Un mariage La Poste–Orange est-il possible après l’acquisition de l’opérateur italien de télécommunication TIM par Poste Italiane ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Luc Tessier, Professeur associé, EM Normandie


L’ESSENTIEL

  • L’entreprise publique Poste Italiane a mené une OPA sur TIM, ex Telecom Italia.

  • En France, ce mariage peut donner des idées à La Poste et à Orange, ex-France Télécom.

  • Une tendance émerge de ces fusions : le retour de l’État stratège et l’assouplissement des règles de concentration à Bruxelles.


En mars 2026, l’entreprise publique Poste Italiane a annoncé une offre publique mixte d’achat et d’échange sur TIM S.p.A, ex-Telecom Italia. La transaction, en cours, valorise l’opérateur téléphonique autour de 10,8 milliards d’euros. Il s’agit de constituer un groupe intégré présent dans le courrier, les services financiers, les télécommunications et les services numériques.

Cette offre publique d’achat (OPA) nous invite à envisager un scénario équivalent en France, celui d’un rapprochement entre La Poste et Orange. Cette opération reviendrait à recréer l’entreprise nationalisée les Postes Télégraphes et Téléphones (PTT) d’avant 1991.

Cette administration publique a été scindée en deux sociétés : La Poste et France Télécom. L’activité téléphonique a été privatisée à partir de 1997 et est devenue le groupe Orange en 2003. L’État contrôle aujourd’hui 100 % de La Poste, société anonyme non cotée, et un plus de 20 % du capital d’Orange, société cotée. Ces deux entités opèrent auprès de millions de clients. Elles disposent de marques nationales et de réseaux couvrant tout le territoire.

Pourquoi ne pas reconstituer un grand groupe français autour des services essentiels de communication ? Cela constituerait une remise en cause radicale des politiques de privatisation des monopoles publics à l’œuvre depuis presque trois décennies.

L’Italie n’est pas la France

En Italie, le projet était engagé avant 2026. Poste Italiane a acquis 9,81 % des actions de TIM auprès de la Cassa Depositi e Prestiti. L’entreprise a acheté 15 % supplémentaire à Vivendi pour 684 millions d’euros. Elle détient aujourd’hui 20,1 % du capital. Poste Italiane ne cherche pas à diversifier son portefeuille ; elle veut construire une plateforme associant distribution, télécommunications, moyen de paiements, assurance, énergie et services numériques.

Poste Italiane a conservé sa filiale PosteMobile. Ce service a commencé à migrer vers le réseau TIM. Les offres d’énergie – électricité et gaz – de Poste Italiane sont distribuées dans les boutiques TIM, tandis que des produits d’assurance émanant de TIM suivent le chemin inverse. Les deux groupes travaillent ensemble sur des services de cloud et sur l’intelligence artificielle. Poste Italiane estime à 700 millions d’euros par an de gains financiers ; les agences localisées sur tout le territoire constituent une ressource commune à plusieurs métiers.

La Poste française a suivi une trajectoire inverse : elle a vendu sa filiale Poste Telecom à Bouygues Telecom en 2024 et privilégié un partenariat de distribution.

Pourquoi alors posséder un opérateur pesant 44 milliards d’euros après avoir décidé, hier, que la détention d’une activité mobile n’était pas indispensable ? La Poste pourrait considérer qu’Orange représente plus qu’un opérateur mobile. La cible gère des réseaux de télécommunications, des activités de cybersécurité et des services aux entreprises.

Le groupe Orange vaut plus que TIM

La première difficulté est financière.

La Poste et Orange affichent des chiffres d’affaires comparables : respectivement 34,4 milliards et 40,4 milliards d’euros en 2025. Cette proximité est trompeuse. Au 31 décembre 2025, l’État français et Bpifrance détenaient environ 22,95 % du capital d’Orange et 29 % des droits de vote. En juillet 2026, Bpifrance a effectué une cession de 2,5 % du capital d’Orange, ramenant ainsi la participation publique à 20,4 % du capital. Cette transaction a eu lieu au prix de 16,57 euros par action. Appliqué aux quelque 2,66 milliards d’actions du groupe, Orange vaudrait 44 milliards d’euros.

C’est quatre fois la valeur attribuée à TIM. Le groupe italien, dans une stratégie de désendettement, a déjà cédé ses activités de téléphonie fixe et ne conserve que des activités de téléphonie mobile. Il s’agit d’une des raisons qui expliquent cette différence. Acquérir les 30 % nécessaires à une prise éventuelle de contrôle d’Orange impliquerait une dépense d’environ 13 milliards d’euros. La capacité de financement du groupe la Poste est insuffisante pour mener une opération d’envergure à partir de ressources propres.




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Fin 2025, La Poste disposait d’une trésorerie d’environ 547 millions d’euros et supportait une dette de près de 9,8 milliards d’euros. Au même moment, la trésorerie de Poste Italiane s’élevait à 1,6 milliard d’euros pour une position financière nette de 5,6 milliards d’euros.

Quelle gouvernance ?

Les similitudes ne suffisent pas à justifier l’opération.

Poste Italiane associe contrôle public et cotation en Bourse, ce qui permet à l’État italien de conserver un pouvoir tout en utilisant des actions négociables pour financer l’opération. Pour chaque action TIM apportée, Poste Italiane propose du numéraire et des actions nouvelles. Les actionnaires de TIM pourront devenir actionnaires du nouvel ensemble et participer à la gouvernance. Malgré le statut de société cotée. L’État italien demeurera majoritaire. Au 31 décembre 2025, le ministère de l’Économie italien détenait directement 29,26 % de Poste Italiane et 35 % par le biais de la caisse publique d’épargne Cassa Depositi e Prestiti.

En France, La Poste est publique et l’État français ne détient qu’une participation minoritaire dans Orange. Elle ne pourra pas financer une offre par une émission de titres ni payer les actionnaires d’Orange avec des d’échanges d’actions. Si le gouvernement français souhaitait rapprocher les deux groupes, le scénario le plus crédible ne serait pas une OPA.

Il s’agirait plutôt d’une réorganisation du patrimoine public. La loi du 2 juillet 1990 impose que le capital de La Poste reste public et assure des missions publiques : service postal universel, aménagement du territoire, transport de la presse et accessibilité bancaire. Un transfert au privé obligerait à redéfinir ce cadre réglementaire.

Par ailleurs, un tel groupe gérant des données postales, des données bancaires et des identités numériques peut questionner. Les concurrents pourraient redouter des subventions croisées financées par les missions de services publics. Il faudrait enfin convaincre les parties prenantes, dont l’Autorité des marchés financiers (AMF) et les Autorités de la concurrence.

On assiste au retour de l’État stratège

Le rachat de l’opérateur téléphonique italien illustre le retour d’un État stratège gérant des intérêts vitaux. Face aux besoins de souveraineté, les monopoles nationaux peuvent retrouver un intérêt. La question n’est pas de savoir si La Poste peut acheter Orange. Elle est de savoir si l’État veut piloter des infrastructures stratégiques et si les enjeux de souveraineté en justifieraient le coût et les risques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Un mariage La Poste–Orange est-il possible après l’acquisition de l’opérateur italien de télécommunication TIM par Poste Italiane ? – https://theconversation.com/un-mariage-la-poste-orange-est-il-possible-apres-lacquisition-de-loperateur-italien-de-telecommunication-tim-par-poste-italiane-291885