Misophonie : quand les sons du quotidien deviennent insupportables

Source: The Conversation – in French – By Mercedeh Erfanian, Research assistant professor, ESSCA School of Management

L’ESSENTIEL

  • Chez les personnes souffrant de misophonie, certains sons déclenchent des réactions automatiques d’aversion et de stress.

  • Handicapante au quotidien, cette affection ne résulte pas d’une simple sensibilité auditive aux sons.

  • La misophonie se traduit par un large éventail de symptômes et de troubles touchant plusieurs domaines, affectifs comme cognitifs.

Pleurs de bébés, sirènes d’alarme, bruits de marteaux-piqueurs… il est des sons que la plupart des gens s’accordent à trouver désagréables, en raison de leurs caractéristiques acoustiques, notamment leur fréquence et leur intensité sonore.

Cependant, chez certaines personnes, des sons plus anodins, tels que des bruits de mastication, de reniflement, de déglutition, de tapotement de doigts sur une table ou le déclic d’un stylo à bille, peuvent aussi déclencher une réaction de stress immédiate, intense et difficile à contrôler. Ces individus sont atteints d’un trouble appelé misophonie.

Une affection bien réelle

La misophonie ne consiste pas simplement à être « agacé par le bruit ». Il s’agit d’une condition médicale bien réelle, généralement définie comme une diminution de la tolérance à certains sons ou aux caractéristiques qui leur sont associés.

Chez les personnes misophones, ces sons peuvent provoquer des réactions émotionnelles, physiques et comportementales très fortes : colère, dégoût, anxiété, panique, tensions musculaires, accélération du rythme cardiaque, envie de fuir ou de faire cesser le bruit et, plus rarement, réactions verbales ou physiques agressives.

Le plus souvent, ce n’est pas le volume du son qui pose problème. La réaction dépend davantage de la nature du son, de sa signification, du contexte dans lequel il survient, voire de la personne qui le produit. Ainsi, un bruit de mastication peut être insupportable lorsqu’il est produit par une personne en particulier, dans un contexte donné, mais beaucoup plus facile à supporter dans une autre situation. Les personnes concernées remarquent souvent que leurs réactions sont automatiques, particulièrement intenses et bien plus fortes que celles des autres.

La misophonie peut avoir un impact important sur la vie quotidienne : partager un repas en famille, assister à un cours, travailler dans un open space ou dans un bureau partagé, prendre les transports en commun ou entretenir des relations intimes peut devenir très difficile.

Certaines personnes misophones réagissent non seulement aux sons, mais aussi à certains indices visuels qui y sont liés. Le fait de voir quelqu’un mâcher ou effectuer des mouvements répétitifs peut alors déclencher chez elles une réaction automatique. Ce phénomène est appelé misokinésie.

Les personnes atteintes de misophonie, en particulier celles qui présentent des symptômes sévères, peuvent être davantage susceptibles de développer de l’anxiété et une dépression au fil du temps, en raison de la détresse persistante associée à leurs symptômes et de leur impact sur la vie quotidienne.

Par ailleurs, la misophonie est fréquemment associée à divers troubles psychiatriques, notamment le trouble obsessionnel compulsif (TOC), le trouble de stress post-traumatique (TSPT), la dépression ou les troubles anxieux.

Des traces en imagerie cérébrale

Les travaux d’imagerie suggèrent que, chez les personnes misophones, l’activité et la connectivité de certaines régions cérébrales impliquées dans la saillance émotionnelle, c’est-à-dire dans le fait d’identifier certains sons comme particulièrement importants ou menaçants, peuvent être atypiques. Cela pourrait expliquer pourquoi des sons déclencheurs provoquent des réactions émotionnelles disproportionnées.

Ces sons peuvent également entraîner des réponses autonomes, comme une augmentation du rythme cardiaque, de la respiration ou de la transpiration.

Ils peuvent aussi entraîner une plus forte implication des régions motrices, notamment lorsque les sons sont liés à des actions telles que mâcher ou respirer. En effet, certaines études suggèrent que les régions cérébrales impliquées dans le contrôle des mouvements pourraient être davantage sollicitées chez les personnes atteintes de misophonie.

Normalement, lorsque nous entendons ou observons une autre personne effectuer une action, comme mâcher, notre cerveau peut activer en partie les mêmes systèmes moteurs que ceux impliqués lorsque nous réalisons nous-mêmes cette action, même si nous ne sommes pas en train de l’accomplir à cet instant ; ce processus est souvent associé au système des neurones miroirs.

Dans la misophonie, des sons déclencheurs, tels que la mastication ou la respiration, pourraient activer ces représentations motrices plus fortement que d’ordinaire, donnant au son un caractère plus immédiat, intrusif ou difficile à ignorer. Cette activation motrice accrue pourrait ainsi contribuer à l’intensité des réactions émotionnelles et physiques ressenties par les personnes misophones.

À la recherche des causes de la misophonie

Depuis de nombreuses années, les chercheurs tentent de mieux comprendre la misophonie.

En audiologie, elle a souvent été étudiée parmi les troubles de diminution de la tolérance aux sons, aux côtés de l’hyperacousie et de la phonophobie. Pourtant, ces troubles sont différents. L’hyperacousie est principalement liée à une sensibilité excessive au volume sonore, pouvant parfois provoquer une douleur. Quant à la phonophobie, elle se caractérise principalement par une peur de certains sons.

D’autres chercheurs pensent que la misophonie résulte d’un fonctionnement anormal des liens entre les sons et les émotions. Le cerveau perçoit normalement le son, mais la réponse émotionnelle et physique qui en résulte est disproportionnée.

Certains spécialistes ont également proposé de considérer la misophonie comme un trouble psychiatrique, car elle peut entraîner une souffrance importante, des comportements d’évitement, de la colère, de l’anxiété et une altération de la qualité de vie.

Cependant, cette question fait toujours l’objet de débats scientifiques et, à ce jour, la misophonie n’est pas encore reconnue comme un trouble distinct dans les principales classifications médicales internationales. Cependant, une proposition visant à établir une classification officielle de ce trouble est actuellement examinée par des experts.

Les recherches les plus récentes suggèrent toutefois que la misophonie ne se limite pas à une simple sensibilité aux sons.

Un problème d’adaptation et de régulation des émotions ?

Les sons qui déclenchent une réaction chez les personnes misophones font souvent partie de situations tout à fait ordinaires : quelqu’un qui mange, respire, tapote avec un stylo ou produit un bruit répétitif.

Pour une personne non misophone, ces sons peuvent facilement passer inaperçus ou être ignorés. Chez une personne misophone, en revanche, une fois que le son a capté l’attention, il peut devenir très difficile de s’en détacher.

Le problème ne semble donc pas concerner uniquement l’intensité de la réaction initiale. Certaines personnes peuvent aussi avoir du mal à calmer cette réaction une fois qu’elle a commencé : détourner leur attention du son, réduire leur colère ou leur détresse ou retrouver rapidement un état émotionnel plus calme peut être difficile.

Cela suggère que la misophonie pourrait impliquer non seulement une sensibilité accrue à certains sons, mais aussi une difficulté à s’y adapter et à réguler les émotions qu’ils déclenchent.

Flexibilité cognitive et affective altérée ?

Un autre élément important est que la réaction dépend fortement du contexte. Un même son peut être tout à fait supportable dans une situation et devenir insupportable dans une autre. Par exemple, certaines personnes misophones peuvent mieux tolérer un son lorsqu’il est produit par un animal ou un jeune enfant que lorsqu’il est produit par un adulte, en particulier par un proche.

Pour mieux comprendre pourquoi certaines personnes ont plus de mal à s’adapter à ces situations ou à sortir de la réaction émotionnelle qu’elles provoquent, nous avons mené une étude pour savoir si la misophonie était liée à la flexibilité cognitive et à la flexibilité affective. La flexibilité cognitive correspond à la capacité d’adapter sa façon de penser lorsqu’une situation change. La flexibilité affective correspond à la capacité de déplacer son attention ou d’ajuster sa réaction émotionnelle lorsque la situation évolue.

Nos résultats suggèrent qu’une misophonie plus sévère pourrait être associée à une diminution de ces deux formes de flexibilité. Concrètement, une fois qu’un son déclencheur attire l’attention, certaines personnes misophones peuvent avoir plus de mal à « passer à autre chose ». Elles peuvent, par exemple, avoir du mal à détourner leur attention, à se rappeler que le son n’est pas intentionnel, à voir la situation d’une manière moins négative ou à retrouver un état émotionnel plus calme.

Cela pourrait aussi expliquer pourquoi la réaction continue parfois après la disparition du son. Une personne peut rester en colère, tendue ou en détresse, ou continuer à repenser à l’événement longtemps après qu’il s’est terminé.

Une flexibilité réduite pourrait également rendre certaines attentes concernant le comportement des autres plus rigides. Par exemple, si une personne s’attend fortement à ce qu’un proche ne mâche pas bruyamment, ne tapote pas de manière répétée ou ne fasse pas certains bruits de respiration, le fait que cette attente ne soit pas respectée peut être plus difficile à accepter et renforcer la réaction émotionnelle.

Ainsi, la difficulté pourrait résider non seulement dans la force de la réaction initiale, mais aussi dans la capacité à s’en détacher : déplacer son attention, revoir son interprétation de la situation et laisser progressivement retomber l’émotion.

Une question de comportement perçu ?

Ces observations soulèvent une autre question importante : la manière dont nous interprétons le comportement des autres joue-t-elle un rôle dans la misophonie ?

En effet, la plupart des sons déclencheurs qui provoquent des réactions chez les personnes misophones sont produits par d’autres personnes, le plus souvent avec le nez ou la bouche, même si une sensibilité peut aussi se développer à d’autres sons, tels que le fait de faire craquer ses doigts, de tapoter avec un stylo ou de claquer des doigts. Parfois, la réaction peut aussi résulter de bruits ambiants, tels que ceux produits par un ventilateur.

Ici, la question n’est plus seulement de savoir si la personne parvient à se détacher de sa réaction, mais aussi comment elle interprète le comportement à l’origine du son. La réaction pourrait donc dépendre non seulement des caractéristiques du son, mais aussi de la façon dont le comportement de l’autre est perçu. Le bruit semble-t-il inutile, évitable ou intentionnel ? Est-il perçu comme irrespectueux ?

Si tel est le cas, des notions comme la théorie de l’esprit, qui permet de comprendre les pensées et les intentions d’autrui, et l’empathie, c’est-à-dire la capacité à comprendre ou à partager les émotions des autres, pourraient jouer un rôle important dans les futures recherches sur la misophonie.

Ces travaux devront tenter de dépasser les explications trop simplistes qui réduisent la misophonie à une simple sensibilité au bruit ou à de l’irritabilité. Il s’agira de contribuer à améliorer la sensibilisation à cette condition médicale, sa compréhension clinique et l’accompagnement des personnes concernées.

Pour aller plus loin

Si vous pensez être concerné par la misophonie et souhaitez en savoir plus sur ces recherches ainsi que sur les possibilités de participer à de futures études, vous pouvez contacter Mercedeh Erfanian.

The Conversation

La plupart des références citées dans ce texte renvoient à mes travaux scientifiques (évalués par les pairs), qui portent soit sur le paysage sonore, soit sur les neurosciences auditives, soit plus spécifiquement sur la misophonie.

ref. Misophonie : quand les sons du quotidien deviennent insupportables – https://theconversation.com/misophonie-quand-les-sons-du-quotidien-deviennent-insupportables-289837