Source: The Conversation – in French – By Kolli Inès, Chargée de cours au au département de marketing de l’ESG, Université du Québec à Montréal (UQAM); Université Laval
Acheter des cryptomonnaies en quelques secondes, accéder au crédit en quelques clics ou gérer seul ses placements depuis son téléphone : autant de possibilités qui séduisent les consommateurs et transforment notre rapport à l’argent. Mais cette promesse d’autonomie portée par les fintechs est-elle sans risque ? Une étude récente menée auprès de 3 015 adultes québécois met en lumière les paradoxes de ces nouveaux services financiers numériques.
La finance désormais accessible en quelques clics
Les services financiers numériques se sont multipliés : plates-formes de courtage, néobanques, applications budgétaires, microcrédits de type « achetez maintenant, payez plus tard » et marchés de prédiction.
Au Québec, l’écosystème comptait 294 entreprises fintech actives en 2025. Cette croissance transforme autant l’industrie financière que les comportements financiers des individus. La promesse est séduisante : moins de formulaires, moins de délais et d’intermédiaires. Là où il fallait prendre rendez-vous et attendre une recommandation, quelques clics sur son écran suffisent maintenant pour ouvrir un compte, transférer des fonds ou acheter un actif.
Cette accessibilité constitue l’une des principales promesses des fintechs. Elle soulève toutefois une question centrale : la possibilité d’agir seul et rapidement s’accompagne-t-elle toujours des compétences nécessaires pour prendre des décisions adaptées à sa situation ?
Adopter les nouvelles technologies financières
Pour éclairer cette question, NuméFin, une initiative menée par l’Académie de la transformation numérique, l’Université Laval et l’Université TÉLUQ, s’appuie sur une enquête auprès de 3015 adultes québécois afin d’évaluer leurs compétences numériques et financières. Les données ont été recueillies au moyen d’un sondage en ligne portant sur huit domaines de compétences définis dans le référentiel NuméFin, notamment afin de mesurer les connaissances, les attitudes et les comportements liés au numérique et à la finance.
L’étude met en lumière trois facteurs susceptibles d’influencer l’attitude des consommateurs et leur intention d’adopter de nouveaux services fintechs. Le premier est la littératie numérique, qui renvoie à l’aisance nécessaire pour utiliser les outils numériques de manière confiante et autonome. Dans le contexte des fintechs, elle permet notamment de mieux naviguer dans les interfaces, d’en comprendre les fonctionnalités et d’interagir plus facilement avec les services proposés.
À lire aussi :
Jeunes investisseurs : quelques conseils pour vous lancer sur le marché
Le deuxième est la littératie financière, soit la capacité à comprendre les concepts financiers comme l’intérêt, l’inflation et la diversification des risques. L’étude montre néanmoins qu’une littératie financière plus élevée est associée à une attitude moins favorable envers les fintechs. Ce résultat laisse penser que les personnes les mieux informées perçoivent peut-être davantage la complexité des marchés boursiers et les risques de volatilité. Elles pourraient donc se montrer plus prudentes face à des interfaces qui rendent l’entrée sur les marchés particulièrement facile.
Un troisième facteur ressort également : le sentiment d’auto-efficacité. Les résultats montrent en effet que connaître les concepts financiers et maîtriser les outils numériques ne suffisent pas toujours : il faut surtout se sentir capable d’agir. C’est ce que l’on appelle le sentiment d’auto-efficacité, soit la croyance d’une personne en sa capacité à utiliser efficacement ces outils. Cette distinction est importante au Québec, puisqu’on constate que 56 % éprouvent de la difficulté à comprendre le jargon financier numérique, et seulement 35 % des adultes présentent une forte littératie financière.
Malgré cela, la confiance dans sa propre capacité à agir est déjà bien présente : 51 % des personnes interrogées déclarent avoir une forte confiance dans leur capacité à utiliser efficacement les services financiers numériques. Ce constat montre qu’une part considérable de la population se sent capable d’utiliser ces services, même si ses connaissances financières ou sa compréhension des environnements numériques peuvent demeurer incomplètes.
Quand la frontière entre investissement et jeu d’argent se brouille
Notre étude met en évidence que 60 % des adultes du Québec déclarent avoir déjà participé à des jeux d’argent et que 56 % affirment avoir perdu plus d’argent qu’ils n’en ont gagné.
Ces constats soulèvent un enjeu important : les fintechs se développent dans un environnement où les comportements associés au jeu d’argent et les pertes financières qui peuvent en découler sont déjà bien présents. Dans ce contexte, l’essor des plates-formes de courtage en ligne pourrait contribuer à brouiller davantage la frontière entre investissement et jeu d’argent, notamment lorsqu’elles facilitent l’accès à des pratiques plus spéculatives, comme le day trading, le recours à l’effet de levier ou la négociation d’options.
Nos résultats révèlent d’ailleurs une association entre la capacité perçue à gérer ses finances à l’aide de plates-formes de fintech et certains comportements liés aux jeux d’argent. Parmi les personnes présentant une forte capacité de gestion, 39 % déclarent jouer à des jeux d’argent, comparativement à 32 % de celles présentant une faible capacité. Ces personnes ne s’en tire pas pour autant, puisque 65 % d’entre elles déclarent avoir perdu davantage d’argent qu’elles n’en ont gagné, comparativement à 58 % chez celles présentant une faible capacité, soit un écart de 7 points de pourcentage.
À lire aussi :
Des problèmes d’argent ? Cinq conseils d’une experte en finance pour augmenter votre patrimoine
Ces résultats sont particulièrement intéressants parce qu’ils soulignent que certaines plates-formes fintech, en facilitant l’accès à des produits spéculatifs ou en intégrant des mécanismes empruntés à l’univers du jeu (ex., concours, récompenses ou défis), pourraient constituer des facteurs de vulnérabilité supplémentaires pour certains utilisateurs.
L’usage des fintechs au détriment des considérations durables ?
Les risques liés à l’usage des nouvelles solutions fintechs ne concernent pas uniquement le bien-être financier des personnes : ils touchent aussi au bien-être collectif. Dans notre étude, la gestion autonome des placements en ligne est associée à une à une attitude plus faible envers l’investissement selon les critères éthiques et durables.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
L’étude montre d’ailleurs que les produits financiers durables occupent une place marginale dans l’univers financier d’une grande partie de la population. Dans ce contexte, l’usage des fintechs pourrait accentuer cette tendance. En facilitant des décisions plus rapides, plus autonomes et davantage centrées sur les gains individuels, ces plates-formes peuvent recentrer l’attention sur le rendement personnel immédiat et reléguer au second plan les considérations éthiques et collectives.
Repenser l’autonomie financière à l’ère des fintechs
Les applications de fintech ne suppriment pas seulement certaines tâches administratives. Elles réduisent aussi les moments de discussion, d’hésitation et de mise en perspective qui accompagnaient traditionnellement une décision financière. Le conseiller bancaire ne disparaît pas, mais sa présence cesse d’être systématique. Les utilisateurs sont ainsi amenés à prendre leurs décisions financières de manière plus autonome, souvent seuls, sur leur téléphone, au rythme des notifications et des incitatifs intégrés aux plates-formes.
L’absence d’un interlocuteur humain peut aussi limiter les occasions de discuter de la tolérance au risque, des objectifs à long terme ou des conséquences collectives d’un placement. Le consommateur risque alors de se retrouver dans une bulle décisionnelle où ses préférences, les suggestions de la plate-forme et les discours qui circulent dans ses réseaux se renforcent mutuellement.
Il faut toutefois reconnaître que cette autonomie comporte aussi des avantages. Les fintechs facilitent l’accès à des placements diversifiés et peu coûteux, notamment grâce aux FNB, et démocratisent l’accès aux marchés financiers à un plus grand nombre de consommateurs en facilitant le micro-investissement, c’est-à-dire la possibilité d’investir de petits montants.
Nos résultats ne plaident donc pas pour un retour à une finance entièrement traditionnelle. Ils invitent plutôt à repenser ce que signifie « autonomiser » les consommateurs. L’éducation financière numérique doit renforcer les connaissances financières et les compétences numériques, mais aussi certaines capacités psychologiques devenues désormais essentielles : développer un sentiment d’auto-efficacité réaliste, reconnaître les mécanismes d’incitation utilisés par les plates-formes pour nous pousser à agir ou à dépenser, savoir ralentir avant de prendre une décision, ou encore mieux gérer ses émotions.
Les fintechs transforment notre rapport à l’argent en rendant les décisions plus immédiates et plus autonomes. Le défi n’est donc plus seulement de savoir si les consommateurs adopteront ces outils, mais de déterminer dans quelles conditions cette autonomie numérique peut soutenir à la fois leur bien-être financier et celui de la collectivité.
![]()
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Fintechs : gérer son argent plus facilement, mais à quel prix ? – https://theconversation.com/fintechs-gerer-son-argent-plus-facilement-mais-a-quel-prix-289118
