Trump exploite la dépendance économique du Canada. Est-il en train de brûler sa carte maîtresse ?

Source: The Conversation – in French – By Jean Poitras, Professeur titulaire en gestion de conflits, HEC Montréal

Depuis des décennies, le Canada entretient avec les États-Unis une relation économique à la fois bénéfique et déséquilibrée. La proximité, la connectivité des chaînes de production et la taille du marché américain rendent les échanges fluides. Mais cette efficacité a un inconvénient : plus le commerce entre le Canada et les États-Unis s’avère avantageux, plus on éprouve de difficulté à s’en passer. Et plus on éprouve de difficulté à s’en passer, plus Washington détient du pouvoir potentiel.


L’administration Trump a choisi d’exercer ce pouvoir plus ouvertement dans le cadre du conflit commercial actuel. En 2026, Washington a imposé des droits de douane de 50 % sur certaines catégories de produits canadiens. Ottawa a répondu par des tarifs de représailles sur 27,6 milliards de dollars d’importations américaines. Pour diminuer l’asymétrie du rapport de force, le gouvernement canadien veut également doubler les exportations vers d’autres marchés d’ici 2035.

Le paradoxe du pouvoir, c’est qu’en exploitant un rapport de force qui nous avantage, on peut pousser l’autre non seulement à résister à nos nouvelles demandes, mais aussi à chercher à se libérer de la dépendance qui fondait notre pouvoir.




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Le pouvoir vient d’abord de la dépendance

Pour comprendre ce paradoxe, on doit revenir à une idée formulée dès 1962 par le sociologue Richard Emerson : notre pouvoir sur quelqu’un repose sur sa dépendance à notre égard. Plus ce que nous contrôlons est important pour lui, et moins il dispose de solutions de rechange pour l’obtenir ailleurs, plus sa dépendance augmente. C’est cette dépendance qui crée le rapport de force.

Le pouvoir vient donc moins de notre force que de la difficulté que l’autre éprouve à se passer de nous.

C’est exactement ce qui se passe dans la relation Canada–États-Unis : parce que le marché américain s’avère difficile à remplacer, la dépendance canadienne donne à Washington un levier important.




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Mais s’avérer tributaire de quelqu’un n’est pas un problème en soi. On l’accepte sans souci tant que cela rapporte plus qu’il ne coûte. En d’autres termes, la dépendance crée le pouvoir, mais la relation peut rester quand même stable tant que cette influence reste en arrière-plan.

Pourquoi ne pas utiliser tout le pouvoir que l’on possède ?

Comme le montre la sociologue Linda Molm, un rapport de domination constitue souvent aussi une interaction d’échange. Même la personne qui détient le plus d’ascendance reçoit quelque chose de l’autre. S’il pousse son avantage, il peut obtenir davantage, mais aussi provoquer une riposte ou perdre une partie des bénéfices que la relation lui apportait déjà.

Exercer pleinement son influence peut parfois se révéler peu avantageux.

Tant que le rapport reste bénéfique, le simple fait que ce pouvoir soit connu peut suffire à influencer les comportements. Il agit alors indirectement, en arrière-plan, sans que son utilisation doive s’exercer ouvertement.

Le pouvoir le plus durable consiste souvent à ne pas y avoir recours.

Quand la dépendance devient une vulnérabilité

Le problème commence lorsque ce pouvoir potentiel est exercé sur la partie la plus dépendante. C’est une chose de savoir qu’on dépend grandement de son partenaire. C’en est une autre de remarquer qu’il exploite cette dépendance pour nous faire payer un prix ou obtenir quelque chose.

Les politologues Kathleen Powers et Dan Altman montrent que ce n’est pas seulement le coût d’une contrainte qui provoque notre résistance, mais aussi le fait de sentir que quelqu’un cherche à restreindre notre liberté.

Une dépendance peut rester longtemps tolérable tant qu’elle apparaît comme une caractéristique de la relation. Mais lorsqu’un partenaire commence à l’exploiter pour nous forcer à agir, sa signification change. Nous ne nous sentons plus seulement dépendants, mais contrôlés. C’est alors que peut se déclencher ce que les psychologues appellent la réactance : une motivation à retrouver notre liberté, parfois au prix d’un certain effort.

Reprendre son autonomie ne veut pas seulement dire résister sur le moment. Cela peut aussi pousser une personne à fournir des efforts pour se montrer moins dépendante la prochaine fois.


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Le pouvoir change le calcul coût-bénéfice

Cette volonté de retrouver de l’autonomie soulève une nouvelle question : dans le contexte du Canada, est-ce que ça vaut la peine d’investir maintenant pour devenir moins tributaire des États-Unis ?

Diversifier coûte cher : trouver de nouveaux clients, adapter des produits, construire des infrastructures ou réorganiser les chaînes d’approvisionnement est difficile. Tant que la relation avec les États-Unis s’avérait rentable et assez prévisible, cet effort pouvait sembler peu utile. Mais lorsque la dépendance s’avère plus coûteuse ou plus incertaine, le calcul change : investir dans d’autres options devient plus avantageux.




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Henry Farrell et Abraham Newman, deux économistes politiques, parlent d’« interdépendance instrumentalisée » lorsqu’un État transforme une relation économique dans laquelle il occupe une position centrale en un instrument de pression. Mais en exploitant cette dépendance, il offre aussi aux acteurs visés une raison de réduire leur vulnérabilité et de réorganiser leurs échanges. Plus il utilise son avantage, plus il risque d’inciter les autres à réduire la dépendance qui lui donnait justement son rapport de force.

Si ces efforts produisent des options crédibles, la subordination diminue. Et puisque le pouvoir initial venait précisément de cette dépendance, il diminue avec celle-ci.

Le pari canadien de la diversification

C’est précisément à cette étape que se trouve aujourd’hui le Canada. Ottawa a fait de la diversification commerciale une priorité et veut fortement accroître les exportations vers d’autres marchés que les États-Unis. On voit déjà un certain déplacement des échanges, même si cette diversification reste plus difficile dans les secteurs étroitement liés aux chaînes de production nord-américaines.

Il est encore trop tôt pour dire que le Canada réduira considérablement sa dépendance aux États-Unis. La géographie ne change pas, les infrastructures restent étroitement liées et le marché américain demeure très important.




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Mais le changement principal se trouve ailleurs : la motivation à fournir l’effort de diversification a augmenté. L’utilisation du pouvoir américain a accru le coût ressenti de la dépendance, ce qui rend donc plus intéressant d’investir dans d’autres options et de diminuer par ricochet le pouvoir de négociation de son voisin du sud.

Du commerce international au bureau… ou au couple

Une dynamique similaire s’observe dans des situations plus courantes. Un gestionnaire dispose, par exemple, d’un pouvoir important lorsqu’un employé dépend fortement de son salaire. Tant que cet avantage reste discret, le déséquilibre peut être toléré. Mais si le gestionnaire utilise cette faiblesse pour faire pression, cette personne peut avoir un plus grand intérêt à chercher un autre poste, à acquérir de nouvelles compétences ou à mobiliser son réseau.

On peut imaginer une situation similaire au sein d’un couple. Tant qu’une dépendance financière ou affective reste en arrière-plan, elle peut être acceptée. Mais si l’un des conjoints commence à l’utiliser pour contrôler les décisions de l’autre, un besoin d’autonomie jusque-là latent peut soudain devenir prioritaire et pousser ce dernier à réduire sa dépendance.

Bien sûr, ces situations n’ont pas la même importance. Les relations entre États, les rapports professionnels et les relations intimes suivent des règles et comportent des risques différents. Elles illustrent toutefois un mécanisme commun. Quand la dépendance devient un moyen explicite de contrainte, l’effort pour accroître son autonomie peut soudain paraître moins coûteux que de continuer à subir ce rapport de force.

Le véritable art du pouvoir consiste peut-être non pas à l’exercer chaque fois qu’on le peut, mais à comprendre qu’en l’activant trop fortement, on risque d’en miner les fondements.

La Conversation Canada

Jean Poitras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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