Développons les capacités créatives des universités

Source: The Conversation – France (in French) – By Guy Parmentier, Professeur des universités à Grenoble IAE, Grenoble IAE Graduate School of Management

La créativité des personnes dépend du contexte organisationnel. Guy Parmentier et Bérangère Szostak illustrent les enjeux de développer les capacités créatives des organisations par l’exemple des universités.


Lors des résultats donnés par le Conseil européen de la recherche (ou ERC) sur le financement de projets de recherche d’excellence, les universités françaises ont affiché des réactions contrastées, certaines se sont félicitées du nombre de lauréats dans leurs laboratoires, tandis que d’autres, malgré une hausse des candidatures, ont déploré des résultats en deçà de leurs espérances.

Le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche a souligné une progression de 11,6 % des propositions pour les Starting Grants (contre 12,5 % au niveau européen), et une présence française dans 21 des 66 projets retenus pour les Synergy Grants (contre 29 pour l’Allemagne). Si ces chiffres méritent d’être salués, ces résultats invitent aussi à une réflexion plus large : comment stimuler et encourager, dans la durée, la créativité scientifique qui fait la force des laboratoires français ?




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Car la question n’est pas seulement quantitative. Les projets financés par l’ERC, souvent à la pointe de l’innovation, témoignent d’une audace intellectuelle et d’une créativité remarquables. Mais pour que cette dynamique perdure, il faut interroger les conditions mêmes dans lesquelles s’épanouit la recherche.

Au-delà des outils

Une étude récente publiée dans la Revue française de gestion identifie cinq dimensions clés pour renforcer la capacité créative des organisations, que ce soit des entreprises ou des organismes publics, y compris les universités. Ces leviers, indissociables, dessinent une feuille de route pour transformer l’essai.

Si les sciences expérimentales et la santé, par exemple, dépendent de machines et d’infrastructures de pointe, la créativité scientifique exige aussi des méthodes et des espaces de connaissance. Cela passe par exemple par l’accès à des bases de données performantes, la maîtrise des outils d’intelligence artificielle, la formation aux méthodes de créativité ou encore l’adoption de nouvelles méthodes de recherche. Sans ces ressources, les chercheurs, fussent-ils les plus brillants, voient leur potentiel bridé.

Par ailleurs, l’ouverture est une condition pour qu’une fertilisation croisée soit possible. Les idées naissent souvent au confluent des disciplines et des secteurs. Les chercheurs doivent être encouragés à participer à des communautés scientifiques variées, à s’engager dans des projets interdisciplinaires, ou à collaborer avec des industriels, des usagers ou des acteurs socio-économiques. Ces interactions, trop souvent reléguées au second plan, sont pourtant un terreau fertile pour l’innovation.

La créativité, une question d’agilité

La socialisation, ou l’art de confronter les idées, est la troisième des conditions. Ainsi, les séminaires, conférences et ateliers ne sont pas de simples exercices académiques ; ce sont des lieux où les hypothèses se confrontent, s’enrichissent et se précisent. Pour que ces échanges portent leurs fruits, ils doivent s’inscrire dans un climat bienveillant, porté par des directions (unités de recherche, présidences d’universités, tutelles ministérielles) qui valorisent l’audace plutôt que la prudence. Un mot d’encouragement, une reconnaissance publique des initiatives risquées, mais prometteuses, peuvent faire toute la différence. Ce soutien passe aussi par des paroles encourageantes et optimistes de la part des organismes de tutelles.

La recherche sur la capacité créative des organisations insiste sur le développement de l’agilité organisationnelle. En effet, dans un monde où les défis scientifiques et sociétaux évoluent à un rythme effréné, les universités doivent pouvoir s’adapter rapidement. Cela suppose des marges de manœuvre – financières, humaines, administratives – et des processus décisionnels moins rigides. Or, aujourd’hui, les chercheurs se heurtent trop souvent à des budgets contraints et à des procédures bureaucratiques qui étouffent l’initiative.

De l’urgence à professionnaliser la gestion des idées

Enfin, il existe une compétence à professionnaliser davantage : la gestion des idées. Collecter, évaluer, stocker et valoriser les idées devrait être une priorité stratégique. Pourtant, les universités forment peu leurs chercheurs à ces pratiques. Sans une gestion rigoureuse de ce « capital idée », beaucoup de pistes prometteuses se perdent en route. Les chercheurs doivent être formés à ces activités, et encouragés à le faire en étant valorisés dans leur engagement.

Un dernier point est important pour soutenir les idées créatives des chercheurs. Toujours selon la recherche sur la capacité créative des organisations, les cinq dimensions évoquées plus haut s’expriment d’autant mieux si elles sont soutenues par un climat créatif qui se caractérise par une claire vision de ce que veut faire l’organisation, des ressources stables, un management des équipes constructif, une diversité dans les équipes et une ambiance de travail conviviale et stimulante.

Un enjeu scientifique… mais pas seulement

Qu’en est-il dans les universités à l’heure des réductions de budgets de fonctionnement et de l’inflation de contraintes administratives ? La France peut s’enorgueillir de ses lauréats à l’ERC, mais ces succès ne doivent pas masquer les fragilités structurelles de son système de recherche. Pour que la créativité scientifique ne soit pas l’apanage de quelques-uns, mais une dynamique collective, il est urgent de repenser l’environnement dans lequel évoluent les chercheurs. Cela passe par des budgets sécurisés à la hauteur des enjeux, une réduction des freins bureaucratiques, et une culture organisationnelle qui ose faire confiance.

Les universités françaises ont le potentiel pour être des foyers d’innovation de classe mondiale. Ce potentiel ne se réalisera pleinement que si les conditions sont réunies pour équiper, ouvrir, socialiser, rendre agiles et professionnaliser la gestion des idées. L’enjeu n’est pas seulement scientifique : il est aussi économique, social et démocratique.

The Conversation

Guy Parmentier a reçu des financements de l’ANR pour projet CCO

Bérangère Lauren SZOSTAK est vice-présidente Recherche, Innovation et Créativité de l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. A ce titre, elle représente son établissement dans plusieurs instances (conseil d’administration de la Fondation Sciences du Patrimoine, conseil de surveillance de l’IHU SEPSIS, comité de direction innovation du PUI IAUPS…).

– ref. Développons les capacités créatives des universités – https://theconversation.com/developpons-les-capacites-creatives-des-universites-287236