Politiques sportives : comment lutter vraiment contre le décrochage des jeunes ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Maxime Travert, Professeur des universités en STAPS, les jeunes, les sports, une approche sociologique, Aix-Marseille Université (AMU)

Le principal problème n’est pas d’inciter les jeunes à commencer un sport, mais de les inciter à s’engager durablement. Mart Production/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Si de nombreux jeunes ont déjà pratiqué un sport, beaucoup décrochent à l’adolescence.

  • Les politiques sportives semblent en tenir compte et insistent de plus en plus sur la fidélisation des publics.

  • Mais les moyens qu’elles mobilisent répondent-ils bien à ce défi ?


Un nouveau vocabulaire s’installe dans les politiques sportives françaises. Les textes officiels parlent désormais de « décrochage », de « fidélisation » des publics et de pratique « durable » du sport, rejoignant les recherches qui ont mis en évidence le poids des abandons à l’adolescence.

Ce renouvellement lexical révèle un changement de regard. La réussite ne se mesurerait plus uniquement au nombre de jeunes conduits vers le sport, mais aussi à leur capacité à y rester engagés.

Ce déplacement semble annoncer le passage d’une politique de l’accès à différentes disciplines à une politique de la continuité des pratiques. Il a été explicitement repris par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, dans son rapport « La science dans la mêlée pour une nation sportive », où il remet en cause les stratégies principalement orientées vers la promotion du sport au profit de politiques centrées sur la prévention de son abandon.

Pourtant, les mesures restent en retrait des mots employés. Elles financent surtout des créneaux et des inscriptions, beaucoup moins la transformation de la vie sportive proposée dans les clubs. L’action publique commence à penser la fidélisation, tout en consacrant encore l’essentiel de ses moyens à l’entrée dans l’activité.

Le problème du décrochage sportif

De nombreux adolescents ont déjà pratiqué un sport sans parvenir à s’inscrire dans la durée. Une grande partie d’entre eux ont déjà fréquenté un club ou exercé régulièrement une activité avant de l’abandonner. Dans une étude menée auprès de 1 149 adolescents, nous avons distingué les pratiquants réguliers, les anciens pratiquants et ceux qui ne s’étaient jamais engagés régulièrement. Ils représentaient respectivement 64,5 %, 28,1 % et seulement 4,6 % de l’échantillon. Sans les abandons, la participation aurait dépassé 90 %. Les écarts constatés entre les filles et les garçons, comme entre les milieux sociaux, tenaient largement à des dynamiques inégales de décrochage.

Attirer les jeunes vers le sport reste légitime. Comprendre pourquoi ils le quittent devient tout aussi nécessaire. C’est dans cette perspective que nous avons proposé la notion de « politique de rétention sportive ». Il ne s’agit pas de les retenir contre leur volonté, mais de réunir les conditions qui leur donnent envie de poursuivre le sport.

La pratique sportive durable ne désigne ni une activité intensive ni une présence sans interruption, mais un engagement qui consiste à conserver une place pour le sport dans l’existence en s’adaptant aux transformations du corps, aux contraintes scolaires, aux goûts et aux aspirations.

Le vocabulaire public commence à changer

L’instruction ministérielle consacrée aux « deux heures de sport en plus au collège » rend cette inflexion particulièrement visible. Le dispositif s’adresse prioritairement aux élèves éloignés de la pratique et demande aux acteurs de parvenir à les « attirer et fidéliser ».

Le choix du verbe compte. L’inscription cesse d’être l’unique résultat attendu. La durée de l’engagement devient un critère de réussite. L’évaluation comparera d’ailleurs les effectifs du début et de la fin de l’année afin de repérer les « décrochages ».

Sans employer l’expression de « politique de rétention », le texte en reprend le principe. Il reconnaît aussi les limites de l’offre existante puisqu’il demande d’en proposer une autre, plus ludique et complémentaire du modèle compétitif traditionnel.

Le pass Sport participe du même déplacement lorsqu’il affiche l’ambition de soutenir « une pratique durable au sein des structures sportives ».

Ces évolutions ne prouvent pas que les politiques publiques empruntent leurs notions aux recherches, qui ne sont pas explicitement citées. Elles attestent néanmoins que la question de l’abandon pénètre le discours institutionnel. Le jeune qui abandonne n’est plus seulement un non-pratiquant à reconquérir. Son départ devient un processus à comprendre et à prévenir.

Des réponses en retrait des intentions

Le renouvellement du vocabulaire précède celui des instruments. Les deux heures supplémentaires restent organisées hors des enseignements, sur la base du volontariat et selon les partenariats locaux. L’enveloppe nationale s’élève à deux millions d’euros, avec un financement indicatif pouvant atteindre 9 000 euros par établissement. L’ouverture à tous les collèges publics volontaires ne vaut donc pas généralisation effective.

Le pass Sport réduit un obstacle réel pour les familles modestes. Mais une aide de 50 euros agit au seuil du club. Elle ne change ni l’accueil, ni la place des débutants, ni les relations avec l’encadrement, ni le poids de la compétition. La porte s’ouvre sans que le retour du jeune soit assuré.

L’évaluation annoncée mesurera surtout l’évolution du nombre de participants. Elle comptabilisera les arrivées et les départs, sans véritablement éclairer les raisons de la persévérance ou de l’abandon. Or, compter les décrocheurs ne suffit pas à comprendre le décrochage.

Transformer l’offre plutôt que multiplier les portes d’entrée

Que l’on interroge les jeunes sur les raisons de leur abandon pour caractériser les mécanismes du drop-out ou sur ce qu’un club pourrait faire pour leur donner envie d’y rester le plus longtemps possible afin d’identifier les ressorts d’un engagement dans le temps (Geidne et Quennerstedt, 2021), trois aspects apparaissent essentiels.

Le premier est le rapport aux autres. La satisfaction d’être ensemble, le droit à l’erreur collective et le sentiment d’appartenance entretiennent l’envie de revenir. À l’inverse, la comparaison permanente, la sélection précoce et la concurrence peuvent transformer chaque séance en épreuve.

Le deuxième est le rapport à soi. Le sentiment de compétence, la perception des progrès et une image positive de son corps soutiennent l’engagement. À l’inverse, se sentir maladroit, inférieur ou continuellement exposé au jugement peut conduire à se retirer de l’activité.

Le troisième est le rapport aux contraintes rencontrées. Lorsqu’elles paraissent accessibles et porteuses de sens, elles donnent à l’effort une valeur et nourrissent l’envie de progresser. À l’inverse, des exigences jugées excessives, imposées ou sans signification personnelle peuvent alimenter le désengagement.

Empêcher que la pratique sportive produise son propre abandon suppose des modalités des pratiques modulables, ouvertes et inclusives, des passerelles entre disciplines, des formes de compétitions variées, des horaires compatibles avec la vie scolaire et la possibilité de revenir après une interruption. Les adolescents devraient aussi prendre part à l’élaboration des activités qui leur sont proposées.

L’évaluation devrait suivre les parcours, recueillir les motifs de départ et observer l’évolution du plaisir, de la confiance et du sentiment de compétence. Une politique de rétention ne maintient pas artificiellement des effectifs. Elle crée les conditions d’une participation à la fois désirable et possible.

Une pratique sportive durable ne se décrète pas. Elle se construit dans les raisons que chacun trouve d’y rester. Les mots de la rétention sont entrés dans le discours public. Reste à traduire cette ambition dans les clubs, les séances et le quotidien des pratiquants.

The Conversation

Maxime Travert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Politiques sportives : comment lutter vraiment contre le décrochage des jeunes ? – https://theconversation.com/politiques-sportives-comment-lutter-vraiment-contre-le-decrochage-des-jeunes-291529