Comment une agence immobilière du XIXᵉ siècle proposait des visites en 3D avant l’invention même de la photographie

Source: The Conversation – France (in French) – By John Plunkett, Associate Professor of Victorian Culture, Department of English and Creative Writing, University of Exeter

La salle du Cosmorama de l’American Museum de P.  T. Barnum, à New York. Tiré du guide officiel du musée

L’ESSENTIEL

  • Dès 1838, à Londres, une agence immobilière proposait des visites immersives grâce au cosmorama.

  • Ce dispositif produisait un effet 3D en faisant observer des images à travers une lentille convexe.

  • Très populaire au XIXᵉ siècle, le cosmorama préfigurait les visites virtuelles et fut ensuite supplanté par le stéréoscope.


Si vous envisagez de déménager ou si vous êtes simplement curieux de savoir à quoi ressemblent les logements de vos voisins, votre premier réflexe sera peut-être de consulter un site d’annonces immobilières en ligne : Rightmove ou Zoopla au Royaume-Uni, Zillow aux États-Unis ou Magic Bricks en Inde.

Ces plateformes proposent des plans en 3D des biens ainsi que des visites vidéo, parfois assorties d’outils interactifs. Tout cela semble très moderne. Pourtant, à Londres, un agent immobilier précurseur proposait déjà à ses clients des visites virtuelles en 3D bien avant l’avènement de la photographie commerciale.

Au Royaume-Uni, la profession d’agent immobilier est apparue au milieu du XIXᵉ siècle, alors que l’urbanisation rapide et l’accroissement de la mobilité sociale et géographique entraînaient une forte hausse de la demande de logements.

Mais à cette époque où la photographie n’existait pas encore, comment les nouveaux riches de l’ère victorienne pouvaient-ils découvrir les biens qu’ils étaient susceptibles d’acquérir grâce aux fortunes amassées dans le commerce ou l’industrie ? Brooks & Green, une agence immobilière londonienne haut de gamme, trouva une solution novatrice.

Le fonctionnement du cosmorama
Le fonctionnement du cosmorama.
« From The Boy’s Own Book: A Complete Encyclopedia » (1849)

La galerie cosmoramique de l’agence Brooks & Green

En 1838, année du couronnement de la reine Victoria, cette agence immobilière d’Old Bond Street commença à faire la promotion d’une forme précoce de technologie visuelle immersive appelée « cosmorama », afin de proposer aux acheteurs potentiels une visite virtuelle des propriétés qu’elle vendait.

Un cosmorama permettait d’observer des peintures ou des gravures d’artistes à travers une grande lentille convexe, qui agrandissait l’image et accentuait la profondeur de la perspective, créant ainsi un effet 3D rudimentaire.

Un cadre carré noirci placé entre la lentille et l’image en dissimulait les bords, renforçant chez le spectateur l’impression d’observer une vaste scène à travers une ouverture profonde. D’ingénieux jeux de lumière accentuaient encore la profondeur et l’effet immersif.

Pour créer cette vue au cosmorama, un artiste expérimenté devait se rendre dans la propriété afin d’y réaliser des croquis. Pendant vingt ans, Brooks & Green fit la promotion de sa « galerie cosmoramique », préfiguration des visites virtuelles numériques. C’était près d’un demi-siècle avant que la photographie ne soit couramment utilisée dans les annonces immobilières.

Publicité de Brooks & Green pour son cosmorama
Publicité de Brooks & Green pour son cosmorama.
« The Patriot », newspaper, avril 1842

L’agence immobilière faisait beaucoup de publicité dans la presse londonienne. Une annonce de 1842 affirmait que sa galerie immobilière présentait « plusieurs centaines de vues de différentes propriétés ». Les acheteurs potentiels de l’une d’entre elles pouvaient découvrir « une perspective aérienne, le plan du site et l’élévation architecturale d’une demeure, les paysages environnants et les caractéristiques d’un parc, ainsi que les jardins d’agrément ».

Le cosmorama était censé offrir une expérience beaucoup plus réaliste et détaillée qu’une brochure écrite, sans que les riches acheteurs londoniens aient à parcourir des kilomètres pour visiter le bien concerné.

Mais ce service était assurément inaccessible aux familles ordinaires. Seuls les manoirs et domaines les plus prestigieux avaient une valeur suffisante pour être représentés de cette manière. L’entrée de la galerie Brooks & Green était en principe gratuite, mais il fallait disposer d’une carte d’admission, probablement accordée uniquement à ceux qui semblaient avoir les poches suffisamment bien garnies.

Explication visuelle du cosmorama (novembre 1821).
C. Blunt/« La Belle Assemblée », nº 155, vol. 24.

Des expositions dans le monde entier

Durant la première moitié du XIXᵉ siècle, le cosmorama fut l’une des formes de spectacle visuel les plus répandues en Europe et dans les Amériques. Il fut présenté pour la première fois à Paris en 1808 par un entrepreneur de spectacles français, l’abbé Constant Gazzera. Son succès entraîna la multiplication des expositions dans toute l’Europe au cours des années 1820 et 1830.

À Londres, les Cosmorama Rooms ouvrirent leurs portes en 1821, au 29 St James’s Street, avant de déménager à Regent Street en 1823. Cette galerie figura parmi les attractions incontournables de Londres pendant plus de trente ans. Regent Street n’étant située qu’à environ 1,6 kilomètre d’Old Bond Street, elle a peut-être inspiré à un employé ambitieux de Brooks & Green l’idée d’utiliser cette innovation pour promouvoir les biens de l’agence.

Également présenté dans toute l’Europe, dans des jardins d’agrément, des établissements de vulgarisation scientifique, des bazars commerciaux et des fêtes foraines, le cosmorama dut son succès à l’urbanisation et à la croissance démographique, qui avaient fait émerger un public de classe moyenne suffisamment nombreux. Il proposait une nouvelle forme d’exposition visuelle immersive, accessible à des publics qui n’auraient jamais fréquenté une galerie d’art.

Le mot « cosmorama » signifie « vues du monde » en grec. Le dispositif servait principalement à présenter des paysages pittoresques, des sites européens célèbres et des intérieurs architecturaux remarquables, comme l’éruption du Vésuve, les canaux de Venise ou l’intérieur de la basilique Saint-Pierre de Rome. L’intérêt suscité par cette invention témoignait du désir croissant du public de se cultiver et de découvrir les merveilles du vaste monde.

La fascination pour les univers en 3D

Mais le cosmorama ne constitue qu’un volet de l’histoire des spectacles visuels immersifs du début du XIXᵉ siècle. D’autres technologies populaires, comme les boîtes d’optique, les panoramas et les dioramas, donnaient elles aussi au public l’impression de voyager sans se déplacer.

Les panoramas étaient de vastes peintures circulaires – l’équivalent des cinémas Imax de l’époque – tandis que les dioramas étaient des spectacles illusionnistes reposant sur des maquettes en trois dimensions. Dans le même temps, des montreurs ambulants de boîtes d’optique parcouraient les fêtes foraines du pays pour présenter des scènes représentant des événements nationaux ou des meurtres sensationnels. La fréquentation des spectacles d’images était entrée dans les habitudes quotidiennes.

J’ai découvert les publicités de Brooks & Green pour son cosmorama au cours de mes recherches dans le cadre d’un projet historique dirigé par l’Universidade Lusófona de Lisbonne, qui a cartographié les expositions de cosmoramas en Europe et ailleurs dans le monde. Au total, le projet Curiositas: Peeping Before Virtual Reality a recensé plus de 650 cosmoramas au Portugal, en Espagne et au Royaume-Uni.

De nombreux autres dispositifs de ce type furent présentés dans des pays aussi éloignés les uns des autres que ceux d’Amérique du Nord, le Brésil, Cuba et l’Australie. Le célèbre entrepreneur de spectacles américain P. T. Barnum installa une galerie cosmoramique dans son American Museum, à New York.

Le cosmorama finit par être supplanté par le stéréoscope, qui permettait lui aussi de vivre une expérience photographique en 3D en regardant à travers des lentilles. Le cosmorama constitue ainsi l’un des premiers chapitres de notre fascination pour les mondes virtuels : ce désir d’être transportés hors de nous-mêmes, au-delà de notre environnement immédiat, et plongés dans un autre univers.

The Conversation

John Plunkett ne travaille pour aucune entreprise ou organisation susceptible de tirer profit de cet article, ne les conseille pas, ne détient aucune participation dans celles-ci et n’a reçu aucun financement de leur part. Il n’a déclaré aucune autre affiliation pertinente que son poste universitaire. Il est coauteur de Popular Visual Shows 1800-1914: Picturegoing from Peep Shows to Film (Oxford University Press, 2025).

– ref. Comment une agence immobilière du XIXᵉ siècle proposait des visites en 3D avant l’invention même de la photographie – https://theconversation.com/comment-une-agence-immobiliere-du-xix-siecle-proposait-des-visites-en-3d-avant-linvention-meme-de-la-photographie-292282