De l’usine au parc d’attractions « Dragon Ball » : quand la puissance change de paysage

Source: The Conversation – France (in French) – By Benoît Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

L’imaginaire du parc d’attractions renvoie à une civilisation de loisirs, loin de la puissance industrielle. Une erreur de perspective ? Thomas Stadler/Unsplash

L’ESSENTIEL

  • L’annonce de la création d’un parc d’attractions près de Cergy, dans le Val-d’Oise, a suscité un débat. Ce projet symboliserait le déclin industriel de la France.

  • Derrière la controverse se trouve l’opposition entre industrie, synonyme de puissance, et tourisme, qui symboliserait le déclin, voire la décadence.

  • Ce débat est intéressant pour ce qu’il dit des imaginaires de la puissance. Celle-ci n’a pas disparu avec les cheminées des usines. Elle s’est déplacée.


Il est tout de même étonnant qu’en 2026 il suffise d’annoncer un grand parc d’attractions pour réveiller l’une des oppositions les plus ancrées de notre imaginaire économique. Il y aurait des nations qui produisent et d’autres qui se distraient, il y aurait ceux qui fabriquent le monde et ceux qui se contentent d’en jouir.

La désindustrialisation ne désignerait plus seulement une transformation de la structure économique. Elle deviendrait le symptôme d’un déclassement anthropologique. Après avoir construit des centrales, des TGV et l’avion supersonique Concorde, nous construirions désormais des montagnes russes. Nous fabriquions le futur. Nous organiserions désormais notre temps libre.

Quand la puissance avait une forme

Les réactions suscitées par le projet porté par Qiddiya Investment Company sur l’ancien site de Mirapolis, près de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), en offrent un exemple presque caricatural. Plusieurs milliards d’euros d’investissement sont annoncés, plusieurs dizaines de milliers d’emplois potentiels sont évoqués, et l’univers du manga Dragon Ball pourrait notamment inspirer l’un des parcs, une fois la question des droits du créateur est réglée.




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L’origine saoudienne des capitaux est évidemment problématique. Qu’un acteur lié à la stratégie de diversification du royaume investisse massivement dans une infrastructure culturelle et touristique française mérite que l’on s’interroge sur les nouvelles géographies du capital, les stratégies d’influence et le soft power.

Derrière cette interrogation légitime, en sourd une autre, plus diffuse : comment une ancienne puissance industrielle peut-elle se réjouir d’accueillir un parc d’attractions là où elle devrait rêver de nouvelles usines ?

Une forme symbolique autant qu’une puissance économique

Imaginons un instant que les mêmes milliards soient consacrés à une usine de semi-conducteurs. Avant même d’en connaître la rentabilité, la provenance des composants, le montant des subventions nécessaires ou la réalité des emplois créés, l’investissement bénéficierait d’un crédit symbolique considérable. Nous parlerions de souveraineté, de reconquête productive et de retour de la France dans la course industrielle.

L’industrie n’est pas seulement un secteur économique ; elle est l’une des grandes formes symboliques sous lesquelles la modernité a appris à reconnaître sa puissance. Nous avons construit pendant deux siècles une équivalence presque spontanée entre produire, transformer et dominer. La puissance véritable devrait s’exercer sur quelque chose qui lui résiste. Elle doit vaincre une matière, maîtriser une énergie, réduire une distance. Elle est d’autant plus convaincante qu’elle peut exhiber l’obstacle qu’elle a surmonté.

De la nécessité d’une résistance physique

L’anthropologue Gilbert Durand permet de comprendre pourquoi certaines formes matérielles peuvent acquérir une puissance symbolique très supérieure à leur fonction pratique.

Dans ce qu’il appelle le « régime diurne de l’imaginaire » dominent notamment les schèmes de verticalité, d’ascension et d’affrontement. La modernité industrielle a trouvé dans cette constellation une extraordinaire réserve d’images. Le barrage, la cheminée, le gratte-ciel, la fusée, le tunnel ou la centrale ne sont jamais seulement des équipements. Ils mettent en scène une relation entre un sujet et ce qui lui résiste. La fusée transforme la maîtrise de la propulsion en victoire sur la pesanteur et le Concorde promettait presque de vaincre le temps lui-même.

Tous ces objets ont en commun de matérialiser un pouvoir d’agir. Des systèmes politiques aussi différents que les États-Unis du New Deal, l’Union soviétique, la Chine maoïste ou la France gaullienne ont puisé dans cette grammaire visuelle de la modernité qui plie la matière, l’espace, l’énergie et le temps. La puissance moderne s’est ainsi donné une esthétique. Elle devait être visible, matérielle, verticale et, si possible, monumentale.

Quand l’usine produisait du collectif

L’usine est probablement l’un des dispositifs qui a le mieux condensé cet imaginaire. Elle rend visible une transformation et raconte presque naïvement sa propre causalité. La matière y entre, le produit en sort tandis que machines, gestes et énergie rendent visible le travail de la transformation. Ce que nous regrettons dans l’usine n’est peut-être pas seulement ce qu’elle produisait, mais la manière dont elle nous permettait de représenter notre propre puissance.

Cette lisibilité a une finalité politique. Elle permet de désigner des acteurs, d’identifier un lieu et finalement de construire un sujet collectif. Des ouvriers fabriquaient, des ingénieurs concevaient, une entreprise produisait, un État équipait le territoire et une collectivité pouvait dire « Nous avons construit cela ». L’usine ne produisait donc pas seulement des objets, mais aussi ce « nous ». Et c’est précisément cette dramaturgie que le parc d’attractions semble inverser.

La disparition… de la puissance

Dans l’univers expérientiel, la puissance appartient à celui qui est capable de construire l’environnement qui transformera le sujet. La résistance était la condition même de la manifestation de la puissance industrielle, alors que dans l’économie expérientielle elle devient une friction, c’est-à-dire quelque chose que le dispositif doit faire disparaître. Attendre inutilement, ne pas comprendre, se perdre ou rencontrer un obstacle sont autant d’échecs de conception.

C’est peut-être là que naît le soupçon de frivolité qui accompagne le parc. L’usine semble manifester une puissance parce qu’elle transforme ostensiblement quelque chose qui lui résiste. Le parc paraît seulement satisfaire des désirs parce qu’il organise un univers dans lequel la résistance a précisément été supprimée. Pourtant, produire un monde sans résistance exige paradoxalement une formidable infrastructure technique. Plus l’expérience paraît fluide, plus la machinerie nécessaire à cette fluidité est complexe.

La différence tient alors moins à la technique elle-même qu’à son régime de visibilité. Là où l’usine exhibait volontiers ses machines, qui constituaient les signes mêmes de sa puissance, le parc doit faire exactement l’inverse. Le moteur disparaît derrière le mouvement, le rail derrière l’aventure, et le logiciel derrière la fluidité du parcours. La puissance expérientielle réussit lorsqu’elle devient invisible.

Une économie des signes et des représentations

La sociologue Sharon Zukin a montré dans son analyse comparée du complexe industriel de River Rouge (Michigan) et de Disney World (Floride) que les transformations urbaines ne sont jamais seulement économiques ou architecturales. Elles passent par une économie des signes et des représentations.

Le capital produit des paysages qui matérialisent et organisent des rapports de pouvoir. Le paysage est l’économie devenue sensible, une certaine manière d’inscrire le pouvoir dans l’espace. Le complexe industriel de River Rouge de Ford, à Dearborn près de Detroit, incarnait l’ancien paysage productif en rendant visible le processus de transformation de la matière en produit.

Disney World paraît constituer son opposé. Or, comme le montre Zukin, Disney World est l’un des lieux où le capitalisme apprend à produire autrement. Dans l’usine classique, l’humain utilise la machine pour transformer la matière. Dans le parc, toute une machinerie est mobilisée pour transformer momentanément l’être humain. Elle agit sur son attention, son excitation, sa peur et finalement sa mémoire. Le visiteur devient la matière travaillée du parc. La montagne russe produit industriellement une émotion longtemps liée à l’irruption d’un danger réel. Mais elle fabrique désormais une peur calculée, testée, certifiée dont toute la réussite consiste à maximiser l’impression subjective de danger en réduisant autant que possible le danger objectif.

On comprend alors que Taylor et Ford n’ont pas disparu à Disney World. L’organisation scientifique du travail cherchait à rendre prévisible la production des objets. L’organisation scientifique du loisir cherche à rendre prévisible la production des expériences. Dans les deux cas, il s’agit de réduire la part du hasard. Le pouvoir ne fait que changer de scénographie. Nous continuons à chercher la puissance dans ce qui se dresse alors qu’elle réside de plus en plus dans ce qui nous aménage, enveloppe et oriente.

Qui peut encore dire « nous » ?

Le projet francilien est plus qu’une nouvelle occasion de déplorer la désindustrialisation. On pourrait certes y voir, dans une veine légèrement houellebecquienne, l’image d’une France capable de transformer son patrimoine, ses paysages et son attractivité en ressources économiques. La Carte et le Territoire avait assez bien saisi cette possibilité d’une nation passant du statut de puissance historique à celui de destination. Le cas saoudien permet de brouiller l’opposition morale entre la noblesse de l’industrie et la frivolité du tourisme.

Notre imaginaire reste largement prisonnier de son ancienne morphologie industrielle. Nous reconnaissons immédiatement la puissance lorsqu’elle prend la forme d’une centrale nucléaire ou d’une usine de semi-conducteurs. Nous avons davantage de mal lorsqu’elle réside dans une propriété intellectuelle, un univers fictionnel ou la capacité à faire entrer des millions de personnes dans un même monde symbolique.

Pourtant, faire habiter une multitude d’individus dans un univers organisé, orienter leurs déplacements, mobiliser leur attention, provoquer leurs émotions, attacher ces affects à des personnages et à des récits constitue bien une manière d’exercer la puissance. Un imaginaire n’est une force motrice que lorsqu’il se donne les moyens matériels de sa circulation. La fonction du parc est justement de donner du génie civil à l’imaginaire.

M6 Infos, 2026.

Mais la question de la puissance est aussi celle du « nous » qu’elle permet de fabriquer. Il y avait bien sûr beaucoup de fiction dans le « nous » industriel, qui effaçait les conflits, les hiérarchies et les intérêts contradictoires. Toute communauté politique suppose une part de fiction. Benedict Anderson l’a montré en définissant la nation comme une communauté imaginée. Une communauté ne tient pas seulement parce que ses membres se connaissent ou travaillent effectivement ensemble, mais parce qu’ils disposent de représentations, de récits et de dispositifs matériels qui leur permettent de s’imaginer appartenir au même monde. L’usine, le barrage, le TGV ou la centrale ont aussi rempli cette fonction. Ils matérialisaient un « nous » en donnant une forme visible à une capacité collective d’agir.

Une crise de la représentation de la puissance

Le parc ne rassemble plus autour de ce que nous sommes capables de produire ensemble, mais autour de ce que nous sommes capables d’éprouver ensemble. Grâce à Dragon Ball, des individus qui ne partagent ni travail ni territoire peuvent habiter momentanément le même univers fictionnel et éprouver les mêmes émotions. C’est alors la fréquentation d’un même monde symbolique qui structure le lien.

La question est de savoir quelle consistance peut avoir un « nous » constitué par la circulation des mêmes récits, des mêmes personnages et des mêmes affects. River Rouge permettait de rendre la puissance assignable. On pouvait dans un même espace faire tenir imaginairement le capital, le travail, la technique, le territoire et le produit. C’est cette coïncidence qui autorisait le récit national de la puissance industrielle. L’usine permettait de condenser cette complexité dans un lieu et de lui attribuer un sujet en transformant une chaîne de dépendances en représentation de souveraineté.

Le parc donne à voir la dissociation de ce que l’usine permettait précisément de faire tenir ensemble. Dans le projet francilien, le territoire est français, le capital saoudien, l’un des imaginaires convoqués japonais, les technologies et les prestataires transnationaux, tandis que les publics recherchés débordent évidemment l’espace national. Il manque la possibilité de rabattre la puissance qu’il mobilise sur un sujet collectif unique. C’est peut-être cela que la nostalgie industrielle exprime confusément.

Elle regrette moins une économie de la matière qu’un régime de représentation dans lequel la puissance pouvait encore être localisée, territorialisée et finalement conjuguée à la première personne du pluriel. Et c’est précisément pourquoi l’opposition entre usine et parc est trompeuse. Elle nous fait prendre une crise de représentation de la puissance pour une disparition de la puissance elle-même.

The Conversation

Benoît Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De l’usine au parc d’attractions « Dragon Ball » : quand la puissance change de paysage – https://theconversation.com/de-lusine-au-parc-dattractions-dragon-ball-quand-la-puissance-change-de-paysage-292030