Femmes sur les conseils d’administration : du prestige… au détriment du pouvoir

Source: The Conversation – in French – By Louise Champoux-Paillé, Cadre en exercice, John Molson School of Business, Concordia University

Les femmes ont progressé de façon notoire au sein des conseils d’administration, non seulement en nombre, mais aussi quant au prestige des positions occupées. Or ce prestige, et la plus grande visibilité qu’il entraîne, n’aide pas forcément leur progression. Il peut même, à la longue, se révéler un obstacle.

Une récente publication dans Sage Journals a attiré notre attention sur un aspect qui, dans les conseils d’administration, peut impacter de façon inattendue la gouvernance au féminin. Les auteurs de l’étude, réalisée auprès d’un échantillon d’administratrices et d’administrateurs auprès des 100 plus importantes institutions cotées à la Bourse de Londres (FTSE-100), cherchaient à déterminer si le prestige associé à certaines organisations se traduit en opportunités de carrière supplémentaires.

Or ils ont constaté que, même si les femmes obtiennent davantage de nouvelles nominations à des conseils d’administration d’entreprises prééminentes, notamment en raison de pressions liées aux politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI), les hommes récoltent plus de nouveaux mandats suite à leur participation. L’étude a aussi révélé que l’avantage initial qu’ont les femmes s’estompe avec le temps, et peut même s’inverser au fil de nominations additionnelles.

Cette dynamique révèle une asymétrie importante : pour les hommes, le prestige agit comme un accélérateur de trajectoire, alors qu’il se convertit moins facilement en opportunités durables pour les femmes.

Visibilité à deux tranchants

Les auteurs proposent les explications suivantes :

  • Les femmes qui atteignent de telles fonctions font l’objet d’une surveillance accrue par le public, les actionnaires et les médias comparativement à leurs collègues masculins, ce qui fait en sorte que la moindre faute peut leur être nuisible. Un rapport réalisé en 2024 « Time to Tell a Different Story Analyzing Societal and Media Representation of CEOs » par le cabinet de conseil en stratégie Russell Reynolds Associates avait d’ailleurs bien illustré ce phénomène.

  • Cette hypervisibilité des femmes peut augmenter le risque que tout problème sérieux connu par ces organisations leur soit imputé de manière disproportionnée, et leur réputation personnelle plus lourdement impactée.

  • Les organisations assignent souvent aux femmes, même informellement, des responsabilités additionnelles telles la représentation, le mentorat et les initiatives de diversité. Cette tâche plus lourde pourrait les rendre hésitantes à accepter d’autres mandats par la suite.




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À tout cela s’ajoute la charge informelle de représenter un modèle, une autre dimension rarement reconnue ou valorisée dans les mécanismes formels de progression. L’hypervisibilité des femmes sur les conseils d’administration ne se limite donc pas à une présence accrue : elle s’accompagne d’attentes normatives plus élevées et d’une moindre tolérance à l’erreur.

Prestige, pouvoir et stéréotypes de genre

Plusieurs recherches portant sur le pouvoir en lien avec les stéréotypes de genre fournissent d’autres pistes d’explication intéressantes. Ainsi, les auteures d’une étude scrutant les perceptions à l’égard des personnalités identifiées comme les plus puissantes au monde par la revue Forbes ont détecté que le pouvoir des hommes est davantage associé à des fonctions faisant appel à l’action, au contrôle et à l’autorité, alors que celui des femmes est plutôt associé au statut, c’est-à-dire à la reconnaissance sociale et à la valeur symbolique accordée par autrui.

Cette distinction est structurante, car le statut et le prestige, qui dépendent des perceptions sociales et exposent davantage au jugement, se perdent plus facilement que le pouvoir. Le statut est intrinsèquement plus instable et dépendant des jugements sociaux, alors que le pouvoir repose davantage sur des mécanismes formels et institutionnalisés. En conséquence, les personnes perçues comme ayant un statut élevé sont soumises à des attentes comportementales plus strictes, notamment en matière de justice, de chaleur interpersonnelle et de prise de perspective.

Dans les conseils d’administration, les femmes se retrouvent donc valorisées symboliquement, mais sans disposer d’un accès équivalent aux leviers concrets d’influence et de décision.

De plafond de verre… à bulle de verre

Les résultats d’une récente étude sur la représentation féminine au sein des conseils d’administration et des postes de hautes directions des entreprises canadiennes révèlent une perte d’élan dans le pourcentage de femmes qui accèdent à ces fonctions. Ce ralentissement suggère que les mécanismes d’accès ont progressé plus rapidement que ceux permettant une progression durable et équitable des trajectoires.

En outre, on peut penser que les orientations américaines en matière de DEI ont conduit plusieurs entreprises canadiennes qui font affaire ou sont cotées aux États-Unis à rendre moins contraignantes leurs politiques de diversité.

Dès lors, une question essentielle se pose : comment faire en sorte que celles qui accèdent aux conseils d’administration puissent bénéficier par la suite des mêmes opportunités de nominations que les hommes ? Comment éviter qu’elles ne soient cantonnées à cette « bulle de verre », où leur progression et leur influence restent restreintes malgré leur réussite initiale ?




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Les orientations québécoises en matière d’objectifs de parité pour les sociétés d’État québécoises témoignent bien que les femmes sont de plus en nombreuses à accéder à des fonctions d’administratrices et qu’elles y demeurent malgré le type de difficultés que nous venons d’exposer. Ainsi, de 2023 à 2025, le pourcentage de femmes nommées dans les sociétés d’État québécoises a été de 51,9 % en 2023, 52,5 % en 2024 et 53,6 % en 2026.

Ces résultats montrent que la parité est atteignable, mais qu’elle ne garantit pas, à elle seule, une égalité réelle en matière d’influence et d’accès au pouvoir.

Vers une approche plus systémique

En sachant que l’approche des quotas a très peu de chance de succès dans le contexte canadien des sociétés privées, les effets négatifs que peuvent expérimenter certaines administratrices doivent être abordés autrement. Ils requièrent une approche plus systémique, qui ne se limite pas à la représentation, mais qui s’intéresse aussi à la qualité et aux retombées de cette représentation.


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À nos yeux, la notion de gouvernance paritaire, de même que ses impacts financiers et extrafinanciers doivent être davantage exposés aux actionnaires, aux investisseurs et aux médias. Une recherche publiée dans Sage Journals est riche d’enseignement sur les façons dont la présence de femmes au sein des conseils d’administration vient en bonifier la dynamique.

Le véritable enjeu dépasse donc l’accès aux postes : le prestige, pour les femmes, ne se convertit pas encore de manière équivalente en pouvoir, en influence et en opportunités. Cette dissociation entre reconnaissance symbolique et contrôle effectif constitue un mécanisme central de reproduction des inégalités

La parité doit devenir non seulement un objectif de représentation, mais un levier de redistribution réelle du pouvoir dans les organisations.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Femmes sur les conseils d’administration : du prestige… au détriment du pouvoir – https://theconversation.com/femmes-sur-les-conseils-dadministration-du-prestige-au-detriment-du-pouvoir-284010