Brebis galeuses, crédibilité économique, ambiguïté sur l’Europe et sur l’Ukraine : ces faiblesses du RN qui perdurent

Source: The Conversation – in French – By Gilles Ivaldi, Chercheur en science politique, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Après les accusations d’antisémitisme à l’encontre de Jordan Bardella et l’affaire du policier municipal de Carcassonne, le Rassemblement national est à nouveau soupçonné d’accueillir des militants racistes ou antisémites.

  • Le début de campagne du RN a confirmé une stratégie économique « attrape-tout » (retraite à 60-62 ans et réduction massive des déficits) aux dépens de sa crédibilité. Par ailleurs, le parti n’a pas clarifié ses positions sur l’Europe et sur l’Ukraine.

  • Le RN est aujourd’hui le grand favori du scrutin présidentiel de 2027. Ces faiblesses pourraient-elles le handicaper ?


Si elle aborde incontestablement cette précampagne présidentielle en position de force dans les intentions de vote, Marine Le Pen est aujourd’hui confrontée à plusieurs difficultés, qui révèlent certaines lignes de tension persistantes au sein de son mouvement.

Trois grands défis se dessinent du point de vue programmatique, organisationnel et stratégique, qui constituent autant d’enjeux fondamentaux pour une possible victoire en mai prochain.

Sortir de l’ambiguïté programmatique

Face aux inquiétudes très fortes des Françaises et des Français, un premier défi pour le RN concerne son programme pour la présidentielle.

L’économie politique de Marine Le Pen est avant tout un « social-populisme » de crise qui place la question sociale au cœur des préoccupations sur les salaires, les baisses de TVA ou les retraites. Si ce social-populisme a fait ses preuves auprès des catégories populaires – employés, ouvriers – qui votent en masse pour le RN, il s’agit aussi, on le voit, pour Marine Le Pen de séduire le peuple de droite et de rassurer des milieux entrepreneuriaux encore méfiants face aux promesses de la candidate d’extrême droite.

Ce grand écart programmatique n’est pas nouveau et la précampagne témoigne de la continuité d’une stratégie « attrape-tout » amorcée dès 2017, visant à proposer un package sur mesure à chaque segment de l’électorat – retraite à 60-62 ans d’un côté, réduction massive des déficits de l’autre –, aux dépens de la cohérence doctrinale, nonobstant de nombreuses interrogations en matière de chiffrage.

Une même ambivalence est visible à l’international. Les déclarations récentes au sein du RN sur l’arrêt de l’aide financière à l’Ukraine montrent, si besoin était, la permanence des ambiguïtés de la formation lepéniste vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine et des relations qu’elle envisage d’entretenir avec l’Union européenne. Le RN n’a pas abandonné son vieux projet d’Europe des nations souveraines et indépendantes, qu’il défend avec ses alliés europhobes au sein du groupe des Patriotes pour l’Europe au Parlement européen. Contrairement au pragmatisme d’une Giorgia Meloni en Italie, Marine Le Pen se projette encore dans une logique d’affrontement direct avec Bruxelles.

Quant aux canicules de l’été, elles auront mis en lumière l’absence de véritable réflexion écologique au sein d’un parti qui a longtemps voulu minimiser les effets du changement climatique et s’en remet désormais à son « plan clim’ ». Parallèlement, le RN continue, comme ses alliés européens, de vouloir détricoter le Pacte vert de l’UE et tente d’instrumentaliser électoralement le coût de la transition écologique et de « l’écologie punitive » pour le portefeuille des Françaises et des Français.

Le retour des vieux démons ?

Le second grand défi auquel le RN est confronté est d’ordre organisationnel.

Les tensions qui se sont fait jour entre les proches de Marine Le Pen et ceux de Jordan Bardella depuis juillet – avec notamment l’expulsion de François Durvye – nous renvoient à l’histoire d’une famille politique déchirée par les factions, les ambitions personnelles et le combat des chefs depuis les années 1970, et dont la scission mégrétiste de 1999 avait constitué un épisode particulièrement délétère pour le parti.

De nombreuses interrogations ont émergé ces dernières semaines quant au rôle et à l’implication réelle de Jordan Bardella dans la suite de la campagne. Les controverses suscitées par la tournée européenne de ce dernier et ses prises de positions contradictoires sur le voile ou les retraites laissent planer le doute quant à l’alignement du président du RN avec les orientations de sa candidate.

Le retour en grâce de Marion Maréchal après son échappée chez Éric Zemmour, et l’importance croissante des proches de Marine Le Pen – Philippe et Nolwenn Olivier, Marie-Caroline Le Pen en tête – sont autant d’indicateurs du népotisme d’un clan qui a, lui aussi, traditionnellement prévalu au sein du parti, et qui revient en force aujourd’hui. Le prochain congrès d’octobre livrera de précieuses indications quant aux équilibres internes et au poids des proches de Jordan Bardella dans le futur organigramme du RN.

Côté forces vives, l’affaire du policier municipal de Carcassonne a posé de nouveau l’épineuse question des « brebis galeuses », évoquées par Jordan Bardella, et de l’ancrage du vivier militant du RN dans les milieux d’extrême droite les plus radicaux. Les scrutins récents ont illustré la difficulté de trouver des personnalités crédibles sur le terrain – on se souvient de l’échec du « plan Matignon » aux législatives de 2024 –, doublée, déjà, de révélations sur le profil sulfureux de certains candidats et la présence de propos racistes, antisémites et complotistes sur les réseaux sociaux.

Si elles restent encore à confirmer, les révélations récentes de Mediapart sur les propos antisémites et complotistes qu’aurait tenus Jordan Bardella au début de sa carrière viennent jeter le doute sur la véritable rupture par le RN avec son ADN d’extrême droite (Jordan Bardella annonce porter plainte contre Mediapart pour diffamation, ndlr).

Le défi stratégique

Le troisième et dernier grand défi est d’ordre stratégique et renvoie à la recherche d’un équilibre toujours précaire entre radicalité et crédibilité, qui est au cœur de la « dédiabolisation » depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du parti en 2011.

Là encore, la précampagne illustre l’enjeu pour la candidate d’extrême droite d’articuler une offre politique crédible et suffisamment rassurante pour un électorat modéré de second tour, sans pour autant se départir de son agenda radical qui continue, lui, de parler à sa base traditionnelle.

Côté crédibilité, Marine Le Pen tente, on le voit, d’endosser l’habit de présidente en promettant un plan de rétablissement des finances publiques de 125 milliards d’euros d’économies, une trajectoire budgétaire vertueuse et un dégraissage de l’État, de nature à séduire par ailleurs l’électorat de droite qu’elle convoite pour avril prochain.

Côté radicalité, la candidate du RN a remis sur la table sa proposition très controversée – y compris au sein de son parti – d’interdiction du port du voile dans l’espace public. Elle continue par ailleurs de défendre le projet d’un référendum pour inscrire la « priorité nationale » dans la Constitution française, en opposition directe avec les principes d’égalité, d’universalité et de solidarité nationale inscrits dans les textes constitutionnels.

Ses propositions récentes sur le logement viennent largement s’appuyer sur ce socle radical, qu’il s’agisse de la priorité qui serait donnée aux Françaises et aux Français ou de la promesse d’expulser les familles délinquantes des logements sociaux.

Un parti et une candidate prêts pour 2027 ?

Plusieurs défis majeurs se posent donc au Rassemblement national et à sa candidate pour l’élection présidentielle du printemps prochain.

Le parti va devoir sortir de l’ambiguïté et préciser sa ligne programmatique et stratégique. S’il préserve ses mesures radicales sur l’immigration ou la sécurité, il lui faut convaincre de la crédibilité de son projet sur les enjeux de la dette, des retraites ou des déficits publics, en particulier pour parachever sa conquête de la droite et de l’électorat senior, indispensable à sa victoire.

Cette clarification s’avère d’autant plus nécessaire que le RN a considérablement élargi son assise depuis 2017 et qu’il attire aujourd’hui un électorat beaucoup plus hétérogène sociologiquement, avec des attentes diverses, voire antinomiques. Sur les retraites, 37 % des sympathisants du RN veulent par exemple diminuer l’âge de départ, 39 % le maintenir et 21 % l’augmenter, des positions difficiles à concilier (enquête électorale Cevipof).

La formation lepéniste devra aussi clarifier ses positions sur l’Europe et sur l’Ukraine, et les relations qu’elle entend établir avec les institutions européennes, à un moment où la France aura plus que jamais besoin de la stabilité financière et géopolitique que lui assure son appartenance à l’Union européenne et à la zone euro.

Enfin se pose la question pour le RN de sa faiblesse organisationnelle et de la persistance d’un ADN d’extrême droite au sein des cadres du parti et de ses élites intermédiaires au plan local. Avec en ligne de mire la question centrale des alliances en vue des législatives. À cet égard, la réintégration de Marion Maréchal, avocate de longue date de l’union des droites, fournit d’ores et déjà quelques éléments de réponse quant au périmètre autour du RN dans l’hypothèse d’un succès à la présidentielle.

The Conversation

Gilles Ivaldi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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