Ces hommes pionniers du féminisme, de Condorcet à Léon Blum

Source: The Conversation – France in French (3) – By Anne-Sarah Bouglé-Moalic, Chercheuse associée au laboratoire HISTEME (Histoire, Territoires, Mémoires), Université de Caen Normandie

Le philosophe Condorcet, l’inventeur et militant Jules Allix, l’économiste Victor Considerant, le médecin et franc-maçon Georges Martin, le chef du gouvernement sous le Front populaire Léon Blum, l’écrivain Victor Margueritte (de gauche à droite et de haut en bas).

L’ESSENTIEL

  • Face aux violences sexistes et sexuelles, de plus en plus d’hommes disent publiquement leur soutien à la « cause des femmes ».

  • Cet appui n’est pas nouveau. Depuis que des femmes luttent pour leurs droits, des hommes se tiennent à leurs côtés.

  • Des cadres aux adeptes actifs, ce féminisme masculin est varié, mais a aussi été traversé d’ambiguïtés.


De tribunes en lettres ouvertes, jusqu’à l’intervention remarquée de l’astronaute Thomas Pesquet dans l’émission La Grande Librairie en mai 2026, les hommes que l’on peut qualifier de féministes sont de plus en plus nombreux.

Aujourd’hui, la plupart de ces appels masculins concernent la sécurité physique des femmes et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Certains réclament même la fin du patriarcat, c’est-à-dire d’une organisation sociale fondée sur la domination des hommes et leur offrant, au détriment des femmes, des privilèges de naissance, sans même qu’ils aient besoin de les conquérir.

Ces hommes ne sont pas les premiers à soutenir la cause des femmes. Bien avant eux, il y eut des pionniers, dont il est important de rappeler l’existence, même si l’on ne peut pas, bien entendu, calquer notre définition actuelle du féminisme sur la situation sociale et culturelle du XIXᵉ siècle et de la première moitié du XXᵉ siècle.

Il y a alors mille façons d’être féministe, et mille teintes de féminisme. On peut, par exemple, défendre l’accession des femmes à certaines professions, sans vouloir leur accorder les droits politiques ou bien leur accorder ces droits en étant nataliste et anti-avortement (une position encore largement consensuelle sous la IIIᵉ> République). Le féminisme peut aussi passer par une meilleure valorisation du rôle domestique des femmes… Autant de positions assumées par des féministes des deux genres.

Acceptons donc ici une définition large, comme volonté de progrès pour les femmes et d’un rôle social mieux valorisé, et voyons comment des hommes, philosophes à la pensée structurante, compagnons de route ou « adeptes actifs », se sont inscrits précocement dans cette grande histoire des féminismes.

De Condorcet à Fourier, des figures tutélaires

En 1914, plusieurs associations féministes se coordonnent pour une grande manifestation en faveur du suffrage des femmes. Leur marche a une destination bien précise et très symbolique : la statue de Condorcet (1743-1794), sur le quai de Conti, à Paris.

Le marquis philosophe est l’une des figures tutélaires du mouvement suffragiste. Il leur a en effet offert des arguments puissants dans plusieurs de ces écrits pétris d’humanisme et d’égalité, que ce soit dans ses Lettres d’un bourgeois de New Haven à un citoyen de Virginie (1788) et, surtout, dans l’article « Sur l’admission des femmes au droit de cité » paru dans Journal de la Société de 1789 en 1790.

Cet apport universaliste, fondé sur l’égale humanité des femmes et des hommes, qui doit se répercuter dans la loi, est complété dans les années 1830 par les réflexions de Saint-Simon (1760-1825) et de Fourier (1772-1837).

Saint-Simon prônait l’association de l’homme et de la femme et davantage d’égalité dans la société, dans une vision différentialiste, c’est-à-dire fondée sur la complémentarité des qualités « spécifiquement » masculines ou féminines. Le mouvement se met en quête de la « Femme-messie » qui complétera l’homme. La vision est donc quasiment religieuse, mais elle a encouragé beaucoup de femmes à s’engager sur le chemin de l’émancipation.

Fourier complète ce cadre spirituel et pratique en faisant de la mesure de l’émancipation des femmes un indicateur de l’émancipation sociale de toute la société, tout en prônant une vision plus socialiste que celle de Saint-Simon, dans laquelle le Progrès par l’industrialisation avait une place importante.

Un combat pour le suffrage universel

Les deux mouvements, saint-simonien et fouriériste, ont un écho immense auprès de beaucoup de femmes et d’hommes, durant tout le XIXᵉ siècle. Des femmes ont alors réalisé qu’elles pouvaient être les égales des hommes, au profit de l’humanité tout entière. Et des hommes ont été inspirés, eux aussi, par ces principes.

Victor Considerant (1808-1893) et Pierre Leroux (1797-1871), par exemple, sont les deux seuls élus à demander que les femmes soient incluses dans le suffrage universel, sous la IIᵉ République, et ils sont tous deux saint-simoniens. Toute une branche du socialisme du XIXᵉ siècle est issue de cette tradition, ouverte au féminisme.

Caricature de Léon Richer, par André Gill.
via Wikimedia

S’inspirant de leurs théories, une poignée d’hommes s’engage avec ferveur dans le mouvement féministe. Ils sont les compagnons de route des féministes et, parfois, leurs compagnons de vie. Léon Richer (1824-1911), en particulier, co-anime le mouvement en faveur des droits civils des femmes avec Maria Deraismes (1828-1894). En 1869, il fonde un hebdomadaire, le Droit des femmes, quelques mois avant de créer l’association pour le droit des femmes en 1870.

Moins connu et plus polémique, le communard Jules Allix (1818-1903), proche de la féministe Louise Barberousse (1836-1900), accompagne le mouvement en faveur du suffrage des femmes dans les années 1880.

Des couples engagés

Un grand nombre de féministes sont en couple avec des hommes qui soutiennent leur action, qui les soutiennent aussi, parfois, dans leur difficile combat – rappelons que la société du XIXᵉ siècle et du premier XXᵉ siècle réprouve l’expression publique et politique des femmes.

On voit ainsi Georges Lhermitte (1867–1943), mari de Maria Vérone (1874-1938), grande avocate et présidente, à partir de 1919, de la Ligue française pour le droit des femmes, enlever sa chaussure lors d’une réunion publique pour prouver que son épouse sait ravauder des chaussettes. C’est que, pour faire accepter l’émancipation des femmes, il faut rassurer en prouvant qu’elles continueront à jouer leur rôle au foyer…

On peut aussi citer le bel hommage posthume rédigé par Hubertine Auclert (1848-1914) dans le Radical, en janvier 1902 lors de la mort du mari de Léonie Rouzade (1839-1916), Auguste, suffragiste et libre-penseuse :

« Les féministes apprendront, avec peine, la mort de M. Auguste Rouzade, membre de la société Le Suffrage des Femmes, qui joignait à beaucoup d’autres mérites, celui si rare de savoir reconnaître et proclamer la supériorité intellectuelle de sa compagne, notre distinguée consœur Léonie Rouzade. »

Enfin, parmi de très nombreux exemples, il convient de mettre en lumière le rôle majeur de Georges Martin (1844-1916), mari de Marie-Georges Martin (1850-1914), qui fonde en 1901 le Suprême Conseil universel mixte Le Droit humain, permettant aux femmes de poursuivre leur parcours maçonnique vers les grades les plus hauts. La franc-maçonnerie est alors un véritable creuset républicain auquel appartiennent plusieurs figures du féminisme, femmes et hommes.

Militer pour l’émancipation des femmes à différents niveaux

À côté de ces « cadres masculins » du féminisme, les « adeptes actifs » sont innombrables, et il serait vain de vouloir être exhaustif, en particulier sous la IIIᵉ République. Chacun dans sa discipline a apporté sa pierre en démontrant que l’émancipation des femmes n’était pas un danger pour la société, que c’était au contraire une étape incontournable du progrès social.

Les hommes de lettres, bien sûr, se sont particulièrement illustrés. Victor Hugo (1802-1885) a ainsi été le premier président d’honneur de la Ligue française pour le droit des femmes, créée en 1882 par Maria Deraismes. Le roman la Garçonne s’est imposé comme modèle de femme émancipée dans les années 1920, faisant perdre à son auteur, Victor Margueritte (1866-1942), sa Légion d’honneur.

Des hommes politiques ont aussi été en première ligne de plusieurs combats féministes. On y trouve des socialistes, comme Marcel Sembat (1862-1922) ou Léon Blum (1872-1950), mais aussi des radicaux, comme Jules Siegfried (1837-1922), ou des hommes de centre droit, comme Paul d’Estournelle de Constant (1852-1924) ou Louis Marin (1871-1960), défenseur inlassable des droits politiques féminins.

Il faudrait aussi évoquer les nombreux journalistes qui ont acculturé les Français aux thématiques des droits des femmes au quotidien, mais aussi les acteurs de tant de disciplines qui ont soit fait place aux femmes, soit étudié les femmes pour sortir des clichés, notamment en psychiatrie ou en physiologie.

Une frilosité face au vote ?

À voir tous ces soutiens, on peut se demander pourquoi ils n’ont pas eu le succès espéré. Plus d’une fois, les hommes féministes ont été accusés de ne pas aller assez loin.

C’est que la position des hommes féministes ne manque pas parfois d’ambiguïté. Le féminisme ne fait pas tout. On place parfois au-dessus de lui de simples calculs politiques, ou un principe encore plus grand : celui de la République.

Or, bien des républicains, en particulier de la mouvance radicale, issue des pères fondateurs de la République, animée sans cesse par la crainte de la chute du régime, sont plus que frileux vis-à-vis du vote des femmes. Incapables de prévoir comment cet apport nouveau d’électrices s’orienterait, ils préfèrent tuer la réforme dans l’œuf.

Voilà sans doute ce qui brouille le souvenir de ces hommes féministes, qui ont malgré tout fait aboutir de nombreuses réformes en faveur des femmes dans le domaine du travail, de l’éducation, de la protection de la maternité ou de leurs droits civils, tout en prouvant que femmes et hommes faisaient partie d’une même humanité.

The Conversation

Anne-Sarah Bouglé-Moalic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ces hommes pionniers du féminisme, de Condorcet à Léon Blum – https://theconversation.com/ces-hommes-pionniers-du-feminisme-de-condorcet-a-leon-blum-288547