Source: The Conversation – in French – By Néstor Banderas Navarro, Profesor de Didáctica de las Ciencias Sociales, Universitat de València

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L’ESSENTIEL
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La guerre civile espagnole (1936-1939) est peu enseignée de l’autre côté des Pyrénées, malgré son importance historique et démocratique.
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Programmes, manuels et formation des enseignants laissent subsister de nombreuses lacunes.
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Des approches pédagogiques innovantes permettent de mieux transmettre cette histoire et ses enjeux.
La guerre civile espagnole (1936-1939) est un épisode de l’histoire contemporaine de l’Espagne qui a conduit à l’instauration d’une dictature répressive de près de quarante ans. Quatre-vingt-dix ans après son déclenchement, ce conflit demeure un traumatisme profondément ancré dans la mémoire collective du pays et continue d’alimenter les débats idéologiques et politiques.
Son enseignement est essentiel, non seulement pour comprendre ce passé relativement récent, mais aussi pour fournir les connaissances indispensables à la construction d’une éducation civique et démocratique avant la fin de la scolarité obligatoire.
Mais est-ce vraiment le cas ? Les élèves espagnols quittent-ils l’enseignement obligatoire en ayant étudié et compris cet épisode de l’histoire, ses origines et ses conséquences ?
Un sujet encore négligé ?
Les lois sur l’éducation ont souvent changé ces dernières années de l’autre côté des Pyrénées, mais toutes ont eu en commun de ne pas accorder à cette période le temps et la place qu’elle mérite dans les programmes scolaires.
Si quelques avancées ont été introduites avec la dernière loi sur l’éducation, la réalité demeure que les enseignants disposent de très peu de temps pour expliquer ce qu’a été la guerre civile, comment elle s’est déroulée et pourquoi elle a éclaté.
Ce sujet n’est abordé qu’en dernière année de l’enseignement secondaire obligatoire (4º de l’Educación Secundaria Obligatoria, l’équivalent de la classe de 3ᵉ en France), dans le cadre du cours d’histoire, qui compte seulement trois heures par semaine. Or, ce programme couvre non seulement l’histoire contemporaine de l’Espagne, mais aussi celle de l’Europe ainsi que les grands mouvements et jalons de l’histoire de l’art. Dans certaines communautés autonomes, comme Madrid, la Murcie ou l’Estrémadure, le programme est recentré sur le XXᵉ siècle, ce qui permet de consacrer davantage de temps à ces événements.
Les élèves qui poursuivent leurs études au lycée après la scolarité obligatoire suivent, en terminale (2º de Bachillerato), un cours d’histoire de l’Espagne. Celui-ci est consacré aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, même si certaines communautés autonomes y ajoutent des périodes plus anciennes (par exemple, depuis la Préhistoire à Madrid, ou depuis l’Antiquité en Murcie).
Dans ces conditions, il est très difficile d’aborder la guerre civile et la dictature avec toute l’attention et la profondeur qu’elles méritent. D’où les importantes lacunes des élèves sur ces questions : confusion sur la chronologie de base, incapacité à replacer la guerre civile dans son contexte européen, mise sur le même plan moral des deux camps, méconnaissance de la nature profonde de la répression…
Ce déficit de connaissances se traduit parfois par une vision relativement indulgente d’une partie de la population espagnole à l’égard du franquisme.
Des lacunes qui ne s’expliquent pas seulement par le manque de temps
Au-delà du peu de temps consacré à la guerre civile en classe, d’autres facteurs limitent également la qualité de son enseignement.
Le premier concerne les manuels scolaires, qui restent les supports les plus utilisés dans les cours d’histoire. Malgré des progrès indéniables dans la qualité de leurs contenus et de leurs ressources pédagogiques, ils accordent encore une place insuffisante à des questions essentielles telles que la répression, la dimension de genre ou les conséquences sociales de la guerre.
Par exemple, ils évoquent encore trop peu la réalité locale de la répression, à travers des exemples liés à l’environnement des élèves. De même, lorsqu’ils intègrent les femmes au récit historique, ils abordent rarement de manière approfondie les formes spécifiques de répression qu’elles ont subies ainsi que les résistances et les transgressions qu’elles ont incarnées.
Deuxième facteur : la formation des enseignants, pourtant essentielle pour compenser les limites des manuels scolaires, dépend largement des programmes des universités. Or, dans de nombreux cursus d’histoire, on retrouve les mêmes difficultés que dans les programmes de fin de collège : des contenus beaucoup trop vastes et une place insuffisante accordée à l’histoire récente, pourtant marquée par de profondes tensions.
Autrement dit, de nombreux professeurs d’histoire eux-mêmes n’ont pas bénéficié, au cours de leur formation universitaire, d’un enseignement approfondi sur cette période.
Des récits enseignés sans esprit critique
Au-delà du manque de temps consacré à la guerre civile, la manière dont elle est parfois enseignée pose également problème. Les cours tendent encore à reproduire certains récits peu critiques, selon lesquels le conflit était inévitable ou la Deuxième République – le régime en place au moment du soulèvement militaire qui a déclenché la guerre – porterait une responsabilité équivalente à celle des insurgés ou, du moins, partagée avec ces derniers. Ces interprétations ont été largement façonnées par la dictature franquiste afin de légitimer son pouvoir.
Enfin, la progression récente de l’extrême droite, en Espagne comme dans de nombreux autres pays, constitue un défi supplémentaire. En raison notamment de ses positions ambiguës, voire ouvertement favorables au franquisme, et de son rejet des politiques de mémoire, elle a contribué à banaliser et à légitimer l’apparition, dans les salles de classe, de discours conflictuels et de réactions de rejet. Ceux-ci reprennent souvent des récits largement diffusés sur les réseaux sociaux au sujet de la guerre civile, très éloignés des connaissances établies par des décennies de recherche historique.
Des pistes encourageantes
Face à cette situation, il est essentiel de mettre en lumière les bonnes pratiques développées par certains enseignants, comme le montre l’ouvrage récemment publié, Franquismo enseñado. Historia reciente y memoria democráticas en las aulas (le Franquisme enseigné. Histoire contemporaine et mémoire démocratique dans les salles de classe, non traduit en français).
Une partie du corps enseignant, en particulier ceux qui sont attachés à la transmission de la mémoire démocratique et à un enseignement de l’histoire favorisant l’esprit critique, fait des choix pédagogiques réfléchis lorsqu’elle aborde la guerre civile.
Concrètement, ces enseignants replacent le conflit dans son contexte international, l’abordent sous l’angle de l’histoire sociale et culturelle, mettent en valeur le rôle des individus et des acteurs collectifs, donnent toute leur place aux expériences des soldats, des femmes, des enfants et des exilés, ou encore accordent une attention particulière à la répression.
Tout cela passe par l’utilisation de sources historiques variées, qui s’éloignent de l’approche essentiellement militaire à travers laquelle la guerre civile est souvent enseignée. Il peut s’agir, par exemple, de recourir à des témoignages oraux disponibles dans de nombreux fonds d’archives, d’analyser des photographies historiques, d’organiser des parcours pédagogiques pour retrouver les traces du conflit dans les villes et les villages (tranchées, bâtiments, etc.) ou encore d’utiliser des romans graphiques.
En définitive, ces bonnes pratiques montrent qu’un engagement volontaire des enseignants est indispensable pour compenser les insuffisances structurelles des programmes et faire de l’histoire récente de l’Espagne un objet d’enseignement certes sensible, mais essentiel pour donner aux élèves les outils nécessaires à l’exercice de la citoyenneté démocratique.
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Néstor Banderas Navarro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Pourquoi ne parle-t-on pas davantage de la guerre civile dans les classes espagnoles ? – https://theconversation.com/pourquoi-ne-parle-t-on-pas-davantage-de-la-guerre-civile-dans-les-classes-espagnoles-287980
