Source: The Conversation – in French – By Nick Turner, Professor and Croft Chair in Management, Haskayne School of Business, University of Calgary
Quand le travail devient une source de stress, les conseils habituels reviennent toujours : bouger plus, mieux manger, dormir davantage, réduire les mauvaises habitudes. Mais notre nouvelle étude suggère que ces bonnes habitudes ne se valent pas toutes quand vient le temps de nous protéger du stress chronique au travail.
En nous appuyant sur dix ans de données tirées d’une enquête nationale menée auprès de 2871 travailleurs canadiens, nous avons cherché à savoir si cinq comportements liés à la santé — en dehors du travail — aidaient, au fil du temps, à atténuer le lien entre le stress professionnel et la santé générale : l’alimentation, l’activité physique, le sommeil, la consommation d’alcool et le tabagisme.
Nos résultats se sont révélés plus nuancés, et plus intéressants, que ne le laissent croire les conseils de bien-être habituels. Certains comportements offraient une réelle protection contre le stress. D’autres étaient bons pour la santé en général, sans pour autant atténuer les effets du stress au travail en particulier.
Certaines habitudes protègent, d’autres non
La qualité du sommeil s’est démarquée le plus clairement. L’alimentation jouait également un rôle important. L’activité physique demeurait bénéfique pour la santé en général, mais n’atténuait pas les effets du stress au travail sur la santé de la même manière une fois que les autres comportements étaient pris en compte dans leur ensemble.
Pour bien des travailleurs, le stress au travail ne s’arrête jamais vraiment. Il s’accumule : charge de travail trop lourde, horaires imprévisibles, courriels et textos qui s’invitent en dehors des heures de bureau, sentiment que le travail gruge sans cesse les soirs, les fins de semaine, le temps en famille.
Au fil du temps, ce genre de stress peut épuiser les gens, physiquement et psychologiquement. Des recherches ont établi un lien entre le stress au travail et l’épuisement professionnel, la dépression, l’anxiété, la fatigue, les maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et même un risque de mortalité accru.
Notre étude cherchait à répondre à une question simple : quand le stress au travail persiste, existe-t-il des activités pratiquées en dehors du travail qui protègent réellement la santé ? Nos résultats répondent oui, mais pas n’importe comment.
À lire aussi :
Voici comment éviter l’épuisement professionnel et le stress chronique au travail
Le sommeil pourrait être plus important qu’on ne le pense
La qualité du sommeil s’est imposée comme le facteur de protection le plus efficace contre les effets du stress au travail sur la santé. Un bon sommeil favorise l’attention, la régulation émotionnelle, la récupération et la maîtrise de soi nécessaires pour adopter d’autres comportements sains. En ce sens, dormir bien n’est pas un choix de vie parmi d’autres : c’est une ressource fondamentale.
L’alimentation, elle aussi, a montré un effet tampon significatif : elle contribuerait à maintenir les réserves physiques et psychologiques nécessaires pour tenir le coup face à un stress prolongé.
Les résultats sur l’exercice physique, eux, vont à contre-courant des idées reçues. Une pratique plus fréquente est certes associée à une meilleure santé générale, mais elle n’a pas affaibli de façon significative le lien entre le stress au travail et la santé. Deux explications sont possibles : soit la façon dont l’exercice a été mesuré dans le sondage a brouillé les résultats, soit l’exercice contribue bel et bien à la santé, mais sans agir spécifiquement comme tampon contre le stress.
Être en bonne santé et être protégé du stress, ce n’est pas toujours la même chose.
Les résultats concernant l’alcool ont été les plus surprenants, et méritent qu’on s’y attarde. Comme prévu, une consommation d’alcool plus faible était associée à une meilleure santé globale. Mais les données révèlent un paradoxe : un niveau de stress au travail élevé était plus fortement lié à une santé précaire chez les personnes buvant peu que chez celles qui buvaient plus fréquemment.
Il ne faut pas y voir pour autant une preuve que boire protège du stress au travail. Les personnes qui buvaient plus fréquemment rapportaient tout de même une moins bonne santé globale. Cette tendance reflète plus probablement un facteur que nos données n’ont pas su cerner entièrement — des problèmes de santé antérieurs, différents profils d’adaptation, ou des tendances non linéaires dans la relation entre alcool et santé.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Les bonnes habitudes ne rachètent pas un mauvais emploi
Quand le travail est chroniquement stressant, certaines formes de soins personnels protègent mieux la santé que d’autres. Mais surtout, aucune initiative de bien-être ne peut compenser un emploi conçu pour épuiser les gens.
La responsabilité de bâtir des milieux de travail sains revient aux organisations. On ne peut pas s’attendre à ce que les employés rattrapent une charge de travail excessive, des attentes déraisonnables ou une mauvaise organisation du travail simplement en dormant plus ou en préparant leurs lunchs à l’avance.
Nos résultats ne suggèrent pas que les comportements individuels puissent se substituer à la responsabilité organisationnelle. Au contraire : certains comportements peuvent protéger les gens pendant que le travail reste stressant et que les changements structurels tardent, restent incomplets, ou ne viennent tout simplement pas.
Notre étude le montre clairement : ces comportements viennent compléter un changement organisationnel plus large : ils ne le remplacent pas.
Cela a des répercussions concrètes, tant pour les travailleurs que pour les employeurs. Pour les travailleurs, le message n’est pas de tout faire parfaitement, mais de retenir que certains comportements protègent mieux que d’autres quand le stress au travail grimpe, et que le sommeil mérite une attention particulière.
Pour les employeurs, la leçon n’est pas de faire la morale aux gens à propos du bien-être ou de rejeter la responsabilité sur les individus. Il s’agit plutôt de faciliter le maintien des comportements protecteurs en réduisant les communications en dehors des heures de travail, permettre de véritables pauses au travail, améliorer la planification des horaires et organiser le travail de manière à ne pas nuire à la récupération.
![]()
Nick Turner reçoit des fonds de recherche de Cenovus Energy Inc., du Fonds d’avenir de l’École de commerce Haskayne et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).
A. Wren Montgomery, Erica Carleton et Serra Al-Katib ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Contre le stress chronique, le sommeil et l’alimentation feraient plus pour la santé que l’exercice – https://theconversation.com/contre-le-stress-chronique-le-sommeil-et-lalimentation-feraient-plus-pour-la-sante-que-lexercice-283423
