Quels oiseaux pourrait-on voir figurer sur les billets d’euros ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Archaux, Chercheur, Inrae

Certains des différents graphismes proposés pour les prochaines coupures de billets d’euros. BCE

L’ESSENTIEL

  • Les Européens sont invités à voter en ligne pour choisir la nouvelle illustration graphique des prochains billets d’euros.

  • Parmi les dix propositions retenues, cinq mettent en scène des oiseaux, sur leur recto.

  • L’ornithologue Frédéric Archaux nous aide à analyser les oiseaux choisis.


Dans la lutte sans fin contre les faux-monnayeurs, les banques centrales doivent intégrer toujours plus d’éléments de sécurité dans les billets qu’elles émettent, ce qui impose de les renouveler périodiquement.

Depuis le lancement de l’euro en 2002, la face de nos billets n’a changé qu’à deux reprises mais la Banque centrale européenne (BCE), seule autorité émettrice des pièces et billets de la monnaie unique, souhaite désormais mettre de nouveaux billets en circulation.

« Nature ou culture » ?

Pour les illustrer, au terme d’un long processus citoyen de sélection, elle a identifié deux thèmes possibles : « culture européenne » et « fleuves et oiseaux ». Ce choix n’a rien de surprenant, tant le dualisme nature/culture structure la pensée occidentale de Platon aux travaux contemporains d’anthropologues comme Philippe Descola !

Pour affiner le choix des illustrations des six jeux de coupures, de 5 à 200 euros, la BCE a ouvert un concours auquel ont répondu 1 241 graphistes de toute l’Union européenne (UE). Après plusieurs nouvelles étapes de sélection – pour déterminer notamment les personnalités européennes et les espèces d’oiseaux à représenter –, la BCE a finalement retenu cinq propositions pour chacun des deux thèmes.

Ce sont ces dix propositions pour les six jeux de coupures qui sont ouvertes au vote en ligne jusqu’au 21 septembre.

Un patrimoine commun auxquels les Européens sont attachés

Arrêtons-nous sur le thème « fleuves et oiseaux ». La BCE a mis en exergue plusieurs éléments pour justifier ce choix : ils ne connaissent pas de frontières et rappellent en cela l’espace Schengen ; ils sont un patrimoine commun auxquels les Européens sont attachés ; l’Europe a contribué à leur protection grâce à plusieurs textes ambitieux de protection de l’environnement, comme la directive Oiseaux, adoptée en 1979, la directive Habitats-Faune-Flore, en 1992, et la directive-cadre sur l’eau, en 2000.

À partir de là, quelles espèces d’oiseaux choisir ? Voici ce que la BCE nous apprend sur les critères de sélection. Les espèces d’oiseaux retenues devaient illustrer la diversité des écosystèmes fluviaux, de la source à l’océan. Il fallait également qu’elles soient belles, migratrices, largement réparties en Europe et qu’elles aient bénéficié des mesures de protection adoptées par l’UE.

Enfin, ces espèces ne devaient pas être perçues négativement dans aucun des pays de la zone euro. Mais les propositions mises au vote répondent-elles bien à ce cahier des charges ? C’est ce que nous proposons de voir.

Quelles sont les espèces choisies ?

Du billet de 5 euros à celui de 200 euros, on trouve successivement le tichodrome échelette (Tichodroma muraria), le martin-pêcheur (Alcedo atthis), le guêpier d’Europe (Merops apiaster), la cigogne blanche (Ciconia ciconia), l’avocette élégante (Recurvirostra avosetta) et le fou de Bassan (Morus bassanus).

Sur la première ligne, de gauche à droite : le tichodrome échelette, l’avocette élégante, le guépier d’Europe. Sur la deuxième ligne, de gauche à droite : la cigogne blanche, le martin-pêcheur, le fou de Bassan.
Sur la première ligne, de gauche à droite : le tichodrome échelette, l’avocette élégante, le guépier d’Europe. Sur la deuxième ligne, de gauche à droite : la cigogne blanche, le martin-pêcheur, le fou de Bassan.
Imran Shah, Derek Keats, Andy Morffew, Dcabrilo, Andreas Trepte, Wladyslaw Sojka/Wikimédia, CC BY

Le style est bien différent entre les cinq propositions – trois figurent les oiseaux en monochromie, les deux dernières en couleur. Quatre adoptent des dessins, stylisés ou réalistes ; la dernière a opté pour des photographies.

Ces espèces ne présentent pas de difficulté d’identification et sont donc facilement reconnaissables quelle que soit la proposition, mais la monochromie ne rend pas hommage aux couleurs chatoyantes du martin-pêcheur, du guêpier d’Europe ou du tichodrome échelette.

Regardons maintenant si les critères énoncés par le cahier des charges ont bien été respectés.

Des oiseaux et des fleuves

Commençons par le premier critère : les espèces d’oiseaux retenues devaient illustrer la diversité des écosystèmes fluviaux, de la source à l’océan. Même si on peut les trouver parfois assez loin de rivières, c’est bien le cas du martin-pêcheur, du guêpier et de la cigogne blanche qui nichent, pour les deux premiers, dans des terriers qu’ils creusent dans les berges des rivières ou, pour la cigogne, dans les arbres le long des cours eau.

L’avocette élégante, un échassier côtier au long bec recourbé vers le haut pour capturer de petits invertébrés aquatiques, se reproduit dans les deltas des grands fleuves (comme en Camargue), mais aussi dans les marais. Elle niche en petites colonies qui défendent bruyamment leurs couvées contre leurs prédateurs.

Une avocette pêchant grâce à son bec courbé
Une avocette pêchant grâce à son bec courbé.
Derek Keats/Wikimédia, CC BY

En revanche, les deux dernières espèces ne remplissent pas ce critère. Le fou de Bassan, un oiseau marin du large, niche sur une trentaine d’îles océaniques en Europe, telles que l’archipel des Sept-Îles en Bretagne ou l’île de Bass Rock en Écosse (d’où il tire son nom).

Le tichodrome échelette, quant à lui, se nourrit et se reproduit sur les falaises des hautes montagnes et ne dépend pas particulièrement des torrents. Solidement arrimé à la roche grâce à ses longues griffes, il capture avec son long bec fin les petits insectes qui se terrent dans les anfractuosités.

Une femelle tichodrome en Roumanie
Une femelle tichodrome en Roumanie.
Charles J. Sharp/Wikimedia, CC BY

Des espèces attractives ?

Examinons maintenant le deuxième critère, qui aspire à choisir des espèces dites « attractives ». Le martin-pêcheur et le guêpier figurent parmi les oiseaux les plus colorés d’Europe. Le tichodrome est élégant dans son costume gris et noir, rehaussé de larges plages rouges et de taches blanches aux ailes.

Guêpier d’Europe chassant un papillon en vol
Guêpier d’Europe chassant un papillon en vol.
Giles Laurent/Wikimédia, Fourni par l’auteur

La cigogne blanche, l’avocette élégante et le fou de Bassan ont un plumage globalement noir et blanc, pratique pour une éventuelle impression en monochromie.

Ces choix rappellent notre tendance à préférer les espèces grandes et colorées aux oiseaux petits et moins tape-à-l’œil, mais tout aussi esthétiques pour autant, souvent avec des motifs délicats.

Deux fou de Bassan
Deux fous de Bassan.
Al Wilson/Wikimédia, CC BY

Des espèces migratrices ?

Tâchons de voir à présent si toutes les espèces représentées sont bel et bien migratrices, comme le donne à penser le troisième critère.

Le guêpier d’Europe et la cigogne blanche hivernent effectivement en Afrique. Cependant, c’est de moins en moins vrai pour la cigogne blanche : plusieurs milliers d’oiseaux demeurent aujourd’hui toute l’année en Europe de l’Ouest. Le guêpier se nourrit exclusivement d’insectes aériens. Comme la majorité des oiseaux insectivores, il est obligé de passer l’hiver en Afrique pour se nourrir.

Le fou de Bassan est aussi un grand migrateur, mais il passe le plus clair de son temps au large des côtes où il pêche des poissons dans de spectaculaires plongées. Les populations nordiques de l’avocette élégante descendent, elles, sur nos côtes en automne et rejoignent alors les nicheurs de l’Hexagone essentiellement sédentaires.

En revanche, le tichodrome échelette s’éloigne généralement peu de ses montagnes (il descend essentiellement à plus basse altitude en hiver), même si quelques individus sont notés en plaine chaque hiver sur des « falaises artificielles » que constituent les carrières, les barrages hydrauliques, les cathédrales et les ponts de pierre. Le martin-pêcheur est également essentiellement sédentaire. Mal lui en prend lorsque de fortes gelées le privent durablement des poissons dont il se nourrit : les populations s’effondrent alors et ne se rétablissent que plusieurs années plus tard.

Des espèces largement réparties en Europe ?

Les espèces sélectionnées sont-elles largement réparties en Europe, comme le veut le quatrième critère ?

Le martin-pêcheur, la cigogne blanche, l’avocette élégante occupent une bonne part du territoire de l’UE, bien qu’elles soient très peu présentes, voire absentes, en Scandinavie. Le guêpier d’Europe est une espèce de la moitié sud de l’Europe, le fou de Bassan des côtes maritimes et le tichodrome des hautes montagnes (Pyrénées, Alpes, Apennins, Carpathes et Balkans).

Bref, toutes ne sont pas des figures familières (qui a déjà entendu parler du tichodrome échelette ?) et elles couvrent mal l’Europe du Nord, comme la Finlande qui fait pourtant partie de la zone euro.

Des espèces qui ont bénéficié de la protection de l’UE ?

Ces espèces ont-elles également bénéficié de la protection de l’UE, comme le suggère le dernier critère énoncé ?

Les politiques européennes en faveur des zones humides ont probablement bénéficié au martin-pêcheur, à la cigogne blanche et à l’avocette et peut-être au guêpier d’Europe ; la régulation de la pêche pour reconstituer les stocks de poissons a vraisemblablement profité au fou de Bassan.

En revanche, ces politiques n’ont probablement eu aucun impact sur le tichodrome échelette. Dans l’ensemble, il ne s’agit pas d’espèces pour lesquelles, du moins chez nous, les politiques européennes ont joué un rôle majeur sur l’état de leurs populations.

D’autres choix auraient-ils été plus pertinents ?

Cormoran sur la rivière Regnitz en Allemagne
Cormoran sur la rivière Regnitz en Allemagne.
Reinhold Möller/Wikimedia, CC BY

L’absence de canards, d’oies, de grèbes, de hérons, de cormorans, de cygnes, de sternes, de mouettes, de poules d’eau est étonnante, car ce sont ces espèces-là que l’on croise le plus souvent le long des rivières et des fleuves d’Europe.

Peut-être est-ce parce que certaines sont chassées en Europe et peuvent occasionner des dégâts aux cultures ou aux piscicultures ?

Le fou de Bassan aurait également pu laisser sa place à des espèces qui passent l’essentiel de leur temps en Europe, comme le plongeon imbrin (Gavia immer) qui niche en Scandinavie et hiverne en Europe de l’Ouest ou la grande aigrette (Egretta alba), de la taille d’un héron cendré, mais tout de blanc vêtue, qui a recolonisé l’Europe grâce aux efforts de protection dans l’UE.

Un plongeon imbrin et une grande aigrette
Un plongeon imbrin et une grande aigrette.
John Picken, Calibas/Wikimedia, CC BY

Le cincle plongeur (Cinclus cinclus) aurait été un choix plus pertinent que le tichodrome, car cet oiseau, qui peut évoquer un merle, est véritablement tributaire des torrents de montagne. En effet, il se nourrit sous l’eau des larves d’insectes aquatiques. La délicate bergeronnette des ruisseaux aurait été une autre option (comme son nom l’indique !) tout aussi séduisante.

Un cincle plongeur
Un cincle plongeur.
Dirk-Jan van Roest, CC BY

Enfin, la sélection aurait pu intégrer le balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus) ou le pygargue à queue blanche (Haliaeetus albicilla), non seulement parce qu’il s’agit d’un grand rapace pêcheur emblématique en Europe, mais aussi parce que les efforts pour le protéger portent aujourd’hui leurs fruits.

balbuzard pêcheur et pygargue à queue blanche
un balbuzard pêcheur et un pygargue à queue blanche.
lwolfartist, Yathin S. Krishnappa/Wikimedia, CC BY

Que retenir de tout cela ?

Il faut saluer la consultation citoyenne pour choisir le recto de nos futurs billets de banque, en espérant que cela ne soit pas seulement du greenwashing.

Les banques financent encore trop souvent des projets qui concourent à la destruction des écosystèmes naturels. L’UE a elle joué un rôle majeur dans la protection de l’environnement en Europe et elle entend continuer de le faire avec la loi sur la restauration de la nature adoptée en 2024.

Néanmoins, les tergiversations sur le Green Deal et la montée des populismes ces dernières années en Europe n’incitent pas à l’optimisme. Mais ne boudons quand même pas notre plaisir à voir, peut-être, demain des oiseaux orner nos billets de banque !

The Conversation

Frédéric Archaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quels oiseaux pourrait-on voir figurer sur les billets d’euros ? – https://theconversation.com/quels-oiseaux-pourrait-on-voir-figurer-sur-les-billets-deuros-291510