Source: The Conversation – in French – By Jean-Pierre Luminet, Astrophysicien, Directeur de recherche CNRS, Observatoire de Paris

L’ESSENTIEL
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Vincent van Gogh, peintre néerlandais (1853-1890), est notamment connu pour son usage des couleurs. Il a peint de nombreuses toiles représentant de façon spectaculaire le ciel étoilé.
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L’œil aiguisé d’un astronome y décèle des constellations qui sont bien loin d’être imaginaires.
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Partez en Provence, à la découverte des cieux et des paysages qui ont inspiré van Gogh.
Natif de Provence, j’ai passé mon enfance à la campagne, levant les yeux vers le bleu profond du ciel nocturne et ses étoiles scintillantes. Plus tard, sous les cieux moins limpides de la région parisienne où j’ai essentiellement exercé mon métier d’astrophysicien, j’ai toujours gardé en mémoire cette lumière à deux couleurs, bleu et jaune, ciel et soleils, étendards de la Provence, couleurs-clés de l’art de Vincent Van Gogh.
Le 20 février 1888, âgé de 35 ans, le peintre hollandais quitte le Nord aux cieux chargés et arrive à Arles. Il découvre la lumière, éclatante de jour comme de nuit : « Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, colorée des violets, des bleus et des verts les plus intenses. Lorsque tu y feras attention, tu verras que certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus myosotis », écrit-il à sa sœur Willemien en septembre 1888. Dès lors germe en lui le projet de peindre le ciel étoilé. Il s’agit d’un défi technique et esthétique : « il est évident que pour peindre un ciel étoilé il ne suffise point du tout de mettre des points blancs sur du noir », précise-t-il.
Fasciné depuis toujours par les liens étroits que les différentes formes d’expression artistique ont tissés, au fil de l’histoire, avec les sciences de l’univers, j’ai mené une longue enquête sur la demi-douzaine de toiles nocturnes que Van Gogh a peintes en Provence.
Une enquête artistique et astronomique
Mon approche, combinant astronomie, étude de la vaste correspondance de Van Gogh et analyse picturale, a permis d’apporter des éléments nouveaux. Les logiciels de reconstitution astronomique permettent par exemple de visualiser l’état réel du ciel à l’époque où Van Gogh est censé avoir peint ses tableaux en tel ou tel lieu, et de le comparer avec ses représentations artistiques.
Me rendant sur les lieux mêmes où le peintre avait posé son chevalet, je suis allé de surprises en surprises. J’ai pu d’abord établir que les portions de ciel représentées dans ses divers tableaux correspondaient toujours à un étonnant « réalisme de position » — les luminosités des astres étant, pour des raisons d’équilibre de formes et de couleurs, cependant très exagérées.
Cette question n’est pas seulement une affaire de curiosité biographique, elle touche aussi à la vision fondamentale de l’artiste. Faut-il peindre d’après nature ou d’après l’imagination ? Le débat a suscité les disputes qu’il avait eues avec Paul Gauguin durant les deux mois de leur cohabitation orageuse à Arles, conclue par l’épisode de l’oreille coupée et son internement à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence !

Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller, Otterlo (Pays-Bas)

Jean-Pierre Luminet, Fourni par l’auteur
Dans sa Terrasse de café et la Nuit étoilée sur le Rhône peintes à Arles en septembre 1888, il a reproduit assez fidèlement des constellations bien identifiables : le Verseau dans la première, le Chariot de la Grande Ourse dans la seconde.
Il s’avère surtout que Van Gogh, sans jamais en avoir parlé dans sa correspondance, a fait des montages étonnants entre ce qu’il voyait réellement dans le ciel et les paysages terrestres qu’il peignait dessous. On connaît par exemple précisément l’emplacement où il a posé son chevalet pour peindre sa Nuit étoilée à Arles. Positionné face au Rhône, toile parallèle à la berge, il a fidèlement reproduit les étoiles de la Grande Ourse telles qu’il les voyait en direction du nord, et tout aussi fidèlement le paysage terrestre — pont, clochers d’églises, reflets des réverbères sur le fleuve — vus dans la direction opposée du Sud-Est… Il a ensuite fusionné les deux plans, réalisant ainsi un montage saisissant.

Vincent Van Gogh, Musée d’Orsay, Paris

Jean-Pierre Luminet, Fourni par l’auteur
Des recompositions imaginaires
À partir de son internement à Saint-Rémy-de-Provence le 8 mai 1889, son imagination a progressivement pris le dessus. Dès lors, ses toiles nocturnes ont résulté d’une conjonction entre une observation astronomique toujours précise mais remodelée par une imagination débridée — taille énorme des astres, volutes et tourbillons dans le ciel —, et un travail de mémoire traduisant la nostalgie de son pays natal. Mais aussi, et cela est fondamental pour comprendre sa démarche, un élan spirituel vers l’infini du ciel : « J’ai un besoin terrible — dirai-je le mot — de religion, alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles », a-t-il écrit.
Dans la fameuse Nuit étoilée peinte à l’asile Saint-Paul de Mausole en 1889, les directions dans lesquelles il a reproduit le ciel, les collines des Alpilles et le petit village sont toutes différentes.

Vincent Van Gogh, Museum of Modern Art, New York (États-Unis)
C’est depuis la fenêtre de l’asile où il était interné que van Gogh a esquissé les positions des astres qu’il apercevait par une petite fenêtre grillagée orientée à l’Est, à savoir un croissant de lune, Vénus au lever du jour, les étoiles de la constellation du Bélier, à une date et une heure très précises que j’ai calculées grâce à un logiciel astronomique : le 25 mai 1889 à 4 heures 40 du matin !
Or, de sa chambre, on ne voyait ni les Alpilles ni le village, pourtant représentés dans la partie terrestre de son tableau. Il semble donc qu’il a attendu le mois de juin, après avoir eu la permission de sortir de sa chambre, pour descendre dans le jardin de l’asile, et c’est depuis cet autre point de vue qu’il a peint les collines des Alpilles, situées dans une autre direction, dont il a reproduit très correctement le profil. Reste le village, qui est encore dans une autre direction. J’ai pu montrer que le village qu’il a représenté est un mélange entre celui de Saint-Rémy et une réminiscence des villages de son pays natal, le Brabant, dont il commençait à avoir la nostalgie.
La Nuit étoilée combine ainsi des éléments observés et des éléments recomposés, confirmant une approche artistique où la mémoire et l’imaginaire s’entrelacent avec le réel.
En février 1890, Van Gogh traverse une période de crise intense, marquée par des accès violents et des phases de dépression. Ce n’est qu’au printemps qu’il retrouve sa lucidité et reprend la peinture.

Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller
Route avec étoiles et cyprès, toile peinte en avril 1890 juste avant que Van Gogh quitte la Provence pour se rendre à Auvers-sur-Oise, suit une logique similaire à celle de La Nuit étoilée. Il représente une route sinueuse, bordée d’un imposant cyprès sous un ciel où brille un croissant de lune et deux astres lumineux. C’est dans cette œuvre moins connue que le sommet de la recomposition est atteint.
En effet, l’analyse astronomique révèle que la scène correspond très exactement à un alignement rare de Mercure (la petite étoile jaune tout à gauche du tableau), Vénus (l’astre énorme à gauche du cyprès) et le croissant de Lune observé le 20 avril 1890 au coucher du soleil. Bien que Van Gogh n’évoque pas cet événement dans sa correspondance, il est probable qu’il ait été informé par un article de journal et y ait assisté.
Cependant, comme pour La Nuit étoilée, il a recomposé son tableau en modifiant la disposition des astres, pour des raisons d’équilibre pictural. En particulier, le croissant de Lune est éclairé du mauvais côté, suggérant un montage complexe de la part de l’artiste. Le cyprès, élément central du tableau, symboliserait le lien entre la terre et le ciel. Van Gogh a inversé les positions des astres pour respecter les impératifs esthétiques de sa composition. Ce procédé subtil et réfléchi démontre la maîtrise de l’artiste, qui, tout en s’inspirant de la réalité, n’hésitait pas à s’en écarter pour atteindre l’équilibre formel et l’expressivité recherchés.
Dans aucune de ses lettres pourtant, le peintre évoque ses procédés de composition. Tout au plus écrit-il à son frère : « Sache que je suis en plein calcul compliqué d’où résultent l’une après l’autre des toiles faites vite mais longtemps calculées d’avance. Et voilà, lorsqu’on dira que cela est trop vite fait, tu pourras y répondre qu’eux ils ont trop vite vu ». Longtemps on a cru, à tort, que Van Gogh peignait un tableau par jour ; en réalité il avait toujours plusieurs toiles en train, partant d’une trame réelle et s’en écartant ensuite dans des constructions d’atelier très élaborées.
En ce sens, son œuvre rejoint la définition donnée par Charles Baudelaire à propos d’Eugène Delacroix au Salon de 1846 à Paris : « Un tableau est une machine dont tous les systèmes sont intelligibles pour un œil exercé ». Pour percer les secrets des compositions nocturnes de Van Gogh, il semblerait qu’il faille joindre les regards des astronomes, des poètes et des historiens, aptes ensemble à saisir la double profondeur du cosmos et de l’âme humaine.
Jean-Pierre Luminet donnera une conférence intitulée « Carte blanche MuMa — Les nuits étoilées de Van Gogh » le samedi 26 septembre, dans le cadre de l’événement scientifique Sur les épaules des géants qui se tient du 24 au 26 septembre au Havre.
Pour en savoir plus, voir également le livre de l’auteur « Les Nuits étoilées de Vincent van Gogh », paru en 2024 aux éditions Seghers.
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Jean-Pierre Luminet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour » : le ciel étoilé selon Vincent van Gogh – https://theconversation.com/souvent-il-me-semble-que-la-nuit-est-encore-plus-richement-coloree-que-le-jour-le-ciel-etoile-selon-vincent-van-gogh-291501
