De la sécheresse aux inondations en Afrique du Nord : à quoi faut-il s’attendre avec le super El Niño ?

Source: The Conversation – in French – By Hossein Bonakdari, Full Professor, Civil Engineering, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Le Maroc a passé la majeure partie de la dernière décennie à s’assécher. Entre 2019 et 2024, le pays a enregistré six années consécutives de précipitations inférieures à la moyenne, la plus longue période de sécheresse jamais enregistrée au Maroc. L’année hydrologique 2023-2024 a été la plus sèche depuis plus de six décennies, avec un cumul national de seulement 106,4 mm.

Mais il ne s’agissait pas simplement d’un nouvel épisode de sécheresse. Le problème allait bien au-delà du manque de précipitations. Le Maroc était déjà confronté à un stress hydrique structurel, aggravé par la sécheresse : la disponibilité en eau renouvelable par habitant est passée de 2 560 m³ en 1960 à environ 620 m³ par an en 2020, plaçant le pays en situation de stress hydrique structurel. Parallèlement, la surexploitation des eaux souterraines a entraîné une baisse importante du niveau de plusieurs nappes phréatiques.

À l’automne 2025, rien ne laissait présager que cette situation était sur le point de changer. Puis est arrivé l’hiver 2025-2026.

Les pluies sont revenues soudainement, avec une ampleur que le Maroc n’avait pas connue depuis une génération. Sept années de sécheresse ont pris fin en un seul hiver. Les réservoirs, fortement affectés par des années de déficit hydrique, ont commencé à se remplir rapidement. Des cours d’eau qui s’étaient asséchés se sont remis à couler.

Aujourd’hui, un El Niño d’une intensité record se développe dans le Pacifique. Pourrait-il replonger le nord-ouest de l’Afrique dans la sécheresse ? L’analyse menée par mes collègues et moi suggère le contraire. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder à des milliers de kilomètres de là, du côté de l’Atlantique Nord.

Qu’est-ce qui a changé ?

Au Maroc, la majeure partie des précipitations tombe en hiver, portée par les perturbations issues de l’Atlantique. Le nombre de ces perturbations qui atteignent le pays dépend en partie de l’Oscillation nord-atlantique, qui correspond à la différence de pression atmosphérique entre les Açores et l’Islande.

Cette différence de pression influence la vitesse et la trajectoire du courant-jet, un puissant courant d’air en altitude qui agit comme une véritable autoroute pour les systèmes météorologiques.

Lorsque cette différence de pression est importante, le courant-jet tend à être plus rapide et à se déplacer plus au nord, dirigeant ainsi les perturbations vers l’Europe du Nord. Lorsqu’elle s’affaiblit, le courant-jet peut se décaler vers le sud. C’est essentiellement ce qui s’est produit au cours de l’hiver 2025-2026.

La pression atmosphérique a diminué autour des Açores et augmenté près de l’Islande. En réponse, le courant-jet a fortement ondulé vers le sud, jusqu’aux régions subtropicales. Son noyau, où les vents sont les plus forts, s’est déplacé vers les côtes marocaines plutôt que de rester plus au nord, en direction des îles Britanniques.

Nous avons identifié cette combinaison comme une configuration météorologique caractéristique du nord-ouest de l’Afrique: un gradient de pression affaibli, un courant-jet décalé vers le sud et des perturbations atlantiques atteignant le Maroc de façon répétée. Ce changement a redirigé la trajectoire des perturbations vers le Maroc.

Les perturbations atlantiques se sont alors succédé, apportant de l’air humide et de nouvelles précipitations sur des sols déjà saturés en eau. En rencontrant les reliefs du Rif et de l’Atlas, cet air humide a été contraint de s’élever, ce qui a intensifié les précipitations, en particulier dans le bassin du Sebou, dans le nord-est du pays.

Au cours de l’hiver 2025-2026, le courant-jet de l’Atlantique Nord, fortement ondulé et décalé vers le sud, a dirigé les perturbations atlantiques vers le Maroc. L’affaiblissement du gradient de pression entre les Açores et l’Islande était associé à ce déplacement vers le sud.

Que pourrait signifier un super El Niño?

Le Pacifique tropical connaît actuellement une évolution spectaculaire vers un super El Niño. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) des États-Unis estime désormais à plus de 90 % la probabilité qu’un El Niño de très forte intensité se produise cet hiver, la plupart des modèles prévoyant un événement exceptionnellement puissant. Cette situation soulève immédiatement deux questions importantes pour le Maroc.

Un super El Niño signifie-t-il que le Maroc connaîtra un nouvel hiver pluvieux ? Ou la sécheresse pourrait-elle faire son retour ?
Pour l’instant, il est encore trop tôt pour le dire. La raison est simple : El Niño ne représente qu’une partie du phénomène. L’océan Pacifique peut influencer les probabilités, mais pour le Maroc, c’est finalement l’Atlantique Nord qui pourrait déterminer la trajectoire des perturbations.

Les hivers marqués par un El Niño intense ont tendance, vers la fin de la saison, à favoriser la phase négative de l’Oscillation nord-atlantique (NAO), ce qui peut déplacer les perturbations atlantiques plus au sud. Des débuts d’hiver plus pluvieux dans la péninsule Ibérique ont également été associés à El Niño.

Si ces différents facteurs se combinent cet hiver, le gradient de pression entre les Açores et l’Islande pourrait de nouveau s’affaiblir. Le courant-jet pourrait alors se décaler vers le sud, permettant à davantage de perturbations atlantiques d’atteindre le Maroc et d’autres régions du nord-ouest de l’Afrique. Autrement dit, un El Niño intense pourrait accroître la probabilité d’un nouvel hiver pluvieux. Mais il y a une réserve importante.

Effets sur l’Atlantique Nord

L’Atlantique pourrait ne pas suivre le Pacifique. El Niño ne contrôle pas l’Atlantique Nord comme un simple interrupteur marche-arrêt. L’influence du Pacifique atteint l’Europe de manière indirecte et variable, et elle doit composer avec la forte variabilité interne propre à l’Atlantique Nord.

Cela permet de comprendre pourquoi, malgré des décennies de recherche, il reste difficile d’identifier une influence d’El Niño simple et fiable sur le climat méditerranéen. Notre analyse de l’hiver 2025-2026 illustre particulièrement bien cette incertitude.

Malgré le changement marqué de la circulation atmosphérique qui a entraîné le retour des pluies au Maroc, le Pacifique et l’Oscillation nord-atlantique étaient, dans les faits, largement indépendants l’un de l’autre. Cela indique que cet hiver pluvieux a été principalement déterminé par les conditions atmosphériques au-dessus de l’Atlantique Nord, plutôt que par un signal clairement identifiable provenant du Pacifique tropical.

Et les règles du jeu continuent d’évoluer. L’influence d’El Niño sur les précipitations en Afrique du Nord semble s’être renforcée depuis 2000, à mesure que les deux océans ont évolué de façon plus synchronisée. Mais, depuis que nous disposons d’observations, cette relation entre les deux océans s’est renforcée et affaiblie au fil du temps.

Une relation qui varie d’une décennie à l’autre constitue un indicateur peu fiable pour prévoir un hiver en particulier. El Niño de 2023-2024 en fournit un bon exemple. Durant cet épisode intense, les prévisionnistes s’attendaient à ce que l’Oscillation nord-atlantique passe en phase négative. Cela ne s’est finalement jamais produit.

Alors, le nord-ouest de l’Afrique pourrait-il retomber dans la sécheresse ? Oui, mais pas simplement à cause d’El Niño.

Après sept années de sécheresse et un hiver exceptionnellement pluvieux, le nord-ouest de l’Afrique fait maintenant face à une nouvelle saison d’incertitude. El Niño peut modifier les probabilités, mais il ne détermine pas à lui seul l’issue de la saison. El Niño peut favoriser certains scénarios, mais c’est l’Atlantique Nord qui, au bout du compte, déterminera ce qui se produira.

The Conversation

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