36 %) ou comme un ennemi (6 %).
À lire aussi :
Trump exploite la dépendance économique du Canada. Est-il en train de brûler sa carte maîtresse ?
Comment une relation fondée sur des décennies de partenariat en est-elle arrivée là, et quelle direction va-t-elle prendre à partir de maintenant ?
Le cycle de la haine
Le cycle de la haine en dix étapes, élaboré par notre équipe de chercheurs du Programme BMB de l’Institut canadien de recherche avancée, aide à expliquer pourquoi l’hostilité envers les Américains s’est si rapidement intensifiée au Canada, et pourquoi elle risque de perdurer.

(Site web de l’Institut canadien de recherche avancée (CIFAR)), CC BY-NC
La haine n’est pas simplement une émotion spontanée qui surgit chez les individus. Elle se développe à la suite d’une combinaison de conditions sociales, politiques et historiques. Ces conditions peuvent être créées, alimentées et mobilisées par des personnes et des institutions.
Le cycle comporte quatre composantes interreliées : le contexte actuel, un appel aux armes, la justification et l’histoire. Une fois que le cycle de la haine est enclenché, ces quatre composantes se renforcent continuellement les unes les autres, rendant l’hostilité plus difficile à inverser.
Le contexte actuel
La situation actuelle des relations canado-américaines présente de nombreux éléments susceptibles d’attiser l’hostilité : des menaces perçues à l’identité et aux normes communes, la concurrence et le sentiment de perte, un manque de contrôle et l’incertitude.
Le président américain Donald Trump a suggéré à plusieurs reprises que le Canada devienne le 51e État des États-Unis et a diffusé des cartes montrant le Canada recouvert du drapeau américain. Il a également qualifié le premier ministre canadien de « gouverneur »
Ces mesures remettent en question le statut du Canada en tant que nation souveraine et la position de Carney en tant que dirigeant d’un pays indépendant. De nombreux Canadiens ont interprété ces déclarations comme des menaces à l’identité canadienne et comme des violations des normes diplomatiques entre alliés voisins.
Parallèlement, les droits de douane américains ont exacerbé les sentiments de concurrence économique et de vulnérabilité. Des sondages révèlent que les Canadiens éprouvent de la frustration et de la colère, ainsi que de l’anxiété, de la peur et de l’incertitude. Ces sentiments risquent fort d’attiser la haine envers les Américains.
Un appel aux armes
Lorsqu’un contexte menaçant se fait sentir, l’étape suivante du cycle est souvent un « appel aux armes ». Cela se produit lorsque des dirigeants et des groupes mobilisent la population autour de la nécessité de se défendre contre une menace perçue.
Au Canada, les dirigeants politiques ont réagi à ces tensions avec les États-Unis en utilisant un discours qui met l’accent sur la résistance à la concurrence et à la menace.
Carney a déclaré que le Canada est engagé dans une guerre commerciale avec les États-Unis, une situation qui n’était pas de notre choix. « On est en guerre lorsqu’on est attaqué. Nous avons été attaqués ».
L’expression de hockey « Elbows Up » (« jouer du coude ») a été lancée par l’humoriste Mike Myers et reprise par Carney pour exprimer la nécessité de défendre le Canada contre l’ennemi américain. Il s’agissait d’une stratégie politique qui mettait en avant les thèmes de la résilience et de la résistance.
D’autres exemples de résistance ont été observés, notamment des boycottages de produits américains et l’annulation de voyages aux États-Unis.
Justifier l’hostilité
Une fois l’appel aux armes lancé, l’étape suivante du cycle consiste à justifier l’hostilité. Celle-ci devient plus facile à entretenir lorsqu’elle est présentée comme une nécessité.
Les justifications actuelles du sentiment anti-américain s’appuient de plus en plus sur des arguments moraux. La haine est considérée comme justifiée parce que le Canada défend sa souveraineté, ses valeurs et sa dignité. Les slogans « Achetez canadien » et « Ne voyagez pas aux États-Unis » ont pris une dimension patriotique, la résistance étant présentée par certains comme une responsabilité civique.
Les Canadiens ne se sont généralement pas livrés à une déshumanisation des Américains. On ne peut toutefois pas en dire autant des Américains. Le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, par exemple, a récemment comparé le Canada à un petit teckel jappant qui tenterait de se battre contre un berger allemand.
De telles comparaisons peuvent renforcer le sentiment de manque de respect et aggraver l’antagonisme entre les groupes.
Histoire
La quatrième étape du cycle est l’histoire : le processus par lequel les conflits actuels s’inscrivent dans l’identité commune et la mémoire collective d’un groupe.
À lire aussi :
Négociations de libre-échange et culture : que signifie le double discours du gouvernement fédéral ?
Les tensions actuelles pourraient s’inscrire dans un récit historique canadien dans lequel le pays se perçoit comme ayant résisté à la pression américaine.
Comme l’a écrit l’ancien député et militant Charlie Angus :
« Nous écrivons l’histoire en ce moment même. Et nos petits-enfants entendront raconter comment nous nous sommes comportés. Ils apprendront comment nous avons tenu bon et défendu nos terres. Ils sauront ce que c’est que de se battre avec acharnement face à l’injustice. »
Lorsque les conflits s’inscrivent dans la mémoire collective, ils peuvent continuer à façonner les attitudes longtemps après que les événements originaux se sont produits.
Briser le cycle de la haine
Certains commentateurs suggèrent que le Canada et les États-Unis sont désormais « enlisés » et que la détérioration des attitudes du public pourrait empêcher un retour à la table des négociations.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Si le cycle de la haine se poursuit, la population canadienne pourrait préférer cette issue. Cependant, il n’est pas inévitable de rester prisonnier de ce cycle et de considérer les Américains comme des adversaires permanents.
Une stratégie importante qui peut contribuer à briser le cycle de la haine consiste à mettre l’accent sur une identité commune, qui considère à la fois les Canadiens et les Américains comme des partenaires nord-américains dont le bien-être dépend l’un de l’autre.
C’était ainsi que de nombreux Canadiens et Américains percevaient principalement leur relation avant que les droits de douane et les tensions diplomatiques ne changent la donne.
Cette identité commune et ce respect pourraient bien être rétablis dans les années à venir. Mais les dirigeants politiques et les médias devront communiquer cette identité inclusive et justifier la valeur de la coopération canado-américaine lorsque les relations reviendront à un contexte où le Canada ne sera plus la cible d’attaques.
![]()
Victoria Esses bénéficie d’un financement de l’Institut canadien de recherche avancée (CIFAR) et d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).
Allison Harell bénéficie d’un financement de l’Institut canadien de recherche avancée (CIFAR) et du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH).
Hazel Rose Markus bénéficie d’un financement de l’Institut canadien de recherche avancée (CIFAR) et de la Fondation Robert Wood Johnson.
Prerna Singh bénéficie d’un financement de l’Institut canadien de recherche avancée et de la bourse de recherche Max Planck-Humboldt en Allemagne.
– ref. Comment le Canada et les États-Unis sont entrés dans un cycle d’hostilité et comment ils peuvent y mettre fin – https://theconversation.com/comment-le-canada-et-les-etats-unis-sont-entres-dans-un-cycle-dhostilite-et-comment-ils-peuvent-y-mettre-fin-293175
