Source: The Conversation – in French – By Ghazaal Habibyar, PhD Candidate, Faculty of Social Sciences, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
En août 2021, les talibans ont repris Kaboul et, en l’espace de quelques semaines, interdit aux filles de fréquenter l’école au-delà de la 6e année. Cette interdiction est toujours en vigueur.
L’Afghanistan demeure le seul pays au monde à interdire officiellement aux filles et aux femmes l’accès à l’enseignement secondaire et supérieur. Les femmes afghanes se sont aussi vu interdire de travailler dans la plupart des secteurs où elles étaient auparavant présentes, que ce soit dans la fonction publique ou au sein d’organismes d’aide nationaux et internationaux.
Environ 2,2 millions d’adolescentes se sont vu refuser l’accès à l’école secondaire pendant près de 1800 jours. Une analyse de l’UNICEF datant de 2026 prévoit que l’Afghanistan perdra jusqu’à 20 000 enseignantes et 5400 travailleuses de la santé d’ici 2030, alors que ces restrictions coûtent déjà environ 84 millions de dollars américains par année.
Depuis septembre 2025, les forces talibanes interdisent également aux femmes afghanes, y compris au personnel des Nations unies d’accéder aux bureaux de l’ONU. En janvier 2026, les femmes fonctionnaires ont même perdu le salaire réduit qu’elles recevaient depuis 2021 pour rester à la maison.
J’ai déjà vu une version de cette situation se produire, alors que j’étais une jeune fille en 1996, la dernière fois que les talibans ont pris Kaboul.
Ce qui me frappe le plus dans cette seconde interdiction, ce n’est pas qu’elle se soit reproduite. C’est que l’inaction du monde, cette fois, ne tient pas à un manque de sensibilisation. Tout le monde sait ce qui arrive aux filles afghanes. L’échec, c’est que cette prise de conscience n’a eu aucun coût réel pour les talibans.
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Ce que les femmes afghanes ont bâti
Quelques jours après la prise de pouvoir, les femmes afghanes étaient dans les rues de Kaboul scandant « Du pain, du travail, la liberté », une revendication qu’elles n’ont cessé de formuler depuis, au péril de leur vie. Ce cri de ralliement emblématique réclame des droits fondamentaux – l’éducation et l’emploi – face à leur exclusion systématique de la vie publique.
Des groupes de femmes afghanes ont organisé des manifestations tout au long de cette période, malgré des arrestations, des actes de torture et des meurtres exercés en représailles, une répression si violente qu’elle a forcé une grande partie de la résistance à passer dans la clandestinité.
En février 2026 encore, des filles étaient de retour dans les rues de Kaboul, réclamant toujours leur droit à l’éducation. Là où manifester est devenu trop dangereux, les femmes afghanes ont mis en place une alternative plus discrète : des réseaux informels d’écoles clandestines, gérées à domicile, pour enseigner aux filles qui, autrement, n’auraient absolument aucun accès à une salle de classe.
Cette résistance n’a rien de facile ni de sans risque. Elle existe parce que personne d’autre ne l’a fait à leur place, et parce qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse.
Parallèlement aux manifestations et à l’enseignement clandestin, les organisations de femmes afghanes se sont également attelées à documenter ces violations. En juin 2026, des chercheurs de l’Institut pour les femmes, la paix et la sécurité de l’Université de Georgetown ont recensé 264 décrets des talibans portant atteinte aux droits de la personne depuis 2021, dont 166 visent spécifiquement les femmes et les filles.
Une réponse internationale insuffisante
La principale voie de dialogue international avec les talibans est le processus de Doha, mené par l’ONU. Depuis 2023, plusieurs cycles de pourparlers ont eu lieu avec des représentants talibans en vue d’une éventuelle réintégration de l’Afghanistan au sein de la communauté internationale : normalisation des relations diplomatiques, reconnaissance officielle du gouvernement taliban, retour du pays à une participation normale aux institutions internationales et au commerce mondial.
Sur l’insistance des talibans, les femmes et les groupes de la société civile afghane ont été exclus des pourparlers principaux, tenus à l’écart pour se réunir séparément, en marge du processus.
Sima Samar, ancienne présidente de la Commission indépendante afghane des droits de la personne, a fait valoir qu’en acceptant les conditions de participation imposées par les talibans, l’ONU risque de légitimer indirectement les politiques mêmes auxquelles elle dit s’opposer.
Ce risque fait l’objet d’une controverse au sein même de l’ONU. Georgette Gagnon, représentante spéciale adjointe de l’ONU et responsable par intérim de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan, a défendu le point de vue opposé lors de cette même séance : un engagement continu, fondé sur des principes, mais pragmatique, resterait nécessaire même lorsque les progrès sont graduels.
Ce désaccord, exprimé sur la tribune même de l’ONU, illustre le piège que dénoncent les femmes afghanes depuis des années : des déclarations d’inquiétude se succèdent, sans jamais rien coûter aux talibans.
Les efforts canadiens
Le bilan du Canada lui-même suit le même schéma, dans un registre plus optimiste, mais avec le même caractère inachevé.
En septembre 2024, le Canada s’est joint à l’Australie, à l’Allemagne et aux Pays-Bas pour invoquer officiellement les obligations de l’Afghanistan au titre de la CEDAW, la Convention des Nations unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes que l’Afghanistan a ratifiée en 2003. Il s’agit d’une initiative véritablement importante, car c’est la première fois qu’un État tente de faire répondre un autre État de discrimination fondée sur le sexe devant la plus haute cour du monde.
Mais deux ans plus tard, l’affaire n’a toujours pas été portée devant la Cour internationale de justice (CIJ). Ottawa présente les étapes de négociation et d’arbitrage requises comme des conditions préalables à remplir. Et la déclaration de la société civile marquant le premier anniversaire de l’initiative ne pouvait encore que la décrire comme un effort qui pourrait éventuellement déboucher sur une affaire devant la CIJ, et non comme une affaire ayant déjà été portée devant celle-ci.
Le Canada vient également d’obtenir un siège à ce même comité. Amanda Dale, une experte canadienne en droits de la personne désignée par Ottawa, a été élue au comité de la CEDAW pour le mandat 2027-2030. Compte tenu de cette nomination canadienne, les défenseurs des droits demandent au Canada de faire de cette étape un levier pour faire avancer, avec la même urgence, sa propre affaire concernant l’Afghanistan.
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Lorsque le Canada et les Pays-Bas ont intenté une action similaire contre la Syrie pour torture, ils ont franchi chaque étape sans délai. Une fois les négociations dans l’impasse en 2022, ils ont rapidement demandé l’arbitrage. La Syrie n’ayant pas donné suite dans le délai requis de six mois, ils ont saisi la CIJ en 2023 et ont obtenu une ordonnance exécutoire.
Après avoir invoqué le même mécanisme contre l’Afghanistan, le Canada n’a franchi aucune étape comparable. Si les négociations ont échoué, elles n’ont visiblement pas cédé la place à une demande d’arbitrage. L’affaire en est toujours au point de départ.
Les femmes afghanes, ainsi que les États qui ont pris cet engagement en leur nom, méritent la même urgence procédurale qui a permis de mener l’affaire contre la Syrie jusqu’à sa résolution.
L’ampleur des conséquences de cette inaction est bien documentée.
Réflexions personnelles
Je reconnais tout cela, car j’en ai déjà vécu une version autrefois.
En 1996, j’étais une jeune fille à quelques semaines de mes examens finaux lorsque les talibans ont pris le contrôle de Kaboul. Cette nuit-là, sans électricité, nous nous sommes rassemblées autour d’une radio et avons appris que nous étions passées dans la classe supérieure, mais que les écoles fermaient leurs portes aux filles jusqu’à nouvel ordre.
Au début, je ne comprenais pas ce que cela signifiait. En tant que jeune élève, j’étais ravie que les examens finaux soient annulés, alors j’ai couru le dire à ma grand-mère. À mi-chemin dans un couloir sombre, j’ai pris conscience de ce que cela signifiait réellement : il n’y aurait pas d’école l’année suivante. Je me suis assise et j’ai pleuré.
Mais j’ai eu de la chance.
Mes parents nous ont emmenées, ma sœur et moi, au Pakistan pour que nous puissions continuer nos études, une décision que de nombreuses familles afghanes ne pouvaient pas se permettre. Nous non plus, d’ailleurs. Ce sont mes tantes et mes oncles vivant à l’étranger qui ont financé nos études.
Certaines de mes amies n’ont pas pu terminer leurs études et, pour autant que je sache, ont plutôt été mariées. J’ai ensuite été la première femme à occuper le poste de directrice, puis de sous-ministre, puis de ministre par intérim des Mines et du Pétrole au sein du cabinet afghan.
Ces conditions ont changé pour ma génération. Rien ne garantit qu’elles changeront pour la génération actuelle, la sensibilisation à elle seule n’y suffira pas.
Les femmes afghanes ont passé les cinq dernières années à prouver qu’elles n’avaient pas accepté cette interdiction comme un fait accompli. Il convient de se demander pourquoi le reste du monde s’est satisfait d’un engagement si limité.
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Ghazaal Habibyar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. J’ai déjà vu les talibans fermer les écoles aux filles. Les revoir le faire est déchirant – https://theconversation.com/jai-deja-vu-les-talibans-fermer-les-ecoles-aux-filles-les-revoir-le-faire-est-dechirant-289930
