Source: The Conversation – in French – By Irène Margaritis, Professeur de physiologie – Adjointe au Directeur d’évaluation des risques, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
L’ESSENTIEL
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Les recommandations alimentaires, fondées sur l’évaluation des risques et des bénéfices pour la santé, visent à guider les comportements et à protéger la santé publique.
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Mais l’injonction à « bien manger » peut aussi renforcer le contrôle cognitif de l’alimentation et fragiliser l’écoute des sensations alimentaires.
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Lorsqu’ils sont intériorisés comme des normes rigides, les messages alimentaires peuvent favoriser culpabilité, perte de confiance et dérégulation des comportements alimentaires.
« Mangez davantage de fruits et légumes », « modérez votre consommation d’alcool », « réduisez la viande rouge », « choisissez plus souvent des boissons non sucrées », « privilégiez les céréales complètes »… Ces recommandations apparaissent sur les sites des autorités de santé, dans les médias, à l’école, jusque sur les emballages et se glissent dans notre quotidien.
Ces messages visent la réduction du risque de maladies chroniques non transmissibles, comme les maladies cardiovasculaires, certains cancers ou le diabète de type 2. Elles reposent sur des connaissances scientifiques robustes. Mais une question est rarement posée : peuvent-elles être contreproductives en produisant des effets indésirables sur la santé mentale, les attitudes et les comportements alimentaires ?
Poser la question ne revient pas à en contester l’utilité, mais plutôt de reconnaître qu’une recommandation, aussi pertinente soit-elle sur le plan nutritionnel, va rencontrer des filtres de perception et d’action, et n’agit donc pas mécaniquement sur la santé. Ses effets sont fonction de nos perceptions, de la façon dont chaque personne pense, ressent et organise son alimentation.
Des repères élaborés pour protéger la santé
Les repères alimentaires traduits en recommandations, en France comme au Canada, sont élaborés à la demande des pouvoirs publics dans le cadre de plans nationaux de santé, comme le programme national Nutrition Santé en France. Ils s’appuient sur une expertise collective intégrant les besoins nutritionnels et les risques associés à des apports insuffisants ou excessifs.
Les aliments sont ainsi envisagés comme des vecteurs de nutriments qui nous sont indispensables, mais dont il convient, pour certains plus que pour d’autres, de limiter la consommation – c’est ainsi un subtil équilibre à trouver.
Pour définir un régime couvrant nos besoins nutritionnels, sans excès et limitant les contaminants, l’algorithme de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) explore de nombreuses combinaisons d’aliments et propose des orientations par catégories d’aliments et de boissons pour la population générale, ensuite déclinées selon l’âge puis adaptées aux populations excluant les aliments d’origine animale.
Dès lors que ces régimes sont identifiés comme optimaux, les pouvoirs publics en font usage pour formuler des « recommandations alimentaires ». Ces recommandations visent à orienter l’alimentation du « mangeur-buveur » sur la base de ce qui est souhaitable pour prévenir certaines maladies. Elles deviennent ainsi des normes individuelles auxquelles une partie de la population va chercher à se conformer.
Nous ne réagissons pas tous de la même façon, et le caractère individuel de l’appropriation peut être questionné au regard des effets adverses que le contrôle (cognitif) de l’alimentation peut générer, tout particulièrement sans environnement favorable (diversité et déséquilibre de l’offre alimentaire, marketing agressif, relais des influenceurs, manque de temps libre, rapport à l’alimentation et au corps…).
Nous proposons une lecture critique des effets collatéraux de l’injonction contemporaine au « bien s’alimenter ».
Quand la recommandation est perçue comme une injonction
Une recommandation est censée guider, clarifier, protéger. Pourtant, réseaux sociaux, magazines ou rayons de librairie nous confrontent à une multitude de conseils sur ce qu’il faudrait boire, manger, éviter ou privilégier pour être en bonne santé. Une saturation de messages nutritionnels, dite « cacophonie nutritionnelle », qui crée un environnement défavorable au choix éclairé.
Dès lors, la recommandation qui se voulait synonyme de conseil pour protéger devient possiblement une injonction. L’acte de s’alimenter ne consiste plus seulement à répondre à un besoin propre. Chaque repas ou prise alimentaire devient l’occasion d’évaluer si l’on a « bien » ou « mal » mangé et bu.
Certains aliments sont perçus comme « autorisés », d’autres comme « interdits ». La satisfaction de la table peut laisser place au calcul : compter, comparer, contrôler, anticiper et in fine (se) juger.
Cette gestion très cognitive de l’alimentation est souvent interprétée comme un signe de motivation ou de discipline. Pourtant, lorsqu’elle devient excessive, elle peut produire l’effet inverse de celui recherché : rigidité alimentaire, culpabilité, méfiance envers ses sensations ou épisodes de perte de contrôle.
Autrement dit, vouloir suivre parfaitement les recommandations peut parfois éloigner d’une relation sereine avec l’alimentation.
Hors pathologie, le cas le plus extrême du contrôle cognitif est la pratique des régimes amaigrissants, avec un risque particulièrement élevé de dégradation de la santé, de reprise de poids (il peut atteindre 80 % des sujets après un an) et de dégradation de l’estime de soi.
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Nous ne réagissons pas tous de la même manière
Les attitudes et les comportements alimentaires peuvent être envisagés sur un continuum allant du fonctionnel au dysfonctionnel. Pour une partie de la population, les recommandations restent souples et compatibles avec une alimentation orientée vers les sensations corporelles. On parle d’alimentation physique dite « intuitive » ou « intéroceptive ».
Pour une autre partie, elles renforcent une tendance au perfectionnisme, au contrôle ou à l’inquiétude alimentaire et corporelle. On parle alors d’alimentation émotionnelle dite « négative » ou « rigide », voire pathologique, qui peut mener aux troubles des conduites alimentaires à la fois complexes et mortels.
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Les recommandations ne créent donc pas, à elles seules, les difficultés alimentaires. Elles peuvent néanmoins précipiter voire perpétuer des vulnérabilités prédisposantes, selon la manière dont elles sont formulées, relayées et interprétées… c’est-à-dire perçues. Cette distinction évite d’opposer artificiellement des recommandations qui seraient « bonnes » ou « mauvaises ». Dans une visée de santé publique, il est préférable d’observer leurs effets réels sur les perceptions puis sur les comportements des populations.
Comme une chaise, l’alimentation repose sur plusieurs appuis qui permettent des attitudes et comportements alimentaires : diversifiés, modérés, équilibrés et selon des choix éclairés. Tant que les quatre pieds se soutiennent mutuellement, la structure est stable, l’alimentation régulée. Mais ce n’est pas le cas de tous. Pour certaines personnes, un pied manque… Alors la « chaise » alimentaire se fragilise et parfois se brise, à l’image des troubles des conduites alimentaires.
Interroger comment on choisit, achète, prépare et consomme ses aliments
Depuis plusieurs décennies, la question centrale des politiques publiques est : « Que faut-il manger ? » Cette question, certes centrale, doit être accompagnée de l’identification des leviers et ne peut reposer sur le seul arbitrage individuel. Le « libre arbitre » n’est pas si « libre » !
Le postulat est que le choix alimentaire ne dépend pas uniquement des connaissances ou de la volonté individuelle, de l’affichage de l’information nutritionnelle, simplifiée (tel que le Nutri-Score français) ou non, mais aussi du prix, de l’accessibilité des aliments, de l’organisation du travail, de la restauration collective, du marketing devenu agressif, des normes sociales, du contexte familial des croyances et du rapport au corps, aux émotions et au plaisir…
La santé alimentaire ne se construit donc pas seulement par l’accumulation de conseils individuels. Elle repose aussi sur des environnements qui rendent les comportements favorables plus accessibles, plus naturels et moins culpabilisants.
Ce déplacement est important : au lieu de demander à chaque personne de mieux se contrôler, il conduit à interroger les conditions dans lesquelles elle choisit, achète, prépare et consomme ses aliments.
Penser santé physique et santé mentale comme une seule santé
Si les recommandations alimentaires restent un outil majeur de santé publique, leur efficacité ne peut être évaluée uniquement à partir de leurs effets sur la santé physique. Il devient également nécessaire d’examiner leurs effets psychologiques, comportementaux et sociaux, en particulier chez les personnes présentant des attitudes et des comportements alimentaires dysfonctionnels, et donc potentiellement exposées au risque de présenter des troubles de conduites alimentaires.
La question n’est donc peut-être plus seulement « Quelles recommandations devons-nous formuler ? », mais « Comment les concevoir et créer un environnement favorable pour qu’elles améliorent conjointement la santé physique et mentale, sans transformer l’alimentation en une succession d’injonctions ? ».
C’est bien le défi d’une approche intégrée de la santé comme proposée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Cette vision s’inscrit dans le mouvement plus large de la santé durable et du concept Une seule santé (One Health).
Nos choix alimentaires ne peuvent être guidés par des besoins en nutriments ou en calories : ils participent également à – et dépendent de – notre santé mentale, notre vie sociale, la préservation des ressources et, plus largement, la santé de la planète donc la nôtre au sens le plus large.
Cette réflexion s’inscrit dans une perspective de santé alimentaire durable, attentive non seulement aux dimensions nutritionnelles et environnementales de l’alimentation, mais également à ses dimensions psychosociales, relationnelles et comportementales.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
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Johana Monthuy-Blanc a reçu des financements de : Fondation UQTR , CR-IUSMM – Foire aux projets, Développement savoir – CRSH, Bourse Mitacs – Recherche Globalink, FIR-Groupe de recherche UQTR, Commandite de l’Agence de santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec, Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) Initiative conjointe de recherche sur la recherche, fonds départementaux et du cabinet du premier ministre, CRSH-Savoir, Instituts de Recherche en Santé du Canada (IRSC), Développement de partenariat – CRSH, FODAR-développement, Canadian Institutes of Health Research-CIHR, Fonds de développement académique du réseau Actions stratégiques en formation et en recherche, santé mentale et de toxicomanie – IRSC.
Irène Margaritis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les recommandations alimentaires sont utiles… mais ne peuvent-elles pas, dans certains cas, impacter la santé mentale ? – https://theconversation.com/les-recommandations-alimentaires-sont-utiles-mais-ne-peuvent-elles-pas-dans-certains-cas-impacter-la-sante-mentale-290454
