Ceuta : ce qui se joue derrière le récit de la « crise migratoire »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hélène Thiollet, Chargée de recherche au CNRS, CERI Sciences Po, spécialiste des politiques migratoires, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, 141 en sont mortes.

  • Plutôt que de chercher une cause unique ou des intentions cachées, les sciences sociales décrivent un faisceau de mécanismes à l’œuvre.

  • Il est essentiel de distinguer les faits des récits politisés et les dynamiques structurelles des intentions supposées des acteurs.


Fin juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes ont franchi en quelques heures la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta. Entre 72 et 141 personnes sont mortes. En quelques heures, le drame est devenu une « crise migratoire » et les mêmes événements ont produit des récits radicalement différents. L’extrême droite espagnole et l’administration états-unienne parlent d’« invasion » ; quelques jours plus tard, une nouvelle tentative de passage annoncée sur les réseaux sociaux est déjà qualifiée par Europe 1 de « nouvel assaut migratoire ». En France, CNews associe Ceuta à la menace terroriste, tandis que les organisations de défense des droits mettent en avant les morts et les droits humains bafoués.

Mais que s’est-il réellement passé ? Le Maroc a-t-il délibérément « ouvert » la frontière pour faire pression sur Madrid ? Cette dernière question a rapidement écrasé les autres. Elle est politiquement efficace : elle transforme une catastrophe frontalière en affrontement entre États, désigne des responsables et nourrit les récits complotistes. Elle masque les mécanismes sociaux, politiques et diplomatiques qui ont rendu l’événement possible et nourrit la polarisation politique du débat autour des migrations.

Cette polarisation n’est pas propre à Ceuta. Nos recherches sur la couverture médiatique des migrations en France montrent que la qualification de « crise migratoire » repose sur des mécanismes récurrents de dramatisation, d’attribution des responsabilités et de polarisation. Cette polarisation commence généralement à droite de l’échiquier politique mais se diffuse progressivement dans l’ensemble du débat public.

La mauvaise question : « qui instrumentalise qui » ?

L’hypothèse d’un Maroc qui laisse passer des dizaines de milliers de personnes n’est pas absurde. En 2021, Rabat avait relâché les contrôles autour de Ceuta dans un contexte de crise diplomatique avec Madrid. Aujourd’hui, le rapprochement de l’Espagne avec l’Algérie, rivale du Maroc et soutien du Front Polisario, comme les relations entre Maroc et États-Unis alimentent les soupçons.

Mais un contexte stratégique et des intérêts convergents ne démontrent pas une intention. Les premières analyses du renseignement espagnol, relayées notamment par le média tunisien indépendant Webdo, ne permettraient pas d’établir que l’État marocain aurait préparé une opération de cette ampleur. Elles évoquent en revanche un relâchement des contrôles.

Surtout, la focalisation sur une stratégie marocaine occulte les conditions sociales du mouvement. Le sociologue Mehdi Alioua insiste côté marocain sur le chômage et le sous-emploi d’une partie de la jeunesse marocaine, le poids du travail informel et la faible couverture sociale, mais aussi le décalage entre massification de l’éducation, aspirations à la mobilité sociale et perspectives économiques.

Fin juillet s’y ajoutent une concentration exceptionnelle de population sur le littoral autour de Ceuta et la mobilisation d’une partie de l’appareil sécuritaire par les cérémonies de la Fête du Trône.

Côté espagnol, la croissance économique, les besoins de main-d’œuvre et une politique de régularisation très visible rendent le pays attractif : plus d’un million de personnes avaient demandé à bénéficier du nouveau dispositif fin juin 2026. Il concerne des personnes déjà présentes en Espagne et majoritairement latino-américaines (67 %), mais les Marocains constituent la deuxième nationalité représentée (13,3 %), derrière les Colombiens. Les passages terrestres irréguliers enregistrés à Ceuta ont certes augmenté entre 2025 et 2026. Mais attractivité espagnole et difficultés sociales marocaines dessinent surtout une structure d’opportunités dans laquelle la rumeur d’une frontière momentanément franchissable peut devenir extrêmement puissante.

Un arrêt du 29 juin 2026 de la Cour suprême espagnole a justement fait l’objet d’un buzz fallacieux : les personnes interceptées en mer ne peuvent être soumises au régime exceptionnel de renvoi à la frontière propre à Ceuta et Melilla. Une distinction juridique complexe est devenue sur les réseaux sociaux la promesse beaucoup plus simple d’une frontière ouverte aux nageurs.

Ces explications ne s’excluent pas : une stratégie opportuniste peut se greffer sur un mouvement social ; un gouvernement laisser faire ce qu’il n’a pas organisé ; une rumeur produire des effets qu’aucun acteur ne maîtrise. Les scientifiques doivent donc articuler les explications. Ils peuvent documenter les pratiques et leurs effets, beaucoup plus sûrement que les intentions secrètes des gouvernements.

Que font réellement les frontières ?

En effet, les migrations sont façonnées par les écarts économiques entre territoires, les transformations démographiques et sociales, l’emploi, les aspirations individuelles et les réseaux familiaux et transnationaux. Les politiques migratoires comptent, mais peuvent déplacer les routes ou modifier la composition des migrations sans nécessairement en déterminer le volume. C’est l’un des principaux résultats d’une vaste synthèse comparative sur les déterminants des migrations et les effets des politiques migratoires.

Les frontières ne sont pas pour autant impuissantes : elles trient les migrant·e·s. Comme le rappelle Anne-Laure Amilhat-Szary, les frontières sont des dispositifs qui rendent certaines mobilités possibles et d’autres difficiles, coûteuses ou dangereuses, pas des lignes sur une carte.

Elles créent aussi des opportunités ou augmentent les coûts diplomatiques. Le Maroc, la Turquie, la Libye ou, selon une configuration différente, la Biélorussie, occupent ainsi des positions géographiques susceptibles d’être converties en ressources politiques. En leur déléguant une partie du contrôle des migrations et de l’asile et en leur transférant des moyens, l’Union européenne étend la portée de ses politiques, mais accroît aussi leur vulnérabilité. Le « laisser-passer » devient alors un levier potentiel, précisément parce que l’Europe a conféré une valeur politique exceptionnelle au franchissement irrégulier de ses frontières.

Avec Antoine Pécoud, nous avons rappelé ce paradoxe de la « diplomatie migratoire » : faire du contrôle des migrations un objectif de politique étrangère augmente la valeur de la coopération des voisins de l’Europe. J’ai introduit la notion de « migrantisation de la diplomatie » : visas, réadmissions, frontières, ou diasporas ne sont plus seulement des enjeux de négociation ; ils deviennent une ressource dans les relations internationales et les transforment.

On peut alors, se demander : pourquoi les migrations sont-elles si centrales ?

Les paradoxes de la polarisation

En France comme ailleurs en Europe, les migrations polarisent de plus en plus le débat public. Elles occupent une place croissante dans les élections et accompagnent la progression des partis d’extrême droite. Pourtant, cette polarisation ne reflète mécaniquement ni les flux migratoires, ni les opinions publiques, ni même les politiques conduites.

Côté flux, nos recherches sur la presse française montrent que l’intensité du discours de « crise migratoire » ne suit pas celle des arrivées ou des demandes d’asile : en France, on a ainsi pu avoir une « crise migratoire » en 2015 sans augmentation correspondante de l’immigration.

Côté opinions, les données de l’European Social Survey dessinent une évolution également contre-intuitive. En France, la part des personnes souhaitant restreindre fortement l’immigration provenant de pays pauvres hors d’Europe passe de 50,1 % en 2002 à 30,9 % en 2023 ; pour les immigrés perçus comme de même origine ethnique que la majorité, de 36,3 % à 16,8 %. Il faut donc distinguer hostilité à l’immigration et saillance politique de l’enjeu migratoire qui polarise les opinions.


Fourni par l’auteur

Enfin, polarisation idéologique et politiques migratoires ne coïncident pas davantage. Des recherches comparatives montrent que l’idéologie partisane pèse surtout sur l’intégration, l’asile ou le traitement des sans-papiers, beaucoup moins sur l’immigration de travail et familiale, plus contrainte par l’économie et les besoins de main-d’œuvre.

L’Italie de Giorgia Meloni l’illustre : à une rhétorique extrêmement dure sur les arrivées irrégulières répond une politique active d’immigration de travail. Son gouvernement a ainsi prévu 136 000 entrées en 2023, 151 000 en 2024 et 165 000 en 2025.

Quand la migration devient une ressource politique

Il est alors intéressant de rappeler non seulement que les migrants et les exilés sont une ressource pour pays de destination et d’origine, mais aussi que faire de la migration un objet politique permet de créer, d’accumuler et de redistribuer des ressources. Celle-ci peut être captée par différents acteurs, publics ou privés, et se convertir : une position géographique, des flux de personnes ou d’argent peuvent produire du capital diplomatique, politique ou symbolique, lui-même convertible en pouvoir, en votes ou en ressources économiques. C’est ce que j’appelle une rente migratoire.

Cette rente est parfois géographique et diplomatique. Maroc, Turquie, Libye ou Biélorussie disposent, de manières différentes, d’une ressource liée à leur situation aux frontières de l’Europe.

Elle est aussi politique. Les partis peuvent mobiliser des électeurs en dramatisant les passages irréguliers ; les gouvernements afficher leur fermeté ; leurs adversaires dénoncer l’inefficacité ou le coût humain de ces politiques.

Enfin, la rente est économique : les migrants génèrent des ressources, et la gestion des frontières est aussi un marché. Pour les passeurs bien sûr, mais aussi et surtout pour les institutions politiques : construction, surveillance, drones, biométrie, logiciels, collecte de données, enfermement et expulsions associent acteurs publics et entreprises privées.

Frontex a ainsi vu son budget passer de 5 millions d’euros en 2005 à 1,12 milliard en 2025. Et ces bureaucraties ne sont pas de simples exécutantes techniques, elles sont elles-mêmes politisées : l’enquête de l’OLAF sur l’ancienne direction de Frontex a révélé la forte politisation des pratiques de l’agence (refoulements illégaux, non-respect des droits fondamentaux et des lois européennes).

Son ancien directeur Fabrice Leggeri, devenu député européen du Rassemblement national, illustre de manière particulièrement visible la porosité entre administration et politique, la politisation de la bureaucratie et la conversion de capital administratif en capital électoral.

Cela ne signifie pas que tous ces acteurs souhaitent ou organisent des « crises migratoires » : ce serait retomber dans le piège complotiste. Une rente n’exige pas que celui qui en bénéficie ait créé la situation qui la produit. Elle permet au contraire de comprendre comment des ressources matérielles et immatérielles peuvent s’accumuler, circuler entre acteurs publics et privés et se convertir les unes dans les autres.

Comprendre Ceuta suppose donc de ne pas demander seulement qui a provoqué la crise, mais ce qu’elle produit, pour qui, et comment ses effets deviennent à leur tour des ressources, en distinguant les faits des récits et les dynamiques structurelles des intentions supposées.

The Conversation

Hélène Thiollet est présidente de l’association Desinfox Migrations.

ref. Ceuta : ce qui se joue derrière le récit de la « crise migratoire » – https://theconversation.com/ceuta-ce-qui-se-joue-derriere-le-recit-de-la-crise-migratoire-290080