Comment l’Éthiopie peut faire de la COP32 un sommet qui tienne réellement ses promesses

Source: The Conversation – in French – By Lisa Sachs, Director, Columbia Center on Sustainable Investment, Columbia University

Les gouvernements du monde entier se rendront à Addis-Abeba fin 2027 pour la COP32, le premier sommet sur le climat organisé en Afrique depuis cinq ans. L’Éthiopie assure la présidence au nom de l’Union africaine, l’organisation continentale. Addis-Abeba a l’occasion de montrer ce qu’une Conférence des parties (COP) peut apporter. Mais pour cela, il faut se mettre au travail dès maintenant.

Au Columbia Center on Sustainable Investment, nous travaillons avec les gouvernements, les institutions multilatérales et les coalitions de bailleurs de fonds sur la planification, les investissements, les politiques et l’architecture financière nécessaires à la réalisation des objectifs en matière de climat et de développement. Les enseignements tirés de cette collaboration nous permettent de mieux cerner ce qu’il faut pour organiser une COP32 réussie.

La Conférence des parties (COP) est la réunion annuelle des 198 parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée en 1992. L’approche conventionnelle de ces conférences consiste, pour les États membres, à préparer des textes de négociation, à examiner les engagements, à prendre des engagements et à adopter de nouvelles décisions.

Presque tous les pays s’engagent à lutter contre le changement climatique. Néanmoins, trois décennies de COP n’ont pas permis de mettre en place une action mondiale à l’échelle et au rythme requis.

La raison tient aux limites structurelles de la Convention et des COP. Celles-ci expliquent l’écart persistant entre ce qu’exige la science, ce qui est réalisable et ce qui a été accompli.

Comprendre ces limites est une condition préalable à l’organisation d’une COP efficace. Cela place l’Afrique en position d’accueillir une conférence qui aura un impact. Elle peut y parvenir en redéfinissant le rôle d’un pays hôte dans l’organisation d’une COP. Il s’agirait de présenter les solutions mises au point par l’Afrique avec des partenaires volontaires et d’inviter le reste du monde à les adopter et à les déployer à grande échelle.

Ces solutions devraient notamment porter sur les moyens de :

  • construire et financer des systèmes énergétiques régionaux intégrés

  • réformer l’évaluation des risques et réduire le coût du capital

  • financer des systèmes alimentaires résilients

  • restaurer la nature à grande échelle.

Chacune de ces initiatives peut être portée par des coalitions d’institutions dotées des mandats, des capacités et des instruments nécessaires pour les mener à bien.

Si l’Afrique parvient à mener à bien ce travail avant que les dirigeants ne se réunissent à Addis-Abeba, la COP32 sera l’occasion de reconnaître, de financer et de déployer ces initiatives à grande échelle.

Pourquoi la COP est-elle importante ?

La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et sa COP annuelle restent essentielles car les réunions de la COP :

  • rassemblent tous les pays autour d’une même table pour discuter du climat

  • inscrivent la réponse internationale dans les principes d’équité et de responsabilités communes mais différenciées

  • donnent aux nations vulnérables une voix reconnue dans l’élaboration des politiques internationales.

Grâce à la convention sur le climat et à ses COP, la communauté internationale a obtenu de réelles avancées. L’Accord de Paris est le premier traité universel et juridiquement contraignant sur le changement climatique. Il engage la quasi-totalité des pays à limiter le réchauffement climatique.

Le Fonds pour les pertes et dommages est le premier mécanisme multilatéral dédié à l’indemnisation des pays vulnérables pour les préjudices climatiques dont ils ne sont pas responsables. Le bilan mondial est la seule instance au sein de laquelle la communauté internationale évalue collectivement les progrès accomplis vers les objectifs de l’Accord de Paris.

Pour l’Afrique, la COP revêt une importance particulière. C’est également le seul espace où les priorités de l’Afrique en matière d’adaptation, de pertes et de dommages, et de financement ont le même poids que les priorités des grandes économies en matière d’émissions et de marchés.

Néanmoins, les engagements de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques restent inappliqués. L’architecture de la convention a favorisé la participation, la conclusion de traités et la création de fonds. Elle n’a toutefois pas permis d’apporter la réponse que requièrent les crises planétaires et humaines. Les émissions continuent d’augmenter malgré les engagements universels visant à les réduire. Le réchauffement est en passe de dépasser 1,5 °C alors même que tout le monde s’accorde à dire qu’il ne doit pas en être ainsi. Le financement de l’adaptation ne représente qu’une infime fraction des besoins estimés. Et cela, malgré des décennies d’engagement à aider les pays vulnérables à s’adapter.

Trois limites structurelles expliquent cette situation.

Les limites

La première limite est que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques traite un défi mondial comme la somme des engagements nationaux. Les contributions déterminées au niveau national, c’est-à-dire les engagements de chaque pays à réduire ses émissions et à s’adapter aux impacts climatiques, fragmentent la réponse en promesses nationales. Cela repose sur le principe selon lequel si chaque pays s’engage suffisamment, le total permettra d’atteindre l’objectif requis.

Les marchés du carbone vont plus loin, en considérant les émissions comme fongibles : une réduction déclarée dans un pays est censée compenser une émission dans un autre.

Mais la somme des engagements nationaux n’a jamais correspondu à ce qu’exige la science. Et les marchés du carbone comptabilisent les réductions d’une juridiction à l’autre tandis que la concentration atmosphérique de gaz à effet de serre continue d’augmenter. Les émissions d’un pays ne sont pas compensées par les réductions d’un autre. Chaque tonne émise s’ajoute au total, et chaque secteur et chaque économie, partout dans le monde, doit se décarboner.

La décarbonisation des systèmes mondiaux et la réduction de la concentration totale de gaz à effet de serre, tant ceux émis que ceux piégés dans l’atmosphère, nécessitent une planification coordonnée. Cette planification doit être menée aux niveaux mondial, régional et sectoriel. Elle ne peut pas se limiter aux entités nationales ni aux frontières nationales. Or, l’architecture actuelle de la CCNUCC n’est pas conçue pour favoriser ce type de coordination.

La deuxième limite réside dans le fait que les décisions négociées reflètent ce que les parties les plus réticentes sont prêtes à accepter. Sur les questions les plus cruciales, elles se sont systématiquement révélées insuffisantes par rapport à ce qu’exigent la science et les besoins évalués.

Les grandes décisions de la dernière décennie portent la marque de ces compromis :

  • les engagements sur les combustibles fossiles édulcorés sous la pression des principaux producteurs

  • les objectifs de financement de l’adaptation affaiblis ou inversés

  • les programmes d’atténuation bloqués par des désaccords sur leur portée

  • les financements pour les pertes et dommages promis à hauteur d’une fraction seulement des besoins évalués.

La troisième limite réside dans le fait que bon nombre des institutions qui déterminent si les plans peuvent être mis en œuvre se situent en dehors de la convention et des processus de la COP. Le coût du capital est fixé par les agences de notation, les banques multilatérales de développement et les bailleurs de fonds privés.

La dette souveraine est traitée par le Fonds monétaire international, le Club de Paris et les créanciers privés. Les systèmes industriels et commerciaux sont façonnés par l’Organisation mondiale du commerce et les organismes sectoriels.

Les systèmes énergétiques décarbonés nécessitent une planification par des groupements régionaux d’électricité, s’appuyant sur les analyses de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables et de l’Agence internationale de l’énergie.

Ces institutions disposent de l’expertise, des connaissances techniques approfondies, des mandats et des instruments nécessaires pour concevoir et mettre en œuvre des approches efficaces. Ce n’est pas le cas des négociateurs de la COP. La réforme nécessite donc une collaboration directe avec chacune de ces institutions, tant pour la conception que pour la mise en œuvre des solutions.

Une approche utile

L’article 4.19 de l’Accord de Paris encourage les États à formuler des stratégies de développement à long terme à faibles émissions. C’est plus pertinent que les contributions déterminées au niveau national. Cela oriente l’action vers des résultats véritablement décarbonés et cohérents avec les objectifs nationaux de développement.

Mais pour y parvenir correctement, il faut recourir à la modélisation technique de scénarios. Même la planification d’un système énergétique optimisé à l’échelle nationale nécessite le plus souvent une planification et une coordination régionales. Ces scénarios régionaux à long terme constituent la base analytique d’une planification et d’une prise de décision éclairées, tant au niveau régional que national.

Ces scénarios peuvent définir la voie de décarbonisation la moins coûteuse, y compris le mix énergétique, les corridors de transport d’électricité et les politiques de gestion de la demande énergétique, sur la base d’hypothèses spécifiques, par exemple concernant les coûts des technologies et des combustibles.

Ces scénarios montrent quels investissements sont possibles, quel sera leur coût et quel impact ils pourraient avoir. Ils illustrent comment l’augmentation de la demande énergétique, résultant par exemple de l’électrification des transports, des centres de données ou de l’industrialisation, peut façonner la planification du système énergétique et être elle-même façonnée par celle-ci.

Ils précisent quels investissements sont les plus déterminants, dans quel ordre ils doivent être mis en œuvre et selon quelles spécifications techniques. Ils facilitent l’analyse des coûts d’investissement, tant pour les gouvernements que pour les investisseurs et les citoyens, ainsi que la manière dont ces coûts sont influencés par des considérations financières et réglementaires.

Le même processus rigoureux — comprendre les besoins, planifier en conséquence et s’attaquer aux obstacles qui les entravent — s’applique à l’adaptation, à la transformation industrielle, aux minéraux critiques, à la transition juste et à la nature. Rien de tout cela ne peut aboutir sans une planification éclairée et une collaboration entre les entités qui façonnent ces résultats.

Des réformes concrètes peuvent être mises en œuvre dès maintenant. Les institutions régionales peuvent faire progresser la planification énergétique intégrée au-delà des frontières. Les mécanismes régionaux d’adaptation peuvent identifier les domaines d’intervention prioritaires. Une coordination continentale sur les chaînes de valeur des minéraux peut accélérer le développement des capacités de production régionales.

Les banques multilatérales de développement, les agences de notation et l’architecture réformée des institutions financières internationales peuvent faire avancer les travaux techniques visant à réduire le coût du capital. Cela inclut la réforme des méthodologies de notation et des cadres d’évaluation de la viabilité de la dette, ainsi que l’extension du recours aux garanties.

L’Organisation des Nations unies pour le développement industriel peut faire progresser les voies de décarbonisation industrielle pour l’acier, le ciment et les produits chimiques. Elle peut intégrer ses travaux à la planification des systèmes énergétiques régionaux, aux mécanismes de financement innovants qui répartissent les risques entre les parties les mieux à même de les supporter, aux engagements du côté de la demande et aux cadres politiques que chacun de ces éléments requiert.

Rien de tout cela ne nécessite le consensus de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Cela nécessite des solutions techniquement fondées et une coordination entre des institutions pragmatiques.

Addis-Abeba, un moment de leadership africain

En tant que continent qui contribue le moins aux émissions mondiales tout en supportant les coûts les plus élevés, l’Afrique a besoin d’un cadre qui traduise un problème mondial en une réponse mondiale à la hauteur de celui-ci. Les solutions sont tout à fait à notre portée ; l’obstacle n’est ni le capital ni la technologie, mais l’architecture nécessaire à leur mise en œuvre.

À l’approche de la COP32, les pays africains devraient s’attacher à élaborer des solutions concrètes et reproductibles dans ces domaines et dans d’autres où les approches conventionnelles ont atteint une impasse.

La présidence éthiopienne, au nom du continent, a l’occasion de mobiliser ces efforts, de les organiser et de les présenter au monde entier.

Si l’Afrique se présente à Addis-Abeba avec des plans prêts, des coalitions formées et des réformes spécifiques déjà en cours, la COP32 deviendra le moment de la reconnaissance, du financement et de la mise à l’échelle. Le travail commence dès maintenant.

The Conversation

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