Dioclétien, l’empereur romain qui abandonna le pouvoir pour cultiver des choux

Source: The Conversation – in French – By Peter Edwell, Associate Professor in Ancient History, Macquarie University

Grand réformateur, fondateur de la tétrarchie, Dioclétien transforma profondément l’Empire romain. Sur cette photo, copie de buste antique en marbre, réalisée au XVIIᵉ siècle en Italie pour orner le grand salon du château de Vaux-le-Vicomte, à Maincy, en Seine-et-Marne. Jean-Pol Grabdmont/Wikimédia, CC BY

Assassinats, guerres civiles, invasions… Gouverner l’Empire romain était l’un des métiers les plus dangereux de l’Antiquité. Pourtant, Dioclétien, au IVᵉ siècle de notre ère, est entré dans l’histoire pour une raison bien différente : il est le seul empereur à avoir choisi de prendre sa retraite.


Très peu d’empereurs romains sont morts de mort naturelle. La plupart ont été assassinés, certains sont tombés au combat et l’un d’eux a même été foudroyé. Conscients du danger, quelques empereurs ont préféré quitter Rome. Mais un seul a volontairement renoncé au pouvoir pour prendre sa retraite.

Dioclétien, qui régna pendant vingt ans à la fin du IIIe et au début du IVe siècle de notre ère, retourna dans sa ville natale pour y cultiver des choux.

Une fonction périlleuse

Dans une société profondément militarisée et marquée par une concurrence permanente, il n’est guère surprenant que les dirigeants de Rome aient souvent connu une fin violente. Leurs excentricités, leurs échecs militaires ou encore les difficultés économiques poussaient souvent leurs alliés à les abandonner.

Caligula (37-41 de notre ère), Domitien (81-96 de notre ère) et Caracalla (empereur unique de 211 à 217 de notre ère) ont été assassinés lors de complots fomentés par leurs propres gardes du corps. Sévère Alexandre (222-235 de notre ère) et Gallien (253-268 de notre ère) ont, eux, été tués par de hauts responsables militaires.

Certains empereurs ont connu une fin prématurée aux mains d’ennemis étrangers. Gordien III (238-244 de notre ère) est mort au combat contre les Perses. Dèce (249-251 de notre ère) et Valens (364-378 de notre ère) ont trouvé la mort en affrontant les Goths, un peuple germanique qui menait régulièrement des raids sur les territoires de l’Empire romain.

Parmi les fins les plus singulières figurent celle de Carus (282-283 de notre ère), qui aurait été frappé par la foudre, celle de Claude II (268-270 de notre ère), emporté par la peste, et celle de Néron (54-68 de notre ère), qui s’est suicidé.

L’empereur Tibère (14-37 de notre ère) décida de quitter Rome en 26, craignant d’être assassiné. Il dirigea l’Empire depuis l’île de Capri, près de Naples, jusqu’à sa mort onze ans plus tard. Les vestiges de la Villa Jovis, où il résidait, sont toujours visibles aujourd’hui.

Quelques empereurs sont néanmoins morts en exercice de maladies liées au grand âge, notamment Marc Aurèle en 180 de notre ère, puis Constantin en 337. Tous deux avaient une soixantaine d’années, un âge qui ne paraît pas particulièrement avancé aujourd’hui, mais qui l’était dans l’Antiquité.

Lorsque Dioclétien annonça qu’il abdiquerait et prendrait sa retraite en mai 305 de notre ère, cette décision constitua donc un événement tout à fait exceptionnel.

L’essor de la tétrarchie

Dioclétien était originaire de la province de Dalmatie, située dans l’actuelle Croatie. Issu d’un milieu modeste, il gravit les échelons de l’armée romaine. Plusieurs empereurs du IIIᵉ siècle suivirent un parcours comparable. Les nombreuses crises auxquelles Rome était confrontée à cette époque favorisèrent l’accession au pouvoir de chefs militaires expérimentés.

Dioclétien occupa plusieurs hauts commandements militaires avant d’être proclamé empereur en novembre 284 de notre ère. Il dirigeait les armées dans l’importante province frontalière de Mésie (située dans les actuelles Serbie et Bulgarie). Il commandait également la garde personnelle de l’empereur Numérien, dont le règne fut très bref, de 283 à 284, lorsque celui-ci fut assassiné. Peu après, Dioclétien lui succéda sur le trône.

Dioclétien est traditionnellement considéré comme un grand réformateur. Il mena d’importantes réformes administratives, économiques et militaires destinées à répondre aux nombreuses difficultés auxquelles ses prédécesseurs avaient été confrontés.

Empereur, Dioclétien instaura un système connu sous le nom de « tétrarchie », qui répartissait le gouvernement de l’Empire entre quatre souverains. Deux étaient des empereurs principaux (Augusti) et deux autres leurs adjoints (Caesares). Ce dispositif limitait les risques de révoltes internes et facilitait la défense de l’Empire face aux ennemis extérieurs.

Les historiens estiment aujourd’hui que Dioclétien n’était sans doute pas aussi novateur qu’on l’a longtemps affirmé. Il se serait davantage appuyé sur des réformes déjà amorcées par ses prédécesseurs qu’on ne le pensait auparavant. Quoi qu’il en soit, Dioclétien avait profondément transformé l’Empire au cours de ses vingt années de règne.

En 305, alors qu’il approchait de la soixantaine, il prit donc une décision sans précédent : renoncer au pouvoir et prendre sa retraite.

Maladie… ou châtiment divin ?

Comme souvent avec les récits de l’Antiquité, les choses sont sans doute plus complexes qu’elles n’y paraissent.

Palais de Dioclétien à Split, en Croatie
Aujourd’hui encore, il est possible de visiter le palais de Dioclétien à Split, en Croatie.
Zhivko Dimitrov/Unsplash

L’idéologie de la tétrarchie reposait également sur l’idée de renouvellement du pouvoir. L’autre Auguste, Maximien, abdiqua en même temps que Dioclétien. Les deux empereurs subalternes, Galère et Constance Ier, devinrent alors Augustes tandis que deux nouveaux Césars furent désignés. Cette nouvelle organisation est connue sous le nom de Seconde Tétrarchie.

Dioclétien avait également souffert d’une longue maladie avant son abdication. Tombé malade au début de l’année 304, il disparut de la vie publique pendant plusieurs mois. Comme il avait été l’un des principaux responsables de la terrible persécution des chrétiens en 303-304, certains y virent un châtiment divin.

Dioclétien se retira dans un somptueux palais à Spalatum (l’actuelle Split, en Croatie), près de sa ville natale de Salone, en Dalmatie. Les impressionnants vestiges de cette résidence se visitent encore aujourd’hui.

C’est là que, selon la tradition, il cultiva les célèbres choux qui ont fait sa renommée.

Des choux plutôt que le chaos

Selon un récit rédigé plus tard, Dioclétien aurait été invité à sortir de sa retraite pour résoudre une impasse politique. La Seconde Tétrarchie avait, en effet, rapidement sombré dans le chaos.

Mais Dioclétien n’en avait aucune envie. Il aurait répondu :

« Si vous pouviez voir à Salone les choux que j’ai cultivés de mes propres mains, vous ne me feriez certainement pas une telle proposition. »

Dioclétien avait fini par goûter aux plaisirs d’une existence paisible, après des années de réformes et sous la menace constante d’un assassinat. Le jardinage lui semblait infiniment plus séduisant que revenir aux affaires.

Et il ne s’agissait pas de n’importe quel légume : dans la Rome antique, le chou était considéré comme un aliment presque miraculeux. Ses vertus pour la santé étaient largement reconnues, et plusieurs recettes antiques à base de chou sont encore consultables aujourd’hui.

Dioclétien demeure un cas unique dans l’histoire impériale romaine pour avoir volontairement choisi de prendre sa retraite. Il mourut en 313 de notre ère, à l’approche de ses 70 ans, après avoir passé ses dernières années dans une relative sérénité.

Savoir quitter le pouvoir au bon moment reste d’ailleurs un défi pour les dirigeants d’aujourd’hui. Pour beaucoup, les attraits du pouvoir continuent de l’emporter sur les plaisirs simples de la vie.

The Conversation

Peter Edwell a reçu des financements de l’Australian Research Council.

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