Des empereurs romains à Donald Trump : quand les dirigeants politiques se montrent dans les enceintes sportives

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sylvain Forichon, Docteur en Histoire romaine et Ingénieur de recherche, Université Bordeaux Montaigne


Conspué pendant la finale de la Coupe du monde et moqué ensuite sur les réseaux sociaux pour s’être attardé sur le podium, Donald Trump s’est placé sans le savoir dans la longue tradition des empereurs romains dont la présence et le comportement durant les grandes festivités organisées dans le gigantesque Circus Maximus étaient toujours guettés et parfois critiqués par leurs contemporains.


La présence de Donald Trump lors de la finale de la Coupe du monde de la FIFA le 19 juillet dernier au MetLife Stadium, près de New York, n’est pas passée inaperçue en raison des sifflets qui ont retenti lors de son entrée sur la pelouse, sans oublier qu’à l’issue de la rencontre, il s’est attardé sur le podium pour la photo tandis que les joueurs de l’équipe d’Espagne exultaient en brandissant leur trophée.




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L’absence du président argentin Javier Milei lors de cette même finale, qui opposait pourtant son propre pays à l’Espagne, a été tout autant commentée dans la presse, tandis que la famille royale espagnole, elle, avait fait le déplacement.

Rappelons que la venue de Donald Trump au match 3 de la finale NBA entre New York et San Antonio au Madison Square Garden le 8 juin dernier avait été tout autant remarquée. Non seulement, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, un président en exercice assistait à un match de finale NBA, mais là encore des huées et des sifflets ont retenti au moment où l’image de Donald Trump apparaissait sur un écran géant tandis qu’était entonné l’hymne américain.

Le Circus Maximus : un lieu propice à la mise en scène de l’empereur

Cette attention portée à la présence, comme à l’absence, de même qu’aux réactions de dirigeants politiques lors de grandes rencontres sportives, sans oublier l’accueil que leur réservent les autres spectateurs, n’est pas un phénomène propre au XXIe siècle, comme nous le rappellent notamment plusieurs textes datant de l’Empire romain et parvenus jusqu’à nous.

En effet, ce sujet est régulièrement abordé par des auteurs grecs et latins tout au long de l’époque impériale, notamment en ce qui concerne les spectacles du Circus Maximus à Rome. Ce vaste édifice était situé au centre de la capitale de l’Empire, entre la colline de l’Aventin et celle du Palatin, où résidait généralement l’empereur lorsqu’il était à Rome. Ses premiers aménagements dateraient du VIe siècle av. J.-C.

Plusieurs fois endommagé par des incendies, le Circus Maximus n’a eu de cesse d’être transformé et agrandi jusqu’à la fin de l’Empire romain. Il aurait pu contenir jusqu’à 250 000 personnes — encore que ce chiffre reste discuté — à partir du début du IIe siècle apr. J.-C. (soit trois fois le nombre de places du MetLife Stadium). Il était non seulement le plus grand cirque, mais aussi le plus vaste édifice de spectacle de l’Empire romain, toutes catégories confondues. Il accueillait les jeux du cirque (courses de chars et autres compétitions hippiques principalement), mais aussi des chasses, pendant des journées entières, voire plusieurs jours à maintes reprises dans l’année, notamment à l’occasion des jeux annuels organisés par des magistrats en l’honneur d’une divinité.

Maquette du Circus Maximus par Paul Bigot (1870-1942).
Charlie Morineau, Université de Caen

D’autres festivités pouvaient aussi être données au cirque, en particulier pour célébrer l’anniversaire de l’empereur, commémorer une victoire militaire ou honorer la mémoire d’un membre défunt et divinisé de la famille impériale.

Rappelons, si besoin est, que les combats de gladiateurs ne faisaient pas partie du programme des jeux du cirque. Ces affrontements à Rome ont eu lieu à l’origine sur les forums, puis, à partir de la fin du Ier siècle av. J.-C., dans des amphithéâtres. Le fameux Colisée, appelé amphithéâtre Flavien dans l’Antiquité, n’a été inauguré qu’en 80 apr. J.-C. Les amphithéâtres, par leur forme circulaire et leur taille plus réduite, étaient beaucoup mieux adaptés à l’organisation des combats de gladiateurs. Ce type d’édifice ne doit en aucun cas être confondu avec les cirques, des monuments généralement beaucoup plus grands, dont la piste très allongée était conçue pour accueillir les courses hippiques, en particulier de chars.

Un empereur observé et parfois aussi critiqué

Au regard de la documentation dont nous disposons, la conduite de l’empereur au cirque n’était régie par aucun texte normatif. Pour autant, certains comportements ont suscité la réprobation des auteurs anciens et/ou du peuple romain selon les témoignages parvenus jusqu’à nous. Ainsi, Auguste (empereur de 27 av. J.-C. jusqu’à sa mort en 14 apr. J.-C.) aurait eu pour habitude d’assister aux jeux du cirque avec attention, du moins en apparence, car il se souvenait que le peuple avait reproché à son père adoptif Jules César de passer son temps à lire et à répondre à des lettres ou à des pétitions plutôt qu’à observer la compétition.

Marc Aurèle (empereur de 161 à 180 apr. J.-C.) aurait eu la même fâcheuse habitude, ce qui suscita, là encore, des sarcasmes populaires. Auguste avait bien compris qu’il ne suffisait pas d’être présent, il fallait aussi partager l’intérêt de la foule pour les courses. Aussi, lorsqu’il lui arrivait de devoir s’absenter, il présentait ses excuses au public et prenait soin de recommander ceux qui devaient présider les jeux à sa place.

D’autres empereurs sont allés encore plus loin. Poussés par une passion sincère (ou feinte ?) pour les jeux du cirque, ils montrèrent ostensiblement leur soutien pour l’une des quatre factions — ou écuries — rivales qui s’affrontaient lors des courses et qui se distinguaient chacune par une couleur : la blanche, la verte, la rouge et la bleue. Ainsi, Caligula (37-41) ou Lucius Verus (161-169) ont soutenu la faction des Verts, tandis que Vitellius (éphémère empereur de Rome d’avril à décembre 69) supporta celle des Bleus.

Mais prendre part aux rivalités entre les factions du cirque et leurs partisans n’apportait pas que de la popularité à l’empereur. Lucius Verus fut un jour insulté au cirque par des supporters de la faction bleue. Cela pouvait aussi être dangereux pour le reste de l’assistance. Vitellius aurait fait exécuter des membres de la plèbe parce qu’ils auraient dénigré à haute voix, depuis les gradins, la faction bleue qu’il soutenait. De même, Caracalla (211-217), partisan de la faction bleue, aurait ordonné à ses soldats de massacrer à l’aveugle les spectateurs dans le cirque sous prétexte que certains d’entre eux venaient de tourner en dérision son cocher favori.

Mais le comportement qui semble avoir été le plus critiqué fut celui de Néron (54-68) qui serait, au regard de nos sources, le seul empereur de Rome à avoir osé conduire un char publiquement sur la piste du Circus Maximus

En 1876, Jean-Léon Gérôme peint « Course de chars », dont l’action se déroule au Circus Maximus.
Art Institute of Chicago

Une telle attitude est unanimement critiquée par les auteurs des textes antiques dont nous disposons, en particulier par Tacite. Bon nombre d’entre eux considéraient en effet que la passion de leurs contemporains pour les courses de chars était surtout le propre de la plèbe et des esclaves. Se passionner pour ces compétitions revenait donc à partager les goûts des plus basses couches sociales de Rome. De plus, les cochers étaient majoritairement des esclaves ou des affranchis, du moins pour ceux dont nous connaissons la condition sociale. Par conséquent, se donner en spectacle en tant que cocher dans le cirque était contraire à la dignité d’un empereur romain.

Le cirque, une tribune pour le peuple

Mais le Circus Maximus, comme les autres édifices de spectacle à Rome, était aussi un lieu où les Romains exprimaient parfois leurs opinions à l’égard du prince — qu’il soit présent ou pas d’ailleurs — ou à l’égard de membres de son entourage ou de leur politique.

Bien avant Donald Trump, plusieurs empereurs, mais aussi des magistrats, ont été sifflés ou hués dans des édifices de spectacle à Rome, dont le Circus Maximus. Plusieurs témoignages textuels évoquent en effet des interventions inopinées de manifestants en ce lieu qui utilisaient différents modes d’expression : applaudissements inattendus, silence imprévu, acclamation adressée en apparence à l’un des cochers mais qui, par son sens équivoque, semble comporter aussi un message subliminal pour l’empereur.

Plus rarement, des huées ou des injures se sont fait entendre. Parfois, des spectateurs ont demandé à l’empereur d’affranchir un cocher de condition servile qu’ils avaient trouvé particulièrement talentueux. L’empereur se devait au moins de répondre dans ce cas, positivement ou négativement, à la demande de la foule.

Quant aux railleries qui pouvaient parfois être entendues, si certains empereurs ont réagi violemment, il apparaît que l’indulgence était plutôt de mise, car cela permettait aussi à l’empereur de prendre le pouls de l’opinion publique à Rome et de jauger son degré de popularité. D’ailleurs, au IVe siècle apr. J.-C., si ce n’était déjà le cas auparavant, chaque acclamation entonnée au cirque à Rome était soigneusement consignée par écrit, alors que les empereurs étaient de plus en plus fréquemment et longuement absents de la capitale.

Le modèle du prince à l’épreuve du cirque

Il apparaît, in fine, que le comportement d’Auguste au cirque a constitué un modèle du genre durant plusieurs décennies, voire plusieurs siècles : être présent, manifester de l’intérêt, répondre aux demandes de l’assistance. Cette manière d’être, empreinte de modération et de bienveillance, semble être restée un idéal qui a perduré jusqu’à la chute de l’Empire romain d’Occident et même tant que des courses ont eu lieu dans le Circus Maximus, jusqu’au milieu du VIe siècle apr. J.-C.

Ainsi, le roi Théodoric (493-526) évoque dans une de ses lettres l’habitude séculaire qu’aurait eue la foule au cirque de s’exprimer librement : « Mais au spectacle, qui chercherait la dignité des mœurs ? […] Quoi que dise là le peuple en fête, on ne peut le considérer comme un outrage. C’est un lieu où les excès sont tolérés : si leur caquet est supporté patiemment par les princes, il est prouvé que cela contribue à la gloire de ces derniers. » L’avenir nous dira s’il en est de même de nos jours pour les dirigeants politiques…

The Conversation

Sylvain Forichon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des empereurs romains à Donald Trump : quand les dirigeants politiques se montrent dans les enceintes sportives – https://theconversation.com/des-empereurs-romains-a-donald-trump-quand-les-dirigeants-politiques-se-montrent-dans-les-enceintes-sportives-288123