Préparation aux catastrophes : Ottawa doit en faire davantage

Source: The Conversation – in French – By Russell Goulet, Doctoral Researcher, Faculty of Architecture, Planning and Design, Université de Montréal

Cet été, le Canada est à nouveau la proie des flammes. Des milliers de personnes ont été évacuées, notamment cette fin de semaine dans la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique.

La fumée crée des tensions avec le gouvernement américain de Donald Trump. Et la situation risque de s’aggraver, puisque le phénomène El Niño pourrait entraîner en 2027 des perturbations météo et peut-être de nouveaux records en matière d’incendies.

L’intensification des changements climatiques causera des étés enfumés, des vagues de chaleur intenses, des crues soudaines en toute saison, des tornades fréquentes et des vagues de froid extrêmes. Face à cette nouvelle normale qui s’installe, la protection civile fédérale est à la croisée des chemins.

De l’avis des spécialistes, un changement s’impose. Dans deux rapports distincts, une commission parlementaire et le Sénat ont critiqué les lacunes de l’approche fédérale en matière de gestion des catastrophes. Tous deux ont pointé du doigt le manque d’implication d’Ottawa, notamment quant à la prévention et au sous-financement des programmes locaux.

Un problème qui ne date pas d’hier

Rien de nouveau sous le soleil. Dès 2008, le Sénat avait levé un drapeau rouge. De même pour le Vérificateur général du Canada en 2013 et en 2022, quant à la gestion des urgences chez les Premières Nations.

Le rapport consultatif d’experts réalisé en 2022 sur les « Accords d’aide financière en cas de catastrophe » a également révélé la nécessité d’ajuster tous les programmes fédéraux en matière d’adaptation et de réduction des risques afin d’en assurer une meilleure intégration et un meilleur financement.

Au Canada, la prévention des catastrophes et l’application de la protection civile relèvent des provinces et territoires. En théorie, du moins, car ceux-ci transfèrent cette responsabilité aux autorités locales, lesquelles n’ont ni l’autorité, ni les outils administratifs, ni les ressources pour faire face.

Certes, les municipalités, provinces et territoires peuvent toujours appeler les Forces armées canadiennes en renfort. Mais l’action principale d’Ottawa s’est toujours bornée, historiquement, à financer une partie des interventions et des réparations et à veiller à la disponibilité de services d’urgence chez les Premières Nations — une prérogative fédérale.

Mauvaise coordination

Le gouvernement fédéral a annoncé des investissements dans la lutte aux feux de forêt et un nouveau centre des opérations de Sécurité publique Canada.

Cependant, l’approche actuelle très décentralisée et distante du gouvernement fédéral diverge fortement de la tendance ailleurs dans le monde. Curieusement, d’après Sécurité publique Canada, chaque dollar investi dans la prévention permettrait d’économiser entre 7 et 13 dollars en frais d’intervention et de réparation.

Des études ont montré que le manque de coordination a souvent empiré la situation dans les communautés affectées en plus de créer des tensions durables avec les provinces.

Ainsi, selon le ministre responsable de la protection civile en Colombie-Britannique, les dommages lors de récentes inondations découlent du manque d’implication fédéral lors du désastre de 2021 dans la vallée du Fraser, qui avait entraîné plus de 8,7 milliards de dollars de dégâts, dont la mort de 1,3 million de bêtes.

De même, le bilan des interventions durant les feux de forêt qui ont ravagé les Territoires du Nord-Ouest en 2023 déplore des délais trop longs. Et certains évacués n’ont pas obtenu le soutien prévu faute de coordination entre les gouvernements.

Que faire ?

Si l’on considère toutes les études produites depuis 20 ans, quatre idées émergent qui pourraient guider l’action fédérale.

Financer la réduction des risques : le pays a besoin d’une nouvelle structure fédérale qui améliorerait le financement des mesures de prévention, lesquelles protègent nettement mieux les vies et les biens que les interventions d’urgence à saveur hollywoodienne.

Penser local : les communautés, leurs dirigeants et intervenants connaissent le terrain et leurs besoins. Elles sont souvent mieux à même d’évaluer l’expertise et les moyens nécessaires. Les structures et programmes fédéraux doivent donc mieux les épauler dans le respect des politiques locales et des efforts mis en place.

Soutenir les communautés autochtones : les communautés autochtones, particulièrement exposées par leur géographie, savent gérer les urgences liées aux risques naturels sur leur territoire. Les programmes devraient leur faciliter le travail.

Soutenir les groupes vulnérables : les immigrants, les réfugiés, les itinérants, les aînés, les communautés isolées et défavorisées sont sous-représentés dans la planification de la protection civile. Des interventions ciblées doivent répondre à leurs réalités.

La commande est grosse, mais elle répond à un paradoxe. Certes les perturbations climatiques et les effets de catastrophes majeures, comme les feux ou les inondations, parce qu’elles ne connaissent pas de frontières, exigent de voir loin. Mais toute intervention, en étant foncièrement locale, doit s’appuyer sur les caractéristiques culturelles, sociales, environnementales et économiques propres au milieu. Même si la protection civile exige des compétences techniques, sa gouvernance est déterminante.

Les experts s’accordent à dire que, si les organisations nationales jouent un rôle crucial dans la coordination et la préparation des mesures d’urgence, celles-ci ne doivent pas céder à la tentation de dicter les besoins et d’uniformiser les programmes.

Et maintenant ?

Pour élaborer de meilleures politiques, le gouvernement fédéral peut s’appuyer sur des décennies de recherches approfondies. Mais plusieurs questions restent en suspens.

Comment éviter les interférences de la politique partisane ? Comment garantir que les décisions soient fondées sur des données scientifiques et la compréhension fine des besoins et enjeux locaux ?

Selon certaines études, la partisanerie politique entrave la prévention et les interventions en cas de catastrophe. Les décisions prises dans ce contexte sont souvent plus nuisibles qu’aidantes.

Comment le gouvernement fédéral peut-il trouver l’équilibre entre une action locale et à grande échelle ? Une seule institution devrait-elle être responsable des quatre piliers de la protection civile (prévention, préparation, intervention et réparations) ?

Et comment gérer les situations transfrontalières dans le climat tendu des relations avec les États-Unis ? La décision géopolitique s’accompagne désormais de considérations économique et politique quant aux dommages environnementaux.

En matière d’aménagement du territoire, les décisions à venir seront hautement politiques, car elles feront des gagnants et des perdants. Les interventions d’Ottawa quant à l’occupation des sols, la construction résidentielle et le développement d’infrastructures, par exemple, seront controversées. Et l’absence de garanties de protection influencera le cadre réglementaire, ce qui aura un impact sur la construction de logements et leur abordabilité.

Quel que soit le niveau politique, les décisions en matière de protection civile devront certes s’appuyer sur les savoirs traditionnels et scientifiques. Mais le coût d’une société plus sûre sera élevé. Souhaitons que la mise en place éventuelle par Ottawa de structures et programmes appropriés suscitera le nécessaire débat social quant à notre sécurité.

La Conversation Canada

Gonzalo Lizarralde bénéficie de financements provenant de plusieurs programmes gouvernementaux, notamment le CRSH, le FRQSC, le FRQNT et divers ministères québécois. Il est président du comité scientifique du réseau québécois RIISQ.

Russell Goulet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Préparation aux catastrophes : Ottawa doit en faire davantage – https://theconversation.com/preparation-aux-catastrophes-ottawa-doit-en-faire-davantage-288897