Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Curien, Professeur émérite honoraire du CNAM, Académie des technologies

Dans un espace informationnel bouleversé par les plateformes numériques et l’intelligence artificielle, les informations toxiques constituent un défi majeur pour les démocraties. Leur prolifération impose de penser une réponse globale, qui articule régulation, adaptation et renforcement de la culture scientifique.
Qu’elles soient émises par des entreprises pour préserver leurs marchés, par des États cherchant à justifier leurs prétentions territoriales, par des militants promouvant leur agenda ou par des individus en quête de reconnaissance, les informations toxiques saturent aujourd’hui l’espace informationnel. Les informations toxiques sont définies comme tout contenu dégradant la capacité des destinataires à comprendre leur environnement et à agir dans leur intérêt ou dans l’intérêt général.
Face à ce TsuNumi (tsunami numérique) d’informations douteuses ou sorties de leur contexte, d’opinions présentées comme des faits, de vérités alternatives, il est difficile de savoir qui croire et que penser. Sombrer dans un relativisme consistant à mettre toutes les informations sur le même plan devient tentant, avec des effets délétères sur la démocratie.
Car celle-ci ne repose pas seulement sur le suffrage universel et sur l’État de droit. Elle s’appuie aussi sur la pratique du débat public, fondé sur l’accès de chacun à des informations fiables. Or comment aujourd’hui garantir cet accès, dans un espace informationnel et cognitif vicié, entretenu par un modèle économique reposant sur la captation de l’attention ? Quelles mesures prendre pour lutter efficacement contre les informations toxiques ?
La réglementation européenne à la peine
À l’exception de X (anciennement Twitter), les grandes plateformes numériques se sont engagées à respecter un code de conduite sur la désinformation dans tous les pays de l’Espace économique européen. Il contient plusieurs mesures utiles : mettre en place des réseaux de fact checking, partager des informations sur les sources et techniques de désinformation, réduire voire éliminer le financement publicitaire des relais d’infox. En février 2025, la Commission a officialisé ce code de conduite au titre du règlement sur les services numériques (DSA) mais son efficacité, qui repose sur un esprit de co-régulation entre la Commission et les acteurs, reste incertaine.
Après deux ans de mise en œuvre du DSA, sur la dizaine de procédures qui ont été initiées au titre de sa violation, seules quatre ont été clôturées. Trois d’entre elles ont donné lieu à des engagements des entreprises incriminées. Pour Ali Express, le renforcement des systèmes de détection des produits illégaux. Pour Tik Tok, d’une part le retrait de son programme de récompenses jugé trop addictif, d’autre part la transparence de son répertoire publicitaire. La quatrième procédure a débouché sur la condamnation d’X/Twitter à 120 M€ d’amende. Ce montant, dérisoire par rapport aux profits tirés des comportements délictueux, est intégré au cost of doing business et n’a donc aucun réel effet incitatif.
Le cadre européen ne pèche donc pas tant par son architecture, certes perfectible, que par la timidité de sa mise en application, d’une part due à la complexité du dispositif, d’autre part à la crainte de représailles de la part de la gouvernance nord-américaine : aux États-Unis, particulièrement depuis la réélection de Donald Trump en 2024, la régulation de l’espace numérique est perçue comme une entrave inadmissible à la liberté d’expression.
Mais la régulation, pour importante qu’elle soit, n’est qu’une des composantes d’un vaste dispositif de lutte contre les informations toxiques.
D’après nos travaux, qui ont conduit aux conclusions d’un rapport de l’Académie des technologies paru en juin 2026, trois types de lutte doivent être simultanément menés.
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des mesures d’atténuation des émissions toxiques et de leurs effets ;
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des modalités d’adaptation à un contexte dans lequel le faux et le manipulatoire ne pourront être totalement éradiqués ;
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des initiatives de contre-offensive visant à donner l’envie et les moyens de faire valoir le vrai.
Atténuer la désinformation
En amont de la chaîne de l’infox, de multiples actions sont envisageables, venant renforcer le cadre réglementaire. Nous recommandons notamment que ce cadre :
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exige des plateformes une chasse aux faux comptes et une meilleure détection d’agents non humains coordonnés entre eux pour diffuser de l’infox ;
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confère aux algorithmes de recommandation des plateformes et aux systèmes d’IA génératives un statut de responsabilité éditoriale, analogue à celui de la presse et des médias audiovisuels ;
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impose un principe de pluralisme dans la présentation des réponses fournies par ces outils numériques, lorsqu’il s’agit de sujets se rattachant à un débat d’intérêt général.
Autre instrument, et non le moindre, pour tarir l’infox : couper son financement publicitaire, qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars. Le non-respect des engagements de démonétisation figurant dans le règlement DSA devrait être lourdement sanctionné. L’Arcom devrait être habilitée à contrôler le montant des recettes publicitaires lié aux campagnes de désinformation visant le public français. Des mécanismes devraient être instaurés afin que des annonceurs de bonne foi ne financent pas l’infox à leur insu. Des taxes devraient être levées sur la revente de listes d’abonnés et de données personnelles.
Se tournant maintenant vers l’aval de la chaîne, selon le psychiatre Serge Tisseron, l’information toxique exploite les fragilités psychologiques et sociales, qu’elle contribue à renforcer. Ainsi, les « infoxiqués » sont-ils pour une grande part des personnes en manque de respect, d’écoute et de visibilité. Afin de réduire leur appétence pour les vérités alternatives, il faudrait donc alléger leur colère et leur frustration, les considérer avec bienveillance, prendre le temps d’aller à leur rencontre et de les entendre. C’est une tâche immense à laquelle des agents conversationnels peuvent contribuer.
Prendre en compte la désinformation et s’y adapter
S’agissant ensuite d’adaptation, il est préalablement nécessaire de mieux comprendre la nuisance à combattre. L’effort de recherche sur les pathologies de l’information doit être poursuivi en l’étendant à l’ensemble des domaines où sévissent le faux ou le manipulatoire : quelle est la genèse des informations toxiques, comment prolifèrent-elles, quelles sont leur nature, leur volumétrie et leurs impacts, quelle est l’efficacité des remèdes envisageables ?
Ensuite, l’éducation aux médias et à l’information, animée en France par le CLEMI, à l’école au collège et au lycée, est indispensable. D’une part, pour stimuler la prise de conscience de nos biais cognitifs, comme celui de confirmation, par lequel nous accordons plus de foi aux informations confortant nos croyances a priori. D’autre part, pour développer l’esprit critique : non pas se méfier de tout, mais doser les degrés de confiance accordés à diverses sources. Notons que les faussaires informationnels dévoient l’esprit critique, dont souvent ils se réclament.
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Concomitamment, les médias audiovisuels et leurs déclinaisons en ligne, ainsi que les sources en amont (AFP) doivent contribuer à améliorer la qualité de l’information : notamment, en accroissant l’espace réservé aux documentaires et débats sur la science, la technologie et l’industrie.
Le fact checking et les investigations sur les opérations de désinformation, ainsi que l’encyclopédie collective Wikipédia, globalement très fiable à défaut d’être infaillible, doivent être considérés comme des missions d’intérêt général et bénéficier de financements adéquats.
Par souci de transparence, les grandes plateformes en ligne (réseaux sociaux, YouTube, Amazon…) devraient avoir l’obligation de calculer et d’afficher un score d’artificialité pour leurs contenus les plus viraux. Ce score combinerait deux composantes : d’une part la probabilité que le contenu soit créé par l’IA, d’autre part celle que la viralité soit poussée par un réseau de faux comptes coordonnés.
Par ailleurs, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, il apparaît nécessaire de renforcer la capacité nationale en matière de lutte contre les ingérences numériques étrangères.
Préparer la contre-offensive
S’agissant enfin de contre-offensive du vrai contre le faux, une action prioritaire mais de longue haleine consiste à construire un socle de savoir scientifique de base au sein de la population dans son ensemble. Il nous apparait qu’un effort particulier doit cibler les grands dirigeants et le personnel politique, afin qu’ils disposent des connaissances nécessaires pour effectuer des choix éclairés sur les questions sociétales à forte composante technologique.
Les experts, les enseignants, les éducateurs, les scientifiques mais aussi les personnes qui, sans que ce soit leur métier, contribuent à transmettre un rapport exigeant à l’information jouent un rôle clé dans la contre-offensive. Ils peuvent être des modèles et des prescripteurs de l’attitude souhaitable face à l’information et la connaissance, faite à la fois d’une quête collaborative de vérité et d’une reconnaissance de notre ignorance dans certains registres.
Une plateforme donnant accès à une mosaïque de ressources pédagogiques destinées aux différents types d’enseignants et d’apprenants devrait être créée et continuellement mise à jour. Les soldats de la résistance à l’information toxique doivent être convenablement armés.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Comment lutter contre les informations toxiques : trois leviers pour protéger le débat démocratique – https://theconversation.com/comment-lutter-contre-les-informations-toxiques-trois-leviers-pour-proteger-le-debat-democratique-286102
