Source: The Conversation – in French – By Jean-Paul Fischer, Professeur émérite de psychologie, Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
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Avec le numérique, les claviers s’imposent au quotidien et l’écriture manuscrite se raréfie.
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Le geste d’écrire suppose un grand travail de motricité fine.
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La question de l’écriture en miroir souligne la complexité de cet apprentissage.
Est-il pertinent d’apprendre à écrire à la main ? La question a connu un net regain d’intérêt suite à l’utilisation de claviers d’ordinateur, de smartphones ou de tablettes. Pour ces dernières, lorsqu’elles sont utilisées avec des stylets, la question ne se pose pas vraiment. Elles permettent simplement d’écrire à la main sur un support différent de celui qui prédomine dans l’école obligatoire depuis 1882. Mais l’utilisation des tablettes est présentement minoritaire et quasi-absente aux débuts de l’apprentissage de l’écriture, en école maternelle.
Le but de cet article n’est pas de tirer une conclusion des nombreuses recherches, y compris des méta-analyses, qui ont été conduites sur l’efficacité relative de l’écriture manuelle et de la frappe au clavier. On peut même s’interroger sur la légitimité d’une telle comparaison entre des processus aussi différents d’un point de vue visuel et moteur.
À l’heure où les claviers envahissent nos quotidiens, il s’agit d’abord de s’arrêter sur la richesse de cette écriture manuelle.
Des enjeux de coordination
Jacques Paillard, un grand neurophysiologiste de la seconde moitié du XXᵉ siècle, a décrit les deux composantes du contrôle de l’action impliquée dans l’écriture manuelle. La composante morphocinétique concerne la trajectoire cursive qui développe la forme caractéristique d’une lettre. Le support instrumental de cette morphocinèse est la motricité digitale et manuelle.
Au contraire, la composante topocinétique concerne une translation horizontale lente et continue de la main de la gauche vers la droite qui résulte des mouvements de l’articulation proximale de l’épaule.
Une bonne coordination des deux composantes est nécessaire pour une écriture fluide, notamment avec les lettres minuscules attachées. C’est dans la perspective de cet « attachement » (jonction par ligatures) que les pédagogues ont choisi, pour les premiers apprentissages graphiques à partir de 3 ans, d’enseigner un tracé des cercles dans le seul sens anti-horaire.
Dans les années 2010, Anne-Marie Koch, psychologue scolaire et chercheuse, avait ainsi pu constater sur une vingtaine de livrets d’exercices graphiques pour enfants de petite et moyenne section de maternelle, que presque tous imposaient aux enfants ce tracé anti-horaire des cercles. Or il incite à inverser certains caractères (chiffres ou lettres) ronds, comme 3 ou 2 si l’enfant commence le tracé par le haut.
À la suite des nombreuses écritures en miroir (les lettres apparaissent inversées) rapportées dans les classes au début des années 2010, un document ministériel a donc conseillé d’exercer les élèves à tracer des ronds aussi bien vers la gauche (sens anti-horaire) que vers la droite (sens horaire).

Fourni par l’auteur
Un principe d’économie
On a pu expliquer que les enfants inversaient des caractères (par exemple le chiffre 3 ou la lettre J) parce qu’ils sont orientés vers la gauche. Les enfants, lorsqu’ils ignorent leur orientation, préfèrent alors les orienter vers la droite, la direction de l’écriture. Ils produisent ainsi des images en miroir.
La distinction entre les deux composantes de l’écriture permet de penser que ces enfants tentent simplement d’aligner la morphocinétique des caractères (la trajectoire de leur tracé) sur la topocinétique de l’écriture (c’est-à-dire sa direction dans leur culture, en l’occurrence de gauche à droite). Marie Portex et ses co-auteurs ont été les premiers à le vérifier en enregistrant le tracé des caractères inversés grâce à une écriture sur tablette qui a, ensuite, permis une analyse fine de ce tracé.
Les données sur l’écriture en miroir des prénoms nous ont permis d’en vérifier une conséquence immédiate : en écrivant leur prénom de droite à gauche, les enfants changent le plus souvent la morphocinétique des lettres par rapport à leur écriture usuelle.
La théorie de l’alignement de la morphocinétique sur la topocinétique s’appuie sur un principe d’économie dans l’écriture. Ce principe conduit à éviter deux mouvements antagonistes : écrire vers la droite et tracer les caractères vers la gauche. La difficulté, voire l’impossibilité de tels mouvements en sens contraire est « démontrée » par le test du pied droit récalcitrant : essayez de tracer le chiffre 6 normalement (c’est-à-dire de haut en bas dans le sens anti-horaire) tout en imposant à votre pied un mouvement de rotation dans le sens horaire !
C’est probablement ce principe qui a conduit nos ancêtres, il y a près de 2500 ans, à orienter certaines lettres vers la droite quand la direction de l’écriture s’est stabilisée de la gauche vers la droite dans nos cultures (voir l’évolution de l’alphabet). Selon Jérôme Bruner, le psychologue américain de l’enfant s’opposant ainsi à Jean Piaget, ce principe basique – économiser sa peine – relève de l’un des rares apprentissages spontanés des enfants.
Cette théorie de l’alignement ne remet nullement en question la fréquence des inversions, différenciée en fonction des caractères, établie antérieurement. Elle permet notamment d’expliquer par une morphocinétique globalement orientée vers la gauche les nombreuses inversions des caractères J, Z, 1, 2, 3, 7 et 9, qui semblent orientés vers la gauche. En revanche, elle remet en question l’appellation d’écriture en miroir. Il vaudrait mieux dire que les enfants produisent des écritures qui apparaissent en miroir, ou inversées gauche-droite par rapport aux écritures conventionnelles.
En conclusion, ces mouvements des doigts et poignet, et de l’épaule, merveilleusement combinés dans l’écriture manuelle, constituent une activité de motricité fine idéale à l’école maternelle. Certes, l’enfilage de perles, typiquement pratiqué dans le cadre de ces activités, n’est pas à rejeter. Mais avouez que l’écriture de son prénom, avec ses propres mains, est plus importante (permanence des lettres) et bien plus signifiante pour l’enfant (et ses parents !).
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Jean-Paul Fischer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Comment l’écriture en miroir reflète la richesse de l’écriture manuscrite – https://theconversation.com/comment-lecriture-en-miroir-reflete-la-richesse-de-lecriture-manuscrite-287819
