De Rome aux messes dans les stades : comment la dévotion envers le pape a changé au fil des siècles

Source: The Conversation – in French – By Anna Peirats, Catedrática de Humanidades, Universidad Católica de Valencia

Le pape Léon XIV devant les fidèles venus l’attendre au Vatican, comme chaque semaine. Marco Iacobucci Epp/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Pendant des siècles, les fidèles se rendaient à Rome pour voir le pape.

  • La radio, la télévision puis les voyages ont rapproché les papes des foules.

  • Les réseaux sociaux prolongent aujourd’hui cette proximité jusque sur les téléphones des fidèles.


Le 7 juin 2026, des centaines de milliers de personnes étaient appelées à se rassembler sur la place de Cibeles, à Madrid, pour assister à la messe célébrée par Léon XIV à l’occasion de la Fête-Dieu. C’était la première visite de ce pape en Espagne.

Aujourd’hui, une telle scène n’a rien d’étonnant. Pourtant, pendant des siècles, ceux qui voulaient voir le souverain pontife devaient se rendre en pèlerinage sur la tombe de Pierre. Pour comprendre ce contraste, il faut remonter aux origines de la papauté.

« Sur cette pierre, je bâtirai mon Église »

Aux premiers siècles du christianisme, la vénération se concentrait sur la figure de saint Pierre. Rome prit de l’importance parce que, selon la tradition, c’est là qu’il avait été martyrisé et enterré. La basilique que Constantin fit construire sur sa tombe, au IVe siècle, devint l’un des grands lieux de pèlerinage de la chrétienté.

À cette époque, les papes ne quittaient Rome que dans des circonstances exceptionnelles. L’exemple le plus connu est celui de Léon Iᵉʳ le Grand : en 452, il alla à la rencontre d’Attila, dont les Huns avançaient dans le nord de l’Italie, et parvint à empêcher leur marche sur la ville. La légende y ajouta un épisode, que Raphaël immortalisa dans une fresque au Vatican : derrière le pape seraient apparus les apôtres Pierre et Paul, l’épée à la main.

La Rencontre entre Léon Iᵉʳ le Grand et Attila
La Rencontre entre Léon Iᵉʳ le Grand et Attila, selon Raphaël.
Art Renewal Center/Wikimedia

Le nom choisi par Léon XIV rappelle ainsi l’une des plus anciennes images de la papauté : celle du pontife qui protège son peuple face au danger.

Les papes se déplaçaient pour gouverner : négocier avec les rois, réformer l’Église ou mobiliser la chrétienté, comme le fit Urbain II lorsqu’il prêcha la première croisade en 1095. Pour les fidèles, le mouvement se faisait en sens inverse : c’étaient eux qui se rendaient à Rome.

Le premier Jubilé, proclamé par Boniface VIII en 1300, attira à Rome des centaines de milliers de pèlerins auxquels était promise la rémission de leurs péchés. Mais, pour l’immense majorité des fidèles, le pape demeurait une figure lointaine. Au cours des siècles suivants, ce schéma ne changea guère.

Prisonnier du Vatican

La vénération du pape s’intensifia au XIXe siècle. Le 20 septembre 1870, les troupes du royaume d’Italie entrèrent dans Rome et mirent fin à plus de mille ans de souveraineté pontificale sur la ville. Pie IX se retira au Vatican, se déclara « prisonnier » et mourut huit ans plus tard sans en être ressorti.

Pie X
Gravure représentant le pape Pie IX.
Bibliothèque nationale de France

Dans ces mêmes années, le concile Vatican I, réuni sous son pontificat, proclama le dogme de l’infaillibilité pontificale. Le pape avait perdu un État, mais son autorité spirituelle se trouvait renforcée. Une nouvelle forme de vénération de sa personne se développa : la presse catholique diffusa son portrait, et les images à son effigie se multiplièrent dans les foyers catholiques.

Son successeur, Léon XIII, exerça cette autorité dans un domaine nouveau. Avec l’encyclique Rerum novarum (1891), il posa les fondements de la doctrine sociale de l’Église. Cette autorité renforcée trouva bientôt un moyen inédit de se faire entendre : avant que le pape ne parcoure le monde, sa voix voyagea.

Le 12 février 1931, Pie XI inaugura Radio Vatican, construite par Guglielmo Marconi, en prononçant le premier message radiodiffusé d’un pape. Pour la première fois, ses paroles pouvaient être entendues simultanément aux quatre coins du monde.

Pie XII alla plus loin encore. Son message du 24 août 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale – « Rien ne se perd avec la paix ; tout peut être perdu avec la guerre » – donna à la parole pontificale une portée mondiale. En 1949, il fut aussi le premier pape à apparaître à la télévision. La voix et le visage du pape franchissaient désormais les frontières, mais lui-même restait à Rome. Il lui restait à aller à la rencontre des fidèles.

Au-delà de Rome

Paul VI.
Le pape Paul VI au balcon du monastère franciscain du mont Thabor, face à la vallée de Jezréel et aux monts Guilboa.
David Eldan/National Photo Collection of Israel

C’est Paul VI qui franchit ce pas. En janvier 1964, il se rendit en Terre sainte : c’était le premier voyage international d’un pape en avion. L’année suivante, il s’envola pour New York, où il prononça un discours devant l’Assemblée générale des Nations unies et célébra une messe dans un stade. Il visita les cinq continents, ce qui lui valut le surnom de « pape pèlerin ».

Jean-Paul II fit des voyages un élément central de son pontificat et devint le premier pape à rassembler de telles foules. Il parcourut plus de 1 200 000 kilomètres (près de trente fois le tour du monde) au cours de 104 voyages internationaux dans 129 pays. Il se rendit cinq fois en Espagne. En 1985, il institua les Journées mondiales de la jeunesse, qui attirèrent des foules immenses : à Manille, en 1995, plusieurs millions de personnes assistèrent à une seule messe. Sur les places, on scandait un slogan qu’aucun pape n’avait encore entendu avec une telle ferveur et qui reste gravé dans la mémoire collective : « Jean-Paul II, tout le monde t’aime. »

Ses funérailles, en 2005, attirèrent à Rome plus de quatre millions de pèlerins et des délégations de plus de 80 pays. Cette ferveur populaire a fait naître une comparaison souvent reprise à propos des papes récents : celle de la rock star. Dans la London Review of Books, le critique Terry Eagleton décrivit Jean-Paul II comme une sorte de « rock star spirituelle ». L’image rend compte de l’ampleur médiatique du phénomène, mais laisse de côté un élément essentiel : la papauté s’appuie sur une tradition et une mémoire façonnées depuis près de deux millénaires.

Du tombeau de Pierre à l’écran du smartphone

Un autre changement survint ensuite, sans passer cette fois par les stades : l’arrivée du pape sur les réseaux sociaux. En décembre 2012, Benoît XVI créa sur Twitter le compte @Pontifex, devenant le premier pape à utiliser ce réseau social.

Il s’était auparavant rendu trois fois en Espagne : à Valence en 2006 ; à Saint-Jacques-de-Compostelle et Barcelone en 2010 ; puis à Madrid en 2011. Dans la capitale espagnole, il présida les Journées mondiales de la jeunesse, qui rassemblèrent plus d’un million de jeunes. Plusieurs événements eurent lieu sur la place de Cibeles, où Léon XIV devait à son tour se rendre.

Lorsque François ouvrit son compte Instagram en mars 2016, il atteignit le million d’abonnés en douze heures. Un an plus tôt, le magazine Vogue l’avait déjà décrit comme une rock star d’Internet. La comparaison employée à l’époque de Jean-Paul II passait ainsi des stades aux téléphones portables.

Avec les réseaux sociaux, le pape François entra dans le quotidien des fidèles : plus besoin de se rendre en pèlerinage à Rome ni d’attendre une apparition à la télévision. Il pouvait désormais surgir chaque jour sur l’écran d’un smartphone, dans une actualité, une vidéo ou un mème.

En 2020, ses messages totalisèrent 27 milliards de vues. En pleine pandémie, le 27 mars 2020, François donna depuis Rome la bénédiction Urbi et Orbi, sous la pluie et presque seul. La cérémonie fut retransmise à la télévision, sur Internet et à la radio. Sans fidèles physiquement présents sur la place Saint-Pierre, le pape accompagnait, par écrans interposés, des millions de personnes dans le monde.

Léon XIV hérite de cette dimension technologique de la papauté. Son élection, le 8 mai 2025, fut la première à l’ère de TikTok. Son arrivée sur Instagram suscita le même engouement que celle de François : il dépassa le million d’abonnés en moins d’une journée. Aujourd’hui, les différents comptes du pape réunissent à eux tous des dizaines de millions d’abonnés.

L’histoire de la dévotion envers les papes est aussi celle des moyens par lesquels ils se rendent présents auprès des fidèles. Lorsque Léon XIV célébrera la messe sur la place de Cibeles, plusieurs époques se rejoindront : celle des pèlerinages médiévaux, celle des grandes célébrations du XXe siècle et celle de la diffusion numérique au XXIe siècle. Les formes, les médias et les mots ont changé, mais cette dévotion répond toujours à un désir ancien : voir de près le successeur de Pierre.

The Conversation

Anna Peirats ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De Rome aux messes dans les stades : comment la dévotion envers le pape a changé au fil des siècles – https://theconversation.com/de-rome-aux-messes-dans-les-stades-comment-la-devotion-envers-le-pape-a-change-au-fil-des-siecles-292793