Crise climatique : jusqu’où la population tolère-t-elle la contestation ?

Source: The Conversation – in French – By Alexis Bibeau-Gagnon, Chercheur postdoctoral, Department of Political Science, McGill University, McGill University

Face à la crise climatique, les manifestations qu’on voit se multiplier comprennent de plus en plus d’actions radicales. Mais ont-elles l’adhésion de la population ?


Les dernières années ont été le théâtre d’une intensification à la fois de la crise climatique et de l’activisme écologiste. Dans une situation marquée par l’aggravation de plus en plus visible des catastrophes environnementales, une frange du mouvement écologiste, au Canada comme ailleurs en Occident, a recours à de nouveaux moyens souvent dérangeants, perturbateurs et radicaux pour faire pression contre l’inaction des gouvernements.

Il y a plusieurs exemples récents de tels gestes. En février 2020, des manifestants autochtones ont bloqué des voies ferrées un peu partout au pays, en solidarité avec l’opposition du peuple Wet’suwet’en au pipeline Coastal GasLink. En octobre 2024, des membres du collectif Antigone ont bloqué le pont Jacques-Cartier, à Montréal, afin d’alerter la population à l’urgence climatique et de provoquer un débat public. Et, autant à Nanaimo et Vancouver en 2022 qu’à Montréal en juillet 2024 et juin 2025, des militants ont stoppé le trafic automobile en se collant à la route, dans l’espoir de forcer l’attention du public sur la crise écologique.




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Cette tendance s’accompagne d’un débat de fond sur le rôle de la contestation en démocratie et sur la justification de telles actions dérangeantes. Mais cette question, essentielle, en contient une autre, dont la portée démocratique est tout aussi cruciale : la population canadienne tolère-t-elle ces formes d’activisme plus radicales comme moyens de pression politique ?

Un seuil clair : la violence

La réponse à cette question, que j’analyse, avec des collègues, dans une étude menée auprès de 1500 Canadiens, repose sur trois points.

Premièrement, une ligne de distinction nette sépare, dans l’opinion publique, les actions pacifiques des actions qui impliquent de la destruction ou de la violence. Les citoyens tolèrent en effet largement les actions pacifiques (boycott, manifestation), mais rejettent de façon presque unanime toutes celles qui infligent des dommages matériels (vandalisme, sabotage) ou des violences interpersonnelles (affrontement avec les forces de l’ordre, ciblage des élus).

Il existe ainsi quelque chose comme un seuil : la tolérance du public ne décline pas graduellement à mesure que l’action se radicalise, mais bascule plutôt d’un coup dès qu’il est question de destruction ou de violence. Le public semble opérer une catégorisation morale, distinguant nettement ce qui est tolérable de ce qui ne l’est pas.

Sous ce seuil de tolérance, cependant, il existe une catégorie intermédiaire regroupant les tactiques perturbatrices mais non violentes, envers lesquelles l’opinion publique est plus partagée. L’occupation d’un lieu public, le blocage d’un pont ou l’entrave à un chantier de construction, par exemple, bénéficient tous d’une certaine tolérance, qui varie notamment selon l’âge et le niveau d’éducation.

Plus inquiets n’égale pas plus radicaux

On pourrait toutefois s’attendre à ce que l’inquiétude face aux changements climatiques fasse fléchir ce seuil de tolérance envers les actions politiques plus radicales. En effet, on pourrait croire que les personnes plus préoccupées, ressentant une certaine urgence, tolèrent des mesures plus « robustes ». Or, ce n’est pas le cas : ces personnes sont effectivement plus tolérantes, mais seulement à l’égard des actions pacifiques et des actions perturbatrices non violentes.

Ceux qui craignent le plus la catastrophe climatique n’apparaissent pas davantage disposés à cautionner le sabotage, le vandalisme ou les actions de violence ciblées que le reste de la population.

La préoccupation environnementale n’agit donc pas comme un facteur de radicalisation. Certes, le fait d’être préoccupé élargit le répertoire des moyens jugés acceptables parmi les actions pacifiques et perturbatrices. Mais cela n’élimine pas la frontière qui sépare ces formes de contestation de la destruction et de la violence. Même si la question environnementale est vécue comme une préoccupation sérieuse, la norme sociale de non-violence demeure solide.

Plus tolérable de cibler les responsables

De quoi, alors, dépend la tolérance de la population envers les formes d’activisme qui dérangent ? Notre enquête identifie un facteur nouveau : l’attribution de la responsabilité pour les changements climatiques. Selon qu’on tient les gouvernements, les entreprises ou les individus pour responsables de la situation, on ne juge pas les tactiques contestataires de la même manière.




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Ceux qui imputent la responsabilité aux gouvernements ou aux entreprises tolèrent davantage les actions perturbatrices qui visent précisément ces acteurs. Bloquer un pont ou s’attacher à un arbre semble alors être perçu comme une réponse proportionnée à certaines défaillances précises : influence des industries sur les décisions politiques, contournement des évaluations environnementales, etc. À l’inverse, ceux qui tiennent les individus pour responsables des changements climatiques sont plus réfractaires aux contestations, y compris dans leurs formes conventionnelles.

Autrement dit, une action peut sembler plus tolérable lorsqu’elle cible ceux qu’on juge responsables. C’est cette logique morale – « qui est responsable peut être légitimement ciblé » – qui éclaire en partie pourquoi certains épisodes provoquent des condamnations publiques alors que d’autres engendrent une forme de sympathie (ou, plus souvent, d’indifférence).

Une nouvelle tension démocratique

En somme, la montée de l’inquiétude environnementale n’a pas rendu la population plus ouverte aux moyens radicaux. Les franges les plus offensives du mouvement écologiste se heurtent à un plafond de tolérance que même l’urgence de la situation ne fait pas céder.


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Plus globalement, ces résultats génèrent un constat démocratique double. D’une part, ce constat est rassurant. La norme qui proscrit la violence comme instrument de transformation politique reste robuste. La non-violence demeure un pilier de la culture politique canadienne. Cependant, ce même constat a aussi quelque chose de troublant. Quand les institutions sont incapables d’agir à la hauteur de la crise et que la population rejette les moyens de pression plus « agressifs », que reste-t-il ?

On voit ici naître une nouvelle tension démocratique entre les transformations sociales requises par l’urgence écologique et limites imposées à la contestation par le public. Il s’agit là d’un des terrains difficiles sur lesquels se jouera, dans les prochaines années, la réaction de notre société à l’intensification de la crise environnementale.

La Conversation Canada

Alexis Bibeau-Gagnon a reçu du financement du Fonds de recherche du Québec – Société et culture

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