Source: The Conversation – in French – By Yuliya Matvyeyeva, Doctorante en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Gustave Eiffel, Université Gustave Eiffel
L’ESSENTIEL
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Si l’Ukraine n’avait pas été envahie par la Russie, des élections législatives auraient eu lieu en octobre 2023 et une élection présidentielle en 2024. La promulgation de la loi martiale a repoussé sine die ces deux scrutins.
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Deux personnalités ukrainiennes de premier plan viennent d’appeler à l’organisation prochaine d’élections, en dépit d’un contexte militaire très tendu et de la multiplication de frappes de missiles russes, arguant qu’il en va de l’avenir de la démocratie du pays.
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S’il semble prématuré de faire voter les Ukrainiens, il faudrait toutefois établir plus clairement les circonstances dans lesquelles cela redeviendra possible.
En mars 2025, la spécialiste de l’Ukraine Alexandra Goujon observait qu’un consensus national se dégageait alors en Ukraine : des élections n’étaient pas jugées tenables en temps de guerre. Elle soulignait notamment les difficultés liées à l’organisation d’une campagne sous les bombardements et à la participation des militaires, des personnes déplacées et des réfugiés.
Un an et demi plus tard, le 18 août dernier, Mykhailo Fedorov, ancien ministre de la défense (janvier-juillet 2026), dont le récent limogeage par Volodymyr Zelensky a provoqué d’importantes manifestations de protestation, a remis ce consensus en cause. « La démocratie ne peut pas être prise en otage par la Russie », a-t-il déclaré, demandant la mise en œuvre d’un mécanisme « légal, sûr et réaliste » qui permettrait de relancer le processus démocratique même si la guerre devait durer encore plusieurs années.
L’ancien ministre des affaires étrangères Dmytro Kuleba est allé encore plus loin : ce même 18 août, il a affirmé que l’Ukraine devrait organiser des élections présidentielle et législatives pendant la guerre. Il reconnaît les risques d’une telle décision, mais considère que ceux d’une absence prolongée de scrutin seraient encore plus élevés.
Fedorov et Kuleba ne proposent pas simplement d’ouvrir des bureaux de vote sous les missiles. Leurs propos portent sur une question plus large : une guerre dont personne ne connaît la durée peut-elle suspendre indéfiniment le renouvellement de la vie politique ?
Une démocratie en guerre ne se réduit pas à son calendrier électoral
Depuis son entrée en vigueur en février 2022, dès le lancement de l’invasion russe à grande échelle, la loi martiale a modifié l’équilibre des institutions, favorisant une centralisation du pouvoir autour de l’administration présidentielle et du Conseil de sécurité nationale et de défense ainsi qu’une réduction des capacités de contrôle du Parlement. Mais cette évolution est restée dans le cadre constitutionnel prévu par la loi martiale et n’a interrompu ni l’activité législative ni les réformes liées notamment à l’intégration européenne.
En outre, comme le rappelait Anna Colin Lebedev en novembre 2025, la démocratie ne se manifeste pas seulement par les élections, mais aussi par l’expression d’une pluralité d’opinions, par la critique publique du pouvoir et par la capacité de la société à exercer une pression sur ceux qui gouvernent. Ces mécanismes continuent de fonctionner en Ukraine malgré l’impossibilité de voter. Les débats sur l’indépendance des institutions de lutte contre la corruption, la transparence parlementaire ou certaines décisions de l’exécutif se poursuivent, reflétant une tension réelle entre centralisation sécuritaire et demande de responsabilité démocratique.
On peut donc critiquer la concentration du pouvoir sans en déduire que l’État ukrainien serait devenu juridiquement ou politiquement illégitime.
Trois questions que le débat mélange trop souvent
Le débat gagne en clarté si l’on distingue trois notions : la continuité juridique du pouvoir, sa légitimité politique et l’intégrité du futur scrutin. Ces trois questions sont liées, mais elles ne sont pas interchangeables.
Sur la première, le cadre juridique est relativement clair. L’article 19 de la loi ukrainienne de 2015 sur le régime juridique de la loi martiale interdit, pendant son application, la tenue d’élections présidentielle, législatives et locales. Cette interdiction est donc antérieure à l’invasion russe à grande échelle et à l’échéance électorale de 2024 : elle ne résulte pas d’une décision prise ad hoc par Volodymyr Zelensky pour prolonger son mandat. Elle s’articule avec l’article 108 de la Constitution ukrainienne, selon lequel le président exerce ses fonctions jusqu’à l’entrée en fonction de son successeur élu. Le maintien de Volodymyr Zelensky à la présidence relève ainsi de la continuité constitutionnelle de l’État, et non d’une prolongation extralégale de son mandat.
Le rapport de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (2025) consacré aux élections en période de crise considère lui aussi que la base juridique de la suspension des élections ukrainiennes est claire et vise à préserver la sécurité nationale et la continuité de l’État jusqu’au retour de conditions permettant des élections légales.
Mais ce même rapport met en garde contre les risques démocratiques propres à la prolongation d’un état d’exception. La nécessité de reporter les scrutins peut être détournée pour maintenir indéfiniment les gouvernants en place. C’est précisément pourquoi la discussion lancée par Fedorov et Kuleba ne peut être écartée au seul motif qu’elle intervient en temps de guerre. Reste à savoir à quelles conditions un scrutin tenu en temps de guerre serait intègre.
Ce que serait un scrutin conduit en temps de guerre
Concrètement, une élection crédible suppose des registres électoraux fiables, une campagne suffisamment pluraliste, un accès aux médias pour tous les candidats, des règles de financement claires et respectées, des observateurs crédibles, un dépouillement vérifiable et des procédures permettant de contester les irrégularités.
Le Conseil de l’Europe recommande pour l’Ukraine un careful sequencing, c’est-à-dire une séquence préparée avec attention : définir des seuils minimaux de sécurité, garantir la participation des personnes déplacées et des réfugiés, résoudre les difficultés liées aux territoires occupés et rétablir un espace dans lequel partis politiques, médias et société puissent débattre librement au-delà des seuls enjeux militaires.
La Commission électorale centrale ukrainienne travaille déjà sur ces scénarios avec le Conseil de l’Europe.
L’un des problèmes les plus évidents est le fait que des millions d’électeurs ne vivent plus là où ils votaient en 2019. En janvier 2026, le président de la Commission électorale centrale Oleh Didenko expliquait à Reuters qu’environ 5,8 millions de réfugiés ukrainiens vivaient à l’étranger, qu’environ 800 000 personnes servaient dans l’armée et que près de 2 000 bureaux de vote sur plus de 30 000 avaient été détruits ou endommagés. L’Ukraine ne disposait avant la guerre que de 102 bureaux de vote dans ses ambassades et consulats, ce qui est très insuffisant pour la population désormais installée hors du pays.
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Il faudrait donc profondément actualiser un registre électoral bouleversé par plusieurs années de déplacements. Au-delà de cette question, comment garantir le secret du vote d’un militaire déployé sur le front ? Comment traiter le cas des millions de déplacés internes ? Et comment préserver les droits politiques des citoyens vivant sous occupation russe, sans organiser de scrutin sous le contrôle de l’occupant ?
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À ces difficultés s’ajoute celle du financement politique. En juillet 2026, la Commission électorale centrale a adopté une conception spécifique de lutte contre les ingérences étrangères. Elle identifie notamment, parmi les dangers majeurs, les cyberattaques, la désinformation et les manipulations informationnelles, mais aussi le financement direct ou indirect de candidats, de partis, de campagnes ou de pseudo-observateurs.
Enfin, une difficulté institutionnelle reste étonnamment peu discutée : à qui revient-il de proclamer que les conditions nécessaires seraient enfin réunies ?
La décision ne peut raisonnablement pas dépendre du seul exécutif en place. Si le président et son administration déterminaient seuls que la sécurité est insuffisante – ou, à l’inverse, qu’elle est devenue suffisante –, ils seraient à la fois acteurs de la compétition et arbitres de son calendrier.
Le Conseil de l’Europe insiste précisément sur la nécessité de définir des critères de report suffisamment clairs et d’une préparation impliquant l’ensemble des institutions concernées. Une architecture crédible devrait donc associer Parlement, Commission électorale centrale, institutions judiciaires compétentes et forces politiques, avec des critères publics concernant la sécurité, l’accès au vote, la campagne, les médias et l’observation.
Autrement dit, il faudrait définir les conditions du retour aux urnes avant de fixer la date du scrutin.
Le jeu de la Russie
À cette tension interne s’ajoute la guerre informationnelle. Depuis 2024, le Kremlin utilise l’absence d’élection présidentielle pour présenter Volodymyr Zelensky comme « illégitime ».
Le point de départ est factuel : l’élection normalement prévue n’a pas eu lieu. Mais la conclusion– « pas d’élection, donc plus de pouvoir légitime » – efface le cadre constitutionnel et juridique qui organise précisément la continuité de l’État sous la loi martiale.
Il faut donc distinguer une vulnérabilité démocratique réelle de l’usage informationnel qui en est fait par un adversaire. Reconnaître la première ne valide pas automatiquement le second.
Le paradoxe est néanmoins sérieux. En l’absence d’élections, Moscou peut exploiter leur report pour délégitimer les institutions ukrainiennes. Mais un scrutin organisé sans garanties suffisantes lui offrirait d’autres leviers : cyberattaques, campagnes de désinformation, financement de relais politiques et opérations visant à présenter le résultat comme frauduleux auprès d’une partie de la population ukrainienne comme de l’opinion publique internationale.
Le choix ne réside donc pas entre élection ou absence d’ingérence. Dans les deux scénarios, la Russie cherchera vraisemblablement à exploiter les vulnérabilités disponibles.
Ce que veulent aujourd’hui les Ukrainiens
Le débat au sein des élites politiques n’est pas encore celui de la majorité de la population. Selon une enquête menée du 20 juillet au 3 août 2026 par l’Institut international de sociologie de Kiev, 15 % des personnes interrogées estiment que des élections devraient être organisées avant la fin des combats ; 23 % après un cessez-le-feu accompagné de garanties de sécurité ; et 57 % seulement après un accord de paix définitif.
La dynamique compte cependant presque autant que les niveaux. En mars, la solution intermédiaire – élections après un cessez-le-feu et des garanties de sécurité –n’était soutenue que par 13 % des répondants. Elle progresse de 10 points.
Deux tendances coexistent donc. La majorité des Ukrainiens ne demande toujours pas d’élections immédiates. Mais une part croissante de la société semble envisager que le retour aux urnes puisse précéder une paix définitive, à condition qu’un niveau suffisant de sécurité soit atteint.
Le débat ne peut plus, dès lors, être résumé par deux formules opposées, « Les Ukrainiens ne veulent pas d’élections » ou « L’absence d’élections rend l’Ukraine non démocratique ».
Organiser des élections nationales aujourd’hui, alors que la loi martiale reste en vigueur et que les combats se poursuivent, ne renforcerait probablement pas la démocratie ukrainienne. Les problèmes d’égalité du vote, de mobilisation militaire, de déplacement de millions de citoyens, d’occupation territoriale et d’ingérence extérieure créeraient un risque trop élevé de contestation du processus et du résultat.
Pour autant, Fedorov et Kuleba soulèvent un problème réel : plus la guerre se prolonge, moins il est possible de considérer que la seule invocation de l’état d’exception suffit à répondre à la question de la représentation politique.
La réponse institutionnelle devrait donc reposer sur deux piliers. D’abord, maintenir pendant la guerre les sources non électorales de légitimité démocratique : contrôle de l’exécutif par le Parlement, indépendance des agences anticorruption, transparence des décisions, pluralisme médiatique, capacité de la société civile à contester le pouvoir… Ensuite, préparer dès maintenant le prochain scrutin : mettre à jour les registres, déterminer les modalités de participation des militaires, des déplacés et des Ukrainiens de l’étranger, préciser les règles relatives à la campagne électorale, à la transparence du financement politique et à la protection contre l’ingérence étrangère.
Comme l’a dit Fedorov, la démocratie ukrainienne ne doit pas devenir « l’otage de la Russie ». Mais cela signifie deux choses à la fois : la Russie ne doit pas pouvoir prolonger la guerre pour suspendre indéfiniment la vie politique ukrainienne ; elle ne doit pas davantage pouvoir pousser l’Ukraine vers un scrutin précipité dont elle pourrait ensuite exploiter les vulnérabilités.
La position la plus défendable est donc double : ne pas organiser aujourd’hui une élection que la guerre empêcherait d’être pleinement libre et équitable, mais commencer, dès maintenant, à construire les conditions juridiques, institutionnelles et sécuritaires de son retour.
Préparer un scrutin crédible avant même de pouvoir en fixer la date n’est pas différer la démocratie. C’est, déjà, une manière de la protéger.
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Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Ukraine : des élections pendant la guerre renforceraient-elles vraiment la démocratie ? – https://theconversation.com/ukraine-des-elections-pendant-la-guerre-renforceraient-elles-vraiment-la-democratie-290179
